Douze de Nikita Mikhalkov

On peut dire que Mikhalkov est un salaud, un ami de Poutine. C’est vrai.  On peut aussi dire que certains passages de son dernier film sont un peu lourds, chargés d’aveux maladroits. Oui, on peut le dire, et je reviendrai sur ces « tâches » plus tard. Il n’empêche. Ce film est pour moi magistral. Il m’a coupé la chique et j’ai eu envie d’applaudir durant le film. C’est rare.

12 hommes en colère, Lumet, 1957

Alors ? De quoi s’agit-il ?  D’un défi très osé : un remake de Douze hommes en colère. D’un film réunissant les plus grands acteurs « russes » (ie. de Russie). D’un tableau de la Russie sans concessions.
D’un film à l’image signifiante, comme ces rayons de vélos qui tournent implacablement, comme ces hommes politiques discourant seuls, au milieu de la campagne, qu’elle soit soviétique ou de nouvelle Russie.

D’abord, le défi à Sidney Lumet est relevé point par point. Mais il va  plus loin. Il est à la fois une copie et un original.
Il y a par exemple, cette voisine, qui dit avoir vu et n’a pas pu voir. A ce fait, Mikhalkov ajoute une autre dimension  humaine : la femme est jalouse de l’enfant qu’elle accuse car il l’empêchait d’avoir à elle toute seule l’homme qui fut assassiné .

Les jurés représentent tous un morceau de la Russie contemporaine et éternelle. Un patchwork de cette Russie dont tout le monde se fout. Que l’on aime à vilipender, sans regarder dans notre propre basse-cour. Toutes les faiblesses d’une démocratie qui, à plus de deux cent ans, est encore si imparfaite. Oui, il faut critiquer Poutine, oui, il faut défendre les droits de l’homme en Russie. Mais ceux qui s’acharnent sur Mikhalkov ne comptent pas parmi les amis de Mémorial.

C’est un film qui connaît le Caucase. La façon dont est filmée la danse du petit Tchétchène, c’est un geste d’amour.  Cette danse, pour l’avoir vu en vrai lors d’un séjour (fou comme il se doit) au Daghesthan, c’est un motif de vivre. Un élan vers le ciel. De la joie et de l’énergie brute, concentrée.  Voyez en  un extrait.

Critique du capitalisme sauvage. L’un des jurés parle de son oncle, honnête homme, qui se laisse entraîner dans les jeux d’argent, puis dans le cycle infernal du crédit. Il perd tout et toute droiture. Il boit, il cogne. Compte tenu de son passé irréprochable, il est pardonné.

D’un pays où l’on ne peut plus enterrer dignement ses morts. Où l’on extorque des sommes folles aux endeuillés pour un bout de terre.  J’ai connu cela aussi. Un de mes meilleures amies russes a du squatter la tombe d’un autre pour enterrer son père. La encore, la Russie n’est pas la seule à vivre cette infamie, voir Littoral, une nouvelle Antigone.
Alors, certes, le directeur du cimetière se paie une Rolex. Mais, il ne fait pas que cela : il finance une école, un dispensaire dans son village d’origine. Tout comme l’ont fait Tolstoï, ou bien encore Tchekhov. Des hommes généreux mais qui ne croyaient guère en la politique.

Critique d’un pays qui laisse ses génies et/ou leurs trouvailles partir à l’étranger. C’est en l’occurrence le cas du premier juré. Celui qui instille le doute. Auteur d’une découverte fabuleuse dont il ne peut rien faire en Russie. Homme, relevé d’une déchéance par une femme qui a vu sa douleur, son malheur et ne lui pas jeté la pierre.  Un salut à l’humanité, aux jugements pas trop vite posés, à la compassion.

Honneur aux juifs et aux non juifs. Aux juifs, qui doutent, pensent, savent changer d’avis. C’est le premier qui suit le premier juré qui a douté.

Le médecin

Honneur aux caucasiens, qui ont une parole. Qui sont médecins chefs. Des comme ca, j’en ai connu. C’est même comme ça que j’ai atterri  au Daghestan. Je faisais le tour des hôpitaux pédiatriques de Moscou. Pour vendre du Smecta. Sauver des vies, sans faire trop de blé.  Un des médecins chefs m’a invité à venir passer des vacances au Daghestan. L’hospitalité caucasienne, c’est un must. Parfois un peu trop poussé… Enfin, ceci est une histoire que j’écrirai plus tard. C’est juste pour dire que ce médecin n’est pas sorti de l’imagination de Mikhalkov :  il existe, je l’ai rencontré !

Il y a les artistes : l’homme de télé et le chanteur. Tous deux faibles. Surtout l’homme de télé. Des films d’horreur, il peut en balancer à l’écran,  mais il se laisse berner. Et si on lui fait un peu peur en vrai, il vomit ses tripes. Ne sait plus où il en est.
Et  le chanteur, qui sniffe, fatigué de faire le clown pour des gens indifférents.

Enfin, Mikhalkov dévoile le  probable motif  du crime :  la spéculation immobilière. Authentique, scandaleuse et pas uniquement russe (pour la France, traitée avec humour par Dupontel dans Le vilain).

Alors, voilà, tout cela est de la belle pâte humaine. Un film percutant, pour ceux qui aiment la Russie, avec ses qualités et ses tares. Un pays d’excès.

Alors, non, je n’aime pas spécialement Mikhalokov, quand ami de Poutine, il dit que la critique est libre en Russie. (On croirait entendre Cholokhov montré dans le documentaire sur Sakharov, projeté cette semaine sur Arte).
Tout est dans la nuance.  Comme le dit Mikhalkov, les médias sont plus libres que l’on aime à le dire ici.  Mais ils sont malgré tout de plus en plus muselés. Voir ici :  M. Poutine muselle les libertés.
Il y a des sujets à ne pas toucher, sous risque de boire des drôles de thé, un peu empoisonnés.  Ce qui est magnifique, c’est que nos dirigeants démocrates n’en ont rien à secouer : ils veulent du gaz. Ils en ont déjà plein la tête !  Alors, oui, le démarrage de certains jurés semblent un peu dicté et  parfois sur-joué. Mais ce sont des défauts bien minimes par rapport à la réflexion et à l’émotion que procurent ce film. Spasiba, Nikita !

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