TEMPS ERRANCES 4 – GENGIS KHAN

(La nouvelle débute là : Le départ)

Comme si j’avais immédiatement ingéré la leçon, je demandais à Victor où nous nous trouvions et que serait la suite. « Que sera, sera… ». Il m’expliqua que nous étions sur les bords du Baïkal, dans un vrai village avec un vrai chamane et que nous allions y rester encore quelques temps. Le temps que tout se règle pour lui. A Moscou, la procurature s’était mise en branle mais ça pouvait durer. Le temps aussi, si je le souhaitais toujours, de conduire mon enquête.

Le lendemain, moi qui suis plutôt du genre à cuire sous la tente jusque onze heures passées, j’éveillais bien tôt. Le jour semblait tout riquiqui, minus, promis à une faible croissance, incapable de repousser l’énorme chape noire de la nuit, obstinément rivée à l’horizon. Deux trois personnes erraient dans le clair-obscur du village. Je me décidais de voir enfin le lac. Baïkal ! Vraiment le plus profond.
Se leva finalement ce petit jour, sur une eau blanche et bleue et rose. Tonique. Et les montagnes alentour, endiamantées de rosée, tapissés de tous les sapins de la création, qui se noyaient joyeusement en son onde. Bombardée de neutrinos, je restais – durablement – assise au bord de l’eau, attendant mon tour d’être une holothurie, un poisson ou une algue.

Un rêve, un lac

Un cri strident déchira ma rêverie, suivi de pas de course. Il se passait toujours quelque chose dans cette toundra, mille sabords !  Epuisants, ces ruraux. De retour à la yourte, je trouvais Victor sur le seuil, le regard fixe, la pomme d’Adam en panique, tremblant de tous ses membres. Cela ne lui ressemblait pas. Pourquoi il ne parvenait pas à contenir son émotion, je le compris très vite. Une jeune fille venait de mourir, heurtée par un Kamaz.  Elle était la promise de son meilleur ami, qui fou de douleur, se reprochait d’avoir trop attendu, haïssait soudainement sa misère, son ignorance ; causes de ce malheur infini. Refusant de voir un quelconque sens, un signe du destin dans cette mort prématurée. Il l’aimait, chérissait ses cheveux lourds et ses sauts de gazelle. Plusieurs années durant, elle était partie non loin de la frontière chinoise, pour aider au troupeau. Il avait patienté. Depuis son retour, ils projetaient de se marier et… saloperie de sort ! Hulan avait brûlé sa yourte. Il menaçait de se suicider. On finit par le calmer, mais cela pris du temps, beaucoup de temps. Lorsqu’il se sentit mieux, il partit étudier à Irkoutsk.

De mon côté, je passais la plupart de mes après-midi avec le chamane qui se révélait excellent percussionniste et fin musicologue. Il avait aussi beaucoup d’humour mais j’ai beau capter pas trop mal le russe – et savoir que dans chaque blague il y a une part de blague – je ne saisissais jamais la chute. Grammaticalement, c’était trop médiéval. Lui se marrait comme un phoque, tout seul.
Quelques jours avant notre départ, il y eut la fête du kraï, c’est à dire la région. La moitié de la Bouriatie, qui est deux fois plus grande que la France, en un peu moins peuplée. Le festival de l’herbe. J’accompagnais la délégation du village. Etant la seule étrangère, je dissimulais mal ma gêne. Le chamane ricanait, il commençait à m’agacer, le vieux, avec son tambour. A présent, j’avais tendance à m’alarmer à la moindre bizarrerie.
Le kraï s’honorait à Vkoussnié Pirojki, soit, en russe : « Les Délicieux Petits Pâtés ». Les nomades, gourmands, n’avaient pas eu le courage de débaptiser. C’était un mélange de yourtes et de frêles constructions en verre, vestiges des soviets. Dans l’une d’entre elles, un cinéma avait été installé, le temps de la fête. Rideaux noirs, projecteur ronronnant, écran de draps blancs. Drôlement branchés et débrouillards, les tatars ! Gengis Khan, vieux loup bleu, tu peux être fier de tes descendants.

La suite ? Jean Yanne

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