Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881)

Quelque fantasmagorique qu’elle puisse souvent paraître, rien dans l’œuvre de Dostoïevski qui n’ait été intensément vécu, ressenti, expérimenté. L’idiot, le joueur, le criminel, l’illuminé, l’épileptique, l’éternel mari sont autant de facettes de Dostoïevski lui-même, homme chez qui la passion n’eut d’égale que la compassion.
Enfant, Fédor Dostoïevski est confronté à la misère et la folie. Son univers est celui de l’hôpital pour nécessiteux où son père exerce la médecine.  Fragile, il est durement frappé par le décès précoce de sa mère, emportée par la tuberculose. Malgré sa modestie et sa légendaire avarice, le père de Fédor assure à ses fils une éducation de qualité. Fédor dévore avec passion la littérature russe et européenne, notamment Balzac qu’il érige en modèle. Parallèlement, il fait la découverte d’une autre Russie, d’un autre peuple – ce qui pour lui ne fait qu’un tant il ne s’intéressait qu’aux hommes –  celle de la campagne de Darovoié où son père a fait l’acquisition d’un petit domaine et règne en tyran. A bout, un groupe de serfs l’assassine cruellement. Ce drame provoque en Dostoïevski un torrent de sentiments contradictoires -soulagement, culpabilité, fascination – qui nourriront la plupart de ses œuvres, et plus particulièrement Les frères Karamazov.

Diplômé du Collège des Ingénieurs de Saint Petersbourg, il démissionne rapidement de son poste de fonctionnaire pour se consacrer à la littérature. Son premier ouvrage, Les Pauvres Gens, rédigé à l’âge de 23 ans, rencontre un succès immédiat et fait de lui la coqueluche des cercles éclairés de la capitale. Mais rapidement, Dostoïevski se brouille avec le beau monde : il est trop maladroit, sincère, naïf. Il se lance à corps perdu dans l’écriture et accumule les échecs. On l’accuse de pasticher Gogol, ce qui est effectivement le cas du Double, publié en 1844 et dont la ressemblance avec Le Nez est indéniable. Pourtant Le Double est non seulement une œuvre  personnelle, directement inspirée des récentes déconvenues de l’écrivain, mais elle aborde une des obsessions majeures de l’écrivain : la tension dialectique du vice et de la vertu au cœur de l’âme humaine.
Révolté par l’archaïsme du régime, Dostoïevski fréquente un cercle socialiste qui –  réuni autour de Petrachevsky – concocte d’inoffensives diatribes contre les institutions. Arrêté, condamné à mort puis gracié au moment même d’être exécuté, il est puni de quatre ans de bagne à Omsk, en plein cœur de la Sibérie.  De cette expérience existentielle, Dostoïevski retirera non seulement le matériel qui lui servit à écrire Souvenirs de la maison des morts (1860), mais également une conception totalement nouvelle du destin politique de la Russie. Il rejette définitivement le socialisme, qu’il juge trop froid, rationnel, déconnecté de la richesse émotionnelle du peuple russe dont il a sondé l’immensité dans l’âme au travers ses plus grands criminels et qu’il ne peut se résoudre à voir malmené par une démocratie hâtivement importée. Ce sont ces convictions qui inspireront Les Possédés en 1871.
Après le bagne viennent six années de service militaire en relégation à la frontière de l’Asie centrale. Dostoïevski y reprend la plume pour y rédiger les souvenirs du bagne et une comédie Le Bourg de Stépantchikovo et sa population. Mais il passe l’essentiel de son temps à faire la conquête d’une jeune veuve. Etant parvenu à éliminer un concurrent plus jeune que lui, il l’épouse puis rentre à Tver et à bientôt Saint Petersbourg, en liberté sous une surveillance qui ne sera levée que seize ans plus tard.  Le mariage s’avère décevant – la nuit de noce est marquée par une violente crise d’épilepsie – et la vie difficile : ses fictions littéraires étant peu goûtées par les critiques, il touche de faibles cachets aussitôt engloutis dans d’aléatoires aventures journalistiques. Cherchant à se dégager de cette vie oppressante, Dostoïevski part pour l’Europe : ce sera le premier séjour d’une longue série dans les casinos qui se solderont immanquablement par la faillite, l’écrivain étant incapable de quitter la table de jeu sans avoir remis tous ses gains sur le tapis. Comme le remarquera plus tard sa seconde femme, il a désormais besoin de cette déchéance pour écrire, comme si par la création il pouvait racheter toutes ses pertes de jeu. Dans cette première tournée européenne, il est accompagné d’une jeune beauté étudiante – Pauline Sousslova – qu’il aime d’autant plus que celle-ci le trompe et le méprise et qu’il mettra en scène dans Le Joueur (1866).

Couverture pour "Les carnets du sous-sol", Magnard. Mon préféré

A son retour, Dostoïevski enterre tour à tour sa femme puis son frère. De cette période de solitude, on retiendra Mémoires écrits dans un souterrain où le héros exprime un mépris fanatique des lois de la nature, où il n’est question que de repousser les limites du possible.
Lors d’un second voyage en Europe, toujours ruiné par le jeu, pressé par ses créanciers, Dostoïevski conçoit Crime et châtiment (1866). Ce roman magistral, universellement connu, pose la question du prix de la vie et de la liberté, celle de l’égalité entre hommes ainsi que celle de la justice divine ou humaine. Rassuré par ce succès et aidé par sa seconde femme, qui fait office de sténographe, il enchaîne la rédaction de plusieurs grandes œuvres, dont L’Idiot. La folie du jeu le quitte, peut-être suite à la perte de sa première fille. Il entreprend Le journal d’un écrivain, publié sous forme de périodique, où se mêlent opinions politiques et nouvelles, qu’il interrompt bientôt pour rédiger l’œuvre qui sera le plus grand succès de son vivant : Les frères Karamazov (1880). Adulé, comparé aux plus grands – Tourgueniev, Gogol, Tolstoï – il est invité à prononcer un discours en l’honneur du centième anniversaire de la naissance de Pouchkine. Dans cette intervention, il met ses dernières forces, tentant de réconcilier occidentalistes et slavophiles dans la figure d’un russe universel. Quelques mois plus tard, alors qu’il a repris son Journal d’un écrivain et rédige la suite des Fréres Karamazov, il meurt d’une hémorragie interne. L’œuvre de Dostoïevski, mélange de mysticisme et d’humanisme, a mis en avant de façon intemporelle et universelle le lien intime entre liberté et responsabilité.  Sans doute est ce la une des raisons pour lesquelles la Russie stalinienne ne lui réserva  pas un bon accueil. En 1931,  Lounatcharski,  commissaire du peuple à la culture, déconseillait la diffusion de ces ouvrages à l’esprit petit bourgeois. En 1936, au plus fort de la répression stalinienne, on pouvait être arrêté pour avoir lu Les Possédés. Les lecteurs étaient en effet ébahis par tant de prescience : « Comment a-t-il pu savoir tout cela ? ». Ce n’est  qu’en 1956 que furent publiées les œuvres complètes de Dostoïevski. Et il fallu attendre la perestroïka pour que les tirages consacrés à cette fleuron de la littérature deviennent réellement significatifs dans son propre pays.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

Nb : il est vraiment fait d’or 😉

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2 réflexions sur “Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881)

  1. lezed dit :

    Je vous signale que j’ai vu sur alainzannini.com que le Magazine Littéraire n’est même pas capable de faire la distinction entre le visage de Fédor Dostoïevski et celui de son frère, Michel, et tout ça dans un numéro spécial Dostoïevski !

    Quand on voit que ces gens détiennent et représentent « l’information littéraire » en France, on a très peur ! Sans parler du contenu des articles qui est souvent effrayant, comment voulez-vous qu’en laissant passer de telles erreurs, les gens puissent s’informer correctement ?!

    Pas étonnant que la littérature soit en perte de vitesse dans ce pays…

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