Une folie impossible, la guerre aux confins de l’Europe

C’est en ce lieu magique que nous tombât du ciel une de ces nouvelles qui font trembler d’effroi: la guerre a commencé. Cela nous fut, ironie du sort, annoncé en allemand (compris des hollandais), par des gardes frontières qui nous intiment de faire un demi-tour fissa. J’étais incrédule. Impossible. On ne chasse pas de Paradis.  Et puis, la Géorgie et la Russie se font des chicaneries depuis vingt bonnes années, sans que cela ne prenne un tour si tragique. Je fulmine : le principe de précaution aurait atteint ces contrées sauvages, éloignées ?
Ce demi-tour est une folie,  une absurdité. Nous passons une soirée morose, bricolée sur deux ou trois rasades de whisky. Gela semble sérieusement préoccupé. Le lendemain, nous reprenons la route en sens inverse, saluant les  mêmes chiens, les mêmes bergers. J’en profite pour arracher de la montagne un brin d’ardoise et une dent de quartz.. Nous parvenons à Dartlo, village ou nous avions campé la veille.  J’aperçois alors la responsable du groupe de hollandais, rouge comme une tomate de serre. Elle me harangue « Et oui, la guerre a bel et bien commencé » . Cette femme me semble incapable de plaisanter. Je cesse donc de rêver :  la guerre a bel et bien commencé. Certes, nous ne sommes pas plongés dans le même drame que la population locale. Gela, en particulier, qui est réserviste, susceptible de rejoindre le front sans tarder. Mais nous sommes littéralement paumés. Nous entrons dans ce qu’on appelle le brouillard de la guerre. Dans le village, ils captent la télé branchée sur des panneaux solaires. Les chaînes sont géorgiennes ou russes.  Olivier assiste à la scène. Des jeunes habillés de marques occidentales, regardent la télé russe, pendant que les vieux fauchent à la main les champs inclinés. J’adresse un texto à mon grand frère, ex-correspondant du Monde en Tchétchénie. Il est fou d’inquiétude. Me demande de quitter immédiatement le territoire et à défaut de rejoindre une cave. Quand je précise notre localisation, il se rassure relativement et contacte le Quai d’Orsay. Ceux-ci sont infoutus de nous localiser. Nous tentons de contacter l’ambassade, mais la ligne nous raccroche au nez. Je contacte alors la correspondante du Figaro en route vers Tbilissi. Elle m’indique que le consul suggère aux touristes de ne pas bouger et promet de nous signaler à l’Ambassade. Nous passons la soirée à discuter de ce que nous devons faire. Pour ma part, je suis favorable à attendre quelques jours dans ces montagnes abritées, persuadée que le conflit sera de courte durée. Olivier préfère quitter le pays au plus vite. Je finis par me ranger à son avis. Ne serait-ce que parce qu’il doit récupérer sa fille à une date qui ne laisse pas de marge de manœuvre. Et puis parce qu’on m’a toujours dit que j’étais dingue, ce qui en temps de guerre ne dit rien de bon.
Il nous faut rejoindre la vallée, récupérer passeports et billets. Pour cela nous devons attendre, le temps que l’organisation nous envoie les mangeurs de piste. Le lendemain, nous entreprenons une petite marche pour visiter le village de Dano qui surplombe la vallée. Ca grimpe dur mais nous y arrivons, en évitant les chemins exclusivement « masculins ». En route, je découvre une foule de papillons, tout juste défroissés, nés à l’aube même. Ils deviendront gros comme ma main. A l’arrivée, les villageois nous invitent à partager un festin car la fête du village se prépare pour le lendemain. Nous pénétrons dans une petite cahute de bois où les femmes préparent sous nos yeux des khatchapouris à tomber par terre. En un clin d’œil, la table se couvre d’agneau frais, de fromage, de légumes et de fruits et nos verres s’emplissent sans interruption de djadja, que nous absorbons sans compter. La descente s’avère de ce fait nettement plus tortueuse que la montée. Je crois même que nous entamons une sieste sur le chemin, dans un long processus de dédjadjadisation !

La soirée au camp se structure autour d’un grand feu batave. Ayant retrouvé forme humaine, j’avale encore plusieurs verres de djadja. Il faut bien ça, la guerre est là. Dans la nuit, nous entendrons des bruits d’avions suspects qui survolent la région. Pourvu qu’aucune erreur du type Folamour ne se déclenche au-dessus de nos têtes ! Olivier navigue sur toutes sortes de sites pour localiser les bases militaires qui pourraient être cibles dans la région. Un camarade l’informe de la présence d’une base non loin de Telavi, grâce à un suivi trotskiste serré des rebellions. Nous voilà bien montés !

il reste, nous partons...

Au lendemain, Hélios est en grande forme, nous plions les tentes et attendons le convoi. Nouvelle expédition rocambolesque dans les profondes plaies du Caucase. Déboulent des cavaliers au triple galop. Dans la vallée, le chauffeur traverse les villages à toute blinde, nous retrouvons notre famille russo-géorgienne, plongée dans la peine d’un conflit qui piétine leur double identité. La nuit est agitée. L’ambassade reste injoignable, les lignes sont saturées, mais nous profitons de l’électricité pour recharger nos téléphones. Comme disait Lénine, le communisme est l’enfant des soviets et de la fée électricité …

La suite : Courage, fuyons !

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