D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère

Rien de ce qui est humain ne m’est étranger

« Il savait que, en parlant de lui, je parlerai forcément de moi. Ca ne le gênait pas »

magnifique

Au commencement…était le verbe. Tenir parole. Au pied, la lettre ! Boîte à l’être…Je tiens ici parole. Comme Emmanuel Carrère l’a tenu à ceux dont il narre un morceau de vie.  Un homme de paroles, dans tous les sens du terme. Comme ce beau griot africain qui vient de nous quitter : Sotigui Kouyate.

Emmanuel avait certes intérêt à tenir parole car l’un des principaux personnages de son roman est juge. Commode, pas commode. Il sait ce que veut dire s’engager. Sang-gager. D’ailleurs, c’est une spécialiste des gages, de l’endettement au quotidien. Qui touche des pauvres, les rend encore plus pauvres. Comme un des personnages que j’évoque dans mes propos sur Douze, de Mikhaïlkov.
Bref, je me sens moi aussi tenue, un peu nue. Mais, je ne pensais pas que relire cette œuvre me procurerait autant de joie, autant de peine. Mon p’tit tsunami. Les éternels insatisfaits. La boue noire et les résidus…. J’ai survécu. Respect.

du vide des deux côtés, et la terre au loin

Il aurait préféré ne pas être là. Ne pas s’ennuyer. Il ne pouvait pas penser à échapper à l’horreur, puisqu’elle est arrivée, imprévue, soudaine. Soudain est l’un des termes les plus utilisés dans les histoires d’enfants. Comme si on voulait les y accoutumer. Mais ce n’est pas possible. Au mal, lent ou brusque, on ne s’y fait jamais.
Description de la vague et d’une frontière nette. A droite, la vie. A gauche, la mort.
Dans l’action qui suit l’horreur, il se sent inutile. Admire et jalouse sa femme. Ils étaient sur le point de se quitter.  Point de rupture, ligne de soudure.
Et il n’est pas inutile. Il donne à d’autres vies que la sienne, sur la pointe des pieds, dresse des portraits, crus et délicats. Il partage. Il n’y a aucun voyeurisme, pas de sensationnel, de superficiel. Il entre dans les cœurs. Il soutient la famille de Juliette, qui s’était construit un bonheur, avec beaucoup de courage, prenant des risques.

Funambules

Juliette, deuxième. Elle est menacée d’une mort prochaine. Lui, fait le pitre, inspecte la bibliothèque, gaffe avec un jeu de mots. Mon frère !
Des projets qui lui tiennent à cœur commencent à rencontrer un certain succès. Il s’avoue un peu mégalo, narcissique. Insouciant, incapable de prendre au sérieux ce malheur qui avance à grands pas. Cette deuxième Juliette est la sœur de sa femme. Le hasard fait qu’elle se prénomme comme la jolie fillette, avalée par la vague.

Une femme, juge et simple, mère et forte. Pas coquette. Qui pour ne pas inquiéter donne peu de nouvelles. Mourante, elle arrache les tuyaux qui l’emprisonnent. Ma sœur ! C’est  la maladie d’Hodgkin qui l’emporte? Mon grand-père paternel est aussi mort de cette maladie, rare et terrible.

Emmanuel note très justement que les enfants qui perdent leur mère perdent en même temps leur sentiment de sécurité. Oh ! combien je comprends. J’ai connu ça. A quatorze ans. Sortie de chrysalide. Le corps de ma mère n’était pas mort, très abimé, mais son âme, oui, c’était une mort clinique. Déflagration lointaine de la guerre d’Algérie. Pharmacienne, elle se procure du cyanure…et le mange. C’est alors que je deviens une pro du risque, de l’insécurité choisie. C’est une caractéristique de l’adolescence (prouvé par la neurologie)…alors, imaginez ! Un con scia ment maman !
Je veux rassurer : c’est du boulot, mais on surmonte, on arrive à doser. Pas à éliminer. Sauf à se suicider ou bien à vivoter.

Il brocarde l’usage du  mot « Maman » dans les contextes publics. On (l’école) demande les mamans pour ceci, pour cela. Cela m’irrite aussi au plus haut point. Un mot si fort doit rester privé. Et …les papas, alors, y en a pas besoin ?!

Clowns, images d’Epinal

mon grand oncle

Il fait le clown. Depuis quelques temps, c’est la profession que j’inscris sur des formulaires où cette information est  inutile. Je m’amuse juste à regarder la réaction des gens. Ils sont souvent gênés. Dans tous les cas,  je ricane gentiment 😉
Hommage à mon grand-oncle, Pékari.  A mon grand-père, lui aussi décrié, car il était un macho avéré. Ok, je n’apprécie pas. Mais j’ai une photo de ce macho,  habillé en tutu et coiffé de grosses nattes. Vous m’suivez ?

« On s’est étreint en silence, ce silence accompagné d’une pression de main sur épaule, expression maximale du chagrin ». Cette phrase est magnifique. Je veux dire seulement qu’elle n’est pas réservée à un certain milieu. Trop de douleur et la pudeur, cela n’appartient pas à une classe sociale. C’est juste…la classe.

Alors la rencontre avec le juge, Etienne Rigal, unijambiste, collègue de la défunte, qui ne ressemble en rien à ce qu’il imagine. J’avoue que moi aussi, même après une 1ère lecture passionnée, j’en avais retenu une image déformée. Ah qu’elles sont tenaces, les images d’Epinal ! Décalcomanie.
Je vois un gars acariâtre, plutôt vieux, laid, avec un caractère de cochon. Je vois le duo qu’il forme avec Juliette. Les Robins des bois. Facile ! Et bien non :  juristes, ils appliquent le droit. Qui est parfois bien fait, offre les instruments à qui veut se battre jusqu’au bout. Ils invoquent le droit européen. Les caractères en taille 6 des contrats de prêts.  Ils tirent les bonnes ficelles. Alors, c’est sûr, l’establishement n’apprécie pas. Les gens bien posés préfèrent le confortable, le rentable. Facile et gratifiant.

Ce juge tient sa place. Il ne fait pas pleurer. Rend juste hommage à sa collègue, brillante, dévoile un côté sans doute ignoré, même de ses plus proches. Certes, son sentiment va plus loin que cela. Tous deux étaient atteints d’un cancer et se sont battus.  Il parle d’une destruction physique qui peut être renaissance. Touchée. Je pense à ce livre qui m’a tant apporté et qu’un jour j’espère chroniquer :  « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estés. Un livre qui fait, défait les nœuds entre création, puis destruction, puis création…

Parti socialiste unifié

je ne voyais pas tout

Le père d’Etienne est comme je les aime : éclectique. Sciences dures, sciences sociales, et aussi littéraires. Un humaniste. Qui fraye avec la haute et les prolos. Ne cherche pas à faire carrière. C’est un PSU, comme ma mère. Ces temps heureux que j’ai passé, enfant, dans leurs colloques et dans leurs fêtes !
Etienne est un homme de nuances, de précision. Rigoureux. Par exemple, il ne dit pas qu’il aime le pouvoir, mais le goût du pouvoir. La volonté d’agir. Il a sans doute lu Kant et sait que le pouvoir est presque toujours un poison. D’où précision.
Il se soucie des autres, mais aussi de lui, en visant une place confortable dans la société. Comme on dit aujourd’hui c’est gagnant-gagnant : lui se sent bien matériellement et moralement, et met ces bienfaits aux services des autres. Il se syndique, fait partie des juges militants. J’adhère. Je milite aussi.
Il évoque la justice de classe. L’affaire de Bruay en Artois ! C’est un des mes amis qui vient d’écrire un livre passionnant sur cette affaire, avec une analyse très poussée des aspects politiques et sociaux ! Pascal Cauchy, « Il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça » L’affaire de Bruay en Artois »

Renards, apprivoisés…

Joaillier de l’âme, encore, Emmanuel comprend les raisons de tant de précision mais il trouve  quand même Etienne  un peu tatillon et le taquine. Il souligne que l’on est toujours content quand quelqu’un qui nous aime relève nos travers comme une raison supplémentaire de nous aimer. Etienne comprend cette marque d’amitié : ils en rient tous deux. L’affaire est dite et si le travers passait une frontière, on pourrait sans doute faire un signe, plus facilement.

toute une histoire...

Alors que j’écris ce billet, je rêve d’un ancien petit ami, qui se nommait Viturat. Je comprend que je fais ce rêve car notre séparation n’avait pas été douloureuse. Exceptionnel.
Aussi à cause de son nom. Vie tuera. Oui, notre vie nous tuera. Comme les cellules cancéreuses que découvre Etienne. Comme le renard dont parle Emmanuel. Dans le ventre et au Péloponnèse. Aux scouts, mon totem était Goupil, agile et délurée…
Nous ne devons pas rejeter nos maux comme des étrangers. Il font partie de nous. Il nous faut les apprivoiser, peut être les éloigner car ils ne sont pas toujours une fatalité. Dans tous les cas, les accepter, c’est essentiel.
Les rejeter, les dénigrer, c’est tuer le dialogue, une mort bien plus terrible. Même si parfois, il faut amputer. Ce n’est jamais de gaîté de cœur. Le membre continue de bouger… Vous avez déjà coupé la queue d’un lézard ?

Donc, Etienne est amputé et je suis justement en train de rédiger une série  d’articles sur Ambroise Paré, un médecin génial qui a fait considérablement progresser l’art de l’amputation…

D’accord, mais de mort lente

toujours là !

On met Etienne sous chimiothérapie.  Il vomit sans arrêt et interdit à sa belle d’assister à ces scènes. Il dit aujourd’hui regretter cet interdit. Moi, je me dit qu’il avait  peut-être raison ou que cela n’y aurait rien changé. De toutes façons, elle le quitte. Dès le début, elle avait dit qu’elle n’était pas sûre de tenir le coup.
Il arrête la chimio de lui-même, sans en parler à personne. La chimio le prive de ses poils, il est jeune homme. Il a besoin de sexe, pas de médicaments qui le rendent imberbe. Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente.
Evocation de Molière qui se moque de médecins dont les malades meurent guéris !  De Donald Winnicot qui demande à Dieu la grâce de mourir pleinement vivant.
Etienne se donne à fond dans sa psychothérapie. Il devient, comme moi, un grand croyant en l’inconscient. Un con science ! Il va carrément loin en se demandant si son cancer n’est pas somatique. Comme Fritz Zorn (de son vrai nom Angst, l’angoisse, le surnom d’un clochard que j’ai connu à station St Michel), dans Mars.

Pour ce qui est de mon AVC, je ne peux dire qu’il soit d’origine somatique, par contre, il est clair que le déclenchement (la rupture d’anévrisme) est d’origine psychologique. D’abord le stress.

Voici la suite

Notes diverses

A voir : une interview d’Etienne Rigal, un régal…

Emmanuel dit qu’écrire toutes ces horreurs (ce livre et les précédents) n’est pas du courage. Que cela relève plutôt du malheur. Moi je dis les deux. C’est une thérapie, et assez  osée !

A écouter ou lire aussi : L’humeur vagabonde du mardi 4 mai 2010 avec Douglas Kennedy. Que dit-il ? Que son principal motif d’écrire c’est la vie des autres..

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », citation de Térence. Errance. Poète comique latin d’origine berbère, né à Carthage vers -190 et mort en -159.

Emmanuel rappelle une citation de Céline, qui clôt Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier : « La pire défaite en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui a fait crever ». Il lisait Bouvier durant son voyage au pays du tsunami. Moi, je le découvre via une bibliothécaire avec laquelle je passe quelques jours de vacances…au moment où j’écris ce billet ! Tant de co-incidences, mon ange gardien est vraiment zélé !

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