Mon grand-père au front, 1940

un an après la lettre, deux ans avant sa mort

Vous n’avez pas je pense oublié l’anniversaire de notre Gilles. Baisers de son Papa – bonjour à tante.

Le 26 mai 1940

Cher grand papa, Chère grand-maman, Et mes petits enfants

C’est aujourd’hui dimanche. J’ai quelques moments de repos. Aussi je m’empresse après avoir écrit à Mimise [Mamie] de vous adresser un petit mot.
Par une brève lettre de Madeleine datée du 20 j’ai appris que le troisième luron était venu rejoindre les deux ainés. [Voir ci-dessous des précisions sur le 3ème luron]. Quelle maisonnée cela va vous faire.
En échange je n’ai pas de nouvelles de Mimise depuis le 18.

Pour nous la vie est calme à tout point de vue en ce moment et nous nous réorganisons. Je suis versé à la 7e Cie du 213e RI et le secteur postal est 12.656 . Je suis affecté comme caporal VB [de Vivien-Bessières, la grenade VB mise en service en 1916, la plus célèbre des grenades à fusil françaises] à la 1ere section. Dans le combat si cela se passe comme à Sedan je n’aurais pas grand chose à faire puisque nous n’avions pas plus de grenade VB que de grenades ordinaires, que de chars, que d’avions.
Et avec cela une compagnie devait tenir un front d’un kilomètre de large.

Aussi est on un peu révolté de lire dans « Le Journal » d’aujourd’hui dimanche 26 – car Le Journal et Le Matin viennent assurer leurs profits jusqu’aux portes de notre fort – l’article d’un certain Mr Miellet soit disant président de la Commission de l’armée demandant des sanctions vis à vis des hommes qui n’ont pas tenu leur poste de Sedan à Namur. Avant de réclamer des sanctions contre ceux qui ont perdu 65% de leurs camarades ( ma compagnie), la compagnie voisine n’ayant récupéré que 10 hommes etc etc –  ce monsieur ferait mieux de s’attaquer à ceux qui ont permis les trahisons de toute nature à ceux qui ont laissé se sauver Thorez, ceux qui ont fait qu’aujourd’hui on est obligé d’imprimer dans les journaux : Souscrivez ! il leur faut des chars, des chars, des chars – ceux qui ont permis la cohabitation des civils et militaires en zone frontière pendant huit mois, alors que les civils de déplaçaient presque librement, le militaire avait besoin d’un ordre de mission pour faire quinze cent mètres, personne ne pouvait empêcher un espion de se rendre sur les positions et les travaux en cours. Dire que c’est de la faute des soldats alignés de Sedan à Namur « si les ouvrages fortifiés édifiés le long de la Meuse et qui ont coûté huit mois d’efforts et de sacrifice ont été abandonnés et contournés » Il est tout de même nécessaire de rétablir la vérité.  Dans quelques blockhaus que je connaissais , il n’y en avait pas un sur trois de terminé (le gros œuvre, j’entends) et ceux dont le béton était fini l’aménagement intérieur était loin d’être au point. Combien n’avait que des mitrailleuses alors qu’ils auraient du avoir des canons. Pourquoi ces canons n’étaient ils pas en place.
Pourquoi les péniches allemandes du blocus de Sedan

Combats de chars devant Sedan en mai 1940. Source : SHD

n’ont elles pas été coulées au milieu de la Meuse mais sur le bord et qu’elles émergent encore.

Enfin en ce qui me concerne, j’ai la conscience tranquille. J’ai toujours suivi mon chef de section et ayant perdu au départ mon sergent et deux hommes, j’ai ramené le reste de mon groupe intact. On ne pourra pas nous reprocher d’avoir quitté notre poste. Il nous a été impossible de gagner le point assigné. Cela semble paradoxal et s’explique simplement. Notre chef de section –affecté à notre section depuis une quinzaine – n’avait pas et n’a pu trouver malgré les renseignements quémandés à l’un et à l’autre, le bois où nous devions nous faire hacher. Le chef de section pas plus que le tireur n’avaient de cartouches pour leur revolver – et cela à répéter pour toute la compagnie malgré l’observation faite par un brave garde mobile chef de section qui y est d’ailleurs resté.

En désespoir de cause nous nous sommes ralliés à deux officiers d’un régiment voisin. Nous avons essuyé quelques marmitages. Les deux officiers en question ont alors disparu ?! Cela restera un mystère. Nous nous sommes alors repliés et mis une deuxième fois à la disposition d’un autre régiment qui après nous avoir gardé quelques heures ne nous a pas employé. Ensuite a commencé une retraite sans gloire – mais sans honte – a pied sous des bombardements intensifs d’aviation allemande opérant toujours très tranquillement nous avons traversé en une journée le département des Ardennes.
Là nous avons été regroupés et nous avons pu nous compter.
Pendant cette journée de marche nous avons vu monter des chars, il était temps. Ils ont fait du bon ouvrage puisqu’ils ont réduit le rayon de la poche de 17 km à 7 km.
Le discours de P. Reynaud où il parlait de l’armée Corap était dur mais véridique. L’article de Miellet pue la démagogie.
Et j’ai négligé les parachutistes. Ils n’ont pas eu besoin d’employer ce moyen pour nous tirer dans le dos. Ils ont eu tout le loisir pendant huit mois de choisir leurs emplacements.
Je vous embrasse sans que le moral soit entamé.

Max

Notes

Note de mon père  : [Sur l’enveloppe au recto : POSTE AUX ARMEES 27-05 /40 > Monsieur et Madame Henri Boisgontier / avenue de la République  / Le Clion sur Mer Loire Inférieure au verso : Naudet Max caporal aux armées]
Il s’agit donc d’une lettre de mon grand-père. Elle a été recopiée avec soin par mon père, Gilles, qui à l’époque venait de fêter ses 3 ans. Mon grand-père est mort 3 ans plus tard, d’une maladie aujourd’hui quasiment éradiquée. Enfin, sous nos latitudes. Il s’agirait de la maladie de Hopkins. D’après ma tante, c’est ce qui a permis son renvoi du front.
Le troisième luron, c’est donc ma tante informatrice et adorée, Marguerite, qui devint journaliste et qui n’a pas travaillé que pour des bons feuillets, mais toujours consciencieuse. Le deuxième, ma tante, Brigitte, est cuisinière et dentellière hors pair, dont je suis un peu éloignée, mais qui m’a donné une cousine au poil !  Et le premier, c’est mon père. Aucun d’entre eux n’a jamais vraiment encaissé ce deuil. Et pourtant, des efforts, ils en ont fait. Je le sais.
Mamise, ma grand-mère est restée veuve jusqu’à 80 ans. Elle se décida alors à épouser un jeune homme de 90 ans, et ils vécurent ensemble, heureux quelques années, jusque la veille des 100 ans de son 2ème époux, Fernand, qui était préoccupé de laisser ma grand-mère accéder à sa retraite.

Enfin, le fait que ce grand-père presque inconnu soit si soucieux de la vérité et si courageux, cela fait notre fierté ! Et quand mon frère a appelé son deuxième fils Max, nous avons tous été très touchés. Enfin, je sais que ce grand-père était ingénieur agricole, mon père est devenu ingénieur agronome et plus précisément des Eaux et Forêts. Et qu’il voulait partir au Cameroun, avec lequel j’essaie de travailler, sur l’éducation, dans une ONG.

Pour aller plus loin

Des bibliothèques et médiathèques entières sont emplis de documents sur ce triste épisode. Moi, simple citoyenne, j’indique les œuvres qui m’ont le plus marqué :

  • L’étrange défaite, de Marc Bloch, écrit contemporain de cette lettre. La guerre vue par un de nos plus grands historiens.
  • Les sentiers de la Gloire, de Stanley Kubrick, un film qui porte sur la 1ère guerre mondiale et non la 2ème mais l’ambiance n’est pas si différente.
  • Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, les premières pages sont aussi consacrées à la 1ère guerre mondiale. La boucherie.

Vous pouvez bien entendu suggérer de nouvelles références, y aller de vos histoires, commenter.

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