Kant dans les amandiers

Il fallu partir. Complément. Abandonner Sibir, ses ballasts de marbre blanc, ses gares pittoresques. Mon western. Victor se chargeât de me faire décoller, mit toute son énergie pour m’arracher à ce gouffre.
Dans l’avion, je le sommais de me donner des explications sur son français, si parfait. Il me raconta son enfance, son père, les discours, réels ou imaginaires, des grands littérateurs français que ce dernier mettait en scène pour égayer sa petite famille, à certaines époques, où les distractions – et les gens,beaucoup de gens – disparaissaient de Moscou.

Le J’accuse de Zola avait décidé de sa carrière de juge. Il me dit qu’il lisait beaucoup, y compris en d’autres langues. En grec, latin, allemand, un petit peu en espagnol. Cela permettait d’aller aux sources. Les grecs, bien sûr, mais aussi Lucrèce, Spinoza, Sainte Thérèse…Tant d’autres. Mêmes des français ! Montaigne, La Fontaine, Desproges.
En revanche, il ne lui venait pas à l’esprit le nom d’un quelconque moraliste belge. Normal, mon vieux en Belgique, on y est tous, moralistes, et 100% Magritte !

En tant que juge, il devait rendre justice, n’est-ce pas. La belette au long corsage départageant le lièvre et la torture. En creusant  les questions morales, il s’était aperçu qu’elles amenaient nettement plus loin que le fragile édifice de la justice humaine. Avec Sainte Thérèse, il avait découvert l’humilité. Avec Saint Augustin, la faute heureuse, felix culpa. Avec Alain, la magnanimité.
Il brossait le tableau d’un univers de vertus curatives, d’autres éducatives. Et même des verts tutus, car qu’il connaissait l’Oulipo.

En bref, Victor était un puits de science sur les chemins qui mènent au bien. En revanche, il était nettement moins calé sur les vices. Il me dit que ces derniers étaient beaucoup plus nombreux que les vertus et naturellement plus retords dans leurs apparences. Mais il se montra peu désireux d’aller plus loin. D’illustrer. Remarque, avec le chamane et le gouverneur, on avait eu notre dose. Et puis  je respectais ce tabou opportun : il ne manquerait plus que je doive parler de mon cas ! Après un détour par Orenbourg, je rentrais à Ixelles.

Un peu sous le choc, tout de même. D’habitude, les questions morales, les Kant et autres « qui t’regardent », ça sent le sirop d’orgeat, la dentelle épuisée, le vieux tilleul dégingandé, tout embrouillé. C’est vrai, on n’y comprend rien. Où est le mal où est le bien ? Le mal ne fait-il pas avancer, voire exister le bien ? Une même qualité ne peut-elle pas se révéler tantôt vertu, tantôt vice. Et lycée de Versailles ! Ah, c’est pratique : jolies médailles, méchants revers.

Et puis à quoi bon vouloir être meilleur puisque nous sommes tous égaux ? Cependant, mes frasques sibériennes m’avaient ouvert des horizons. C’est le cas de le dire ! Non, la curiosité, n’est ni « un vilain défaut » (abrutis, bougres d’ânes !), ni une qualité absolue. Il faut en user avec prudence et tempérance, c’est tout. Pas avidité. On vous l’a pourtant déjà dit. Tant pis pour l’hymne à la diversité. Lui préférer la joie. Ne pas tomber dans le piège de la toute puissance. Au nom de la perfection, y renoncer. Etre curieux des autres sans doute, mais pas toujours. Savoir – parfois – être humble et discret… Etre curieux de soi, du silence, de la mort. C’est qu’en morale, on ne rend des comptes qu’à soi même et… à l’humanité !  Tutoyer les extrêmes pour mieux affronter le néant. Faut qu’ça balance. En morale, rien n’est donné : la théorie ne constitue que les balbutiements. On est sans cesse mis à l’épreuve.
La morale, c’est dur, depuis toujours. Surtout pour les politiques : peu y résistent. Vous pouvez vérifier : l’apprentissage par la tentation n’est pas au programme de l’ENA. « Que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre ». Euh, si possible, un rubis, un grenat, une aime-road.
La morale, on y arrive souvent par accident. Un pas de traviole  et hop ! Une chute qui vous laisse face contre terre , suffisamment longtemps pour que vous finissiez par apercevoir de minuscules failles dans la roche, qui s’écartent, laissant passer un autre genre de lumière. La morale, ça permet d’user de nos forces à bon escient (le fameux bonnet scient), d’être efficaces, de nous aider  à faire le bien. Tout comme les percussions. Aussi, au début, il faut taper ritenete. Se retenir, oui, respirer, être patient. Puis se déchaîner, se calmer.
La morale, c’est remplacer des nuits de travail acharné pour sauver le Tiers monde, la République et l’honneur, par des jours avec et des nuits sans.

Par plus de bonheur tout de suite. Recalculer à  la hauteur de sa pomme. N’être ni rebuté par la petitesse d’une tâche, ni effrayé par sa grandeur. Adaptable, mais ferme dans ses valeurs. Flexy-girl, Indestructi-Boy.

Incontestablement, j’avais fait du chemin, mais je souffrais encore. L’anneau pylorique. Et ce feignant de Cupidon, oublieux de mes amours, parvenait à me gâcher l’humeur. Dans le quartier, pas d’amandier.
Devant le cinéma, il y a un drôle de type qui hoche la tête de droite à gauche, puis de gauche à droite, sans arrêt. Plus loin une femme descend la rue, hagarde, avec une épaisse crème blanche et grenue sur le visage. Des fous. Résister contre le sentiment d’injustice, digérer le silence.

La ruée vers l’or, ça donne la faim !

Ce matin, j’ai reçu un gros colis de Russie, avec Victor pour expéditeur. Il s’excuse d’avoir oublié l’essentiel. Une étourderie qu’il tient à rattraper sans délai. Je trouverais dans le paquet, fait de vieux papiers gris, deux ouvrages de référence. « Les mémoires d’un écrivain » de Dostoïevski : « Toute ma vie, j’ai vécu dans l’excès ». Et un recueil de poésie de Mandelstam. « Ne lire que des livres d’enfants ». En remerciement de ces délicates attentions, je lui expédiais la collection complète des films de Chaplin. Modèle de courage. Redoutable metteur en scène de nos lâchetés, de nos espoirs. Je précisais dans le courrier que mon clown préféré avait assidûment lu Kant. Au cas où. Kant dans les amandiers. On ne peut pas renoncer à tout.


Nota bene

Pour connaître la philosophie de Charlot, lire un poème qui lui est attribué et qui se nomme le jour où je me suis aimé pour de vrai.

Pour ce qui touche au petit et au grand, voir Sainte Thérèse. Le Chemin de la perfection, XXXII, p. 374. Cette référence, je l’ai trouvé dans un excellent recueil sur la curiosité publié par Autrement, collection Morale…mais il est épuisé, à mon grand dam.

Cette nouvelle, je l’ai écrite dans le cadre d’un concours organisé par LA bouquinerie d’Alésia

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