Entre chien et loup

Retrograd, 18h45

5e étage, nord

« Cette année encore l’hiver va faire de sérieux ravages… Combien de pauvres hères verront leur existence – vécue au ras du bitume s’achever, transis de froid, engourdis par l’alcool, dans les passages souterrains de la ville, pour avoir cru y trouver un refuge fiable contre les  terribles  mâchoires de l’hiver. Comme si on pouvait avoir confiance en quoi que ce soit dans notre fichu pays, à part dans l’incurie des dirigeants ! L’an passé, le froid a fait 58 morts. Combien seront-ils cette année ? Allons nous battre le record d’il y a 5 ans, où le triste décompte s’élevait à 206 ? Hum…parti comme c’est parti, on a peutêtre une chance… » Telles étaient les tristes considérations climato-philanthropiques du

Eclats de Klein

docteur Svov, en cette lumineuse soirée de novembre, tandis qu’il épluchait avec application quelques pommes de terre. Légèrement rissolées dans une noisette de beurre, elles accompagneraient bien le bout de saucisson, se disait Svov, qui trouvait toujours matière à se réjouir de son sort. Il y avait toujours tellement pire sur cette satanée planète !

Svov, docteur d’Etat, dînait toujours d’un léger repas, mais ce soir, il se laissait aller à ingurgiter quelques graisses, le froid excusait.

Alors qu’il pénétrait dans le séjour rendu vermillon par le soleil couchant, assiette pleine à la main, Svov entendit des claquements de portes provenant de l’appartement voisin. Un puis deux. C’était encore la famille Abroskine ! Ils s’en donnaient à cœur joie à l’heure du dîner. Rancœurs et frustrations accumulées tout au long de la journée par cette famille d’hystériques trouvaient toujours à s’épanouir autour de la tablée du soir. Vraiment fâcheux ! Et il n’y avait rien d’autre à faire que subir, toujours subir…

5e étage, sud

« Vass !, Vass ! gros tas de graisse, rapplique ici et grouille ! », hurlait Tania.

Vassili Abroskine savait très bien ce que lui voulait sa sœur, aussi trouva-t-il parfaitement inutile de se déplacer. Avec ses potes du lycée, il avait englouti pour le goûter toutes les côtelettes préparées par la mère tôt dans la matinée. Pas leur faute, ils avaient une faim de loup. Quatre grands gaillards de seize ans, avec ce froid de gueux, après un bon match de hockey et un balade « zonarde » dans les arrières du stade, ça méritait bien ça. Tania s’attendait tout autant au silence de son frère que lui, à ses récriminations.

Un partout, balle au centre. Ils décidèrent tout naturellement d’entretenir la guerre froide. Tania, avec un soupir de vierge, claqua la porte de sa chambre pour écouter son émission radiophonique préférée tandis que Vass s’affala dans le canapé du salon et entreprit de se tripoter les doigts de pieds en jetant un œil désabusé sur le journal télévisé. Les images du dernier Congrès, un peu déserté, défilaient, puis un reportage sur le voyage de Gorbatchev en RDA et l’interview d’un groupe folklorique qui débutait une tournée « internationale », dans tous les pays frères.

La suite est là

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