Les fusées de Sakharov

2e étage, nord

Sakharov, ca veut dire...en sucre !

Un jour Sachenka avait décidé d’être « bonne », pour tous et pour elle-même. Et elle s’y tenait sans trop de mal. Plus elle était souriante, conciliante, et plus elle avait envie de l’être. Elle détonait franchement dans ce panier de crabes que constituait l’Union soviétique en décomposition, mais un plat si amer méritait bien un peu de sucre. Elle était une adepte de Sakharov. En 1968, il avait écrit, « Réflexions sur le progrès, la coexistence et la liberté intellectuelle », sous forme de samizdat[1], qui était miraculeusement tombé entre ses mains. Depuis, elle rêvait d’une réconciliation entre l’Est et l’Ouest. Un mélange des avantages. Une sorte de démocratie sociale. Même si le Prix Nobel de la paix était en résidence surveillée depuis 10 ans, elle gardait espoir. Entendu, elle aussi traversait une passe difficile. A l’Usine, ils n’avaient plus besoin d’elle et depuis déjà trois mois elle ne partait plus au département. Ni licenciée, ni placardée, juste inutile. Elle était néanmoins certaine de trouver à rebondir et cherchait frénétiquement une idée.

Ce soir, Sachenka avait une envie folle de passer sa soirée au téléphone avec ses amis. Un luxe gratuit, autant en profiter. Elle s’installa dans l’entrée boisée, une biscotte à la main et composa le premier numéro. La ligne grésillait, des conversations inconnues lui parvinrent par bribes, comme si les membres d’un sous-marin en perdition cherchaient à contacter la surface. Elle put capter deux ou trois mots hachés : Berlin…. tournant… Il ne fallait rien attendre du téléphone ce soirlà. Elle s’assit par terre pour fumer, rajustant son peignoir d’une main fatiguée.

2e étage, sud

Baba Yaga fait trés peur...

Formidable ! Tout marchait à merveille. Ensorcelée par Baba Yaga, la forêt était entièrement caramélisée. Le loup était occis et ses victimes, délivrées de son estomac ouvert, sautillaient en une polka endiablée autour de la dépouille fumante. La fusée était prête à embarquer la joyeuse compagnie à destination d’Azelphafage, système solaire. Pour un premier vol, mieux valait ne pas trop s’éloigner. Mais les auspices étaient favorables, on venait juste de fêter les vingt ans de la conquête de la lune. Même si les Amerloques se vantaient, les Russes n’y étaient pas pour rien, Gagarine, le Spoutnik… Il était donc temps de pousser plus loin. Volodia remonta d’un geste expert sa culotte à l’élastique un peu lâche, souriant éperdument, repu de fantaisies.

La suite : Guerre et cactus


[1] Le samidzat, littéralement, « édité soi-même », permettait aux livres interdits par la censure de circuler. On les recopiait à la main et on se les passait sous le manteau.

 

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