Hiver

« Ciel de brume ; la tempête tourbillonne en flocons blancs, et vient hurler comme une bête (…) ». Ces vers, tirés d’Eugène Onéguine de Pouchkine, et consacrés aux soirs d’hivers, sont parmi les plus récités de Russie. Devenu célèbre en France par les campagnes de Napoléon, le général Hiver, toujours prêt à dérouter l’envahisseur, est un élément structurant de la société russe.

Féroce car continental, il n’est pas avare en températures excessives : au mois de février, les moins 25°C sont monnaie courante en Russie européenne, tandis que la Sibérie flirte avec les moins 40°C. Un siècle et demi après la déroute de la Bérézina, les troupes allemandes connurent à leur tour l’assaut ravageur du général Hiver : en décembre 1941, par des températures de -20 ° C, les soldats russes de Sibérie, bien équipés et bien entraînées pour l’hiver, contre-attaquent aux alentours de  Moscou. Les armées allemandes, bloquées depuis quelques semaines, sont éventrées. Elles manquent d’équipement adapté. Les moteurs des chars et des avions gèlent, les soldats aussi.

Pourtant, en temps de paix, lorsque le froid est sec et que le vent ne vous arrache pas les oreilles, il est donné de survivre pourvu que vous soyez bien couverts et puissiez trouver de temps en temps un abri, pour y consommer thé ou vodka. De fait, les pauvres de Russie paient régulièrement un lourd tribut à cette saison : les décès pouvant se chiffrer par milliers si la rigueur est au rendez-vous.

Les premières neiges, qui tombent généralement dans la deuxième quinzaine d’octobre, donnent le signal du grand calfeutrage auquel se livre tout un chacun. Avec de larges rubans adhésifs, on immobilise toutes les fenêtres jusqu’au printemps : seules restent ouvrables les « fortotchkas » (vasistas) qui permettent de faire rentrer des courants d’air glacés dans des pièces généralement surchauffées. On étouffe également dans les moyens de transport, surtout dans les voitures particulières. C’est que, bien dotée en ressources naturelles, la Russie ne se pose pas encore la question des économies d’énergie. Par contre, elle a depuis longtemps résolu le problème de la conservation des fruits et légumes, en développant une impressionnante industrie du bocal accompagnée  d’un savoir-faire inégalé en matière de soupes, compotes, salaisons.

Une fois installé, l’hiver offre de multiples plaisirs : patinage, ski, luge, pêche sur la glace, roulades dans la neige au sortir du sauna, glaces à la vanille. Il magnifie le moindre paysage :  les usines ne sont plus grises, les plots offrent de tendres obstacles, les coupoles dorées des églises étincellent sous le soleil.

Les fleuves, pris dans les glaces, peuvent être traversés en automobile. Certains hivers, les grands lacs sont capables de recevoir des voies ferrées posées à même leur surface. Ces conditions extrêmes permettent des découvertes inouïes : en paléontologie (mammouths de plus de 20.000 ans), en archéologie (tribus chamanes de plusieurs siècles) ou bien encore en géologie. Ainsi, à Vostok, un des endroits le plus inhospitalier de la Terre avec ses 3500 mètres d’altitude pour une température moyenne annuelle de moins 55°C, des équipes internationales ont pu forer une carotte de glace de 3623 mètres révélant des données climatiques vieilles de  140.000 ans.

Mais la rudesse de l’hiver se fait tout autant ressentir lorsqu’arrive le printemps. Les rues et les trottoirs se transforment en ruisseaux de boue, les peintures se craquèlent, les pianos se désaccordent. Des rebords de toits menacent de tomber d’immenses stalactites de glace, qui peuvent tuer des passants imprudents. Des acrobates sont rémunérés spécialement pour débarrasser les toitures de ces véritables épées de Damoclès. Même en Iakoutie, il faut faire face au printemps : ainsi la ligne de chemin de fer Baïkal-Amour est montée sur pilotis pour remédier à l’instabilité provoquée par le dégel superficiel du permafrost.

Quant à savoir si le réchauffement climatique pourrait mettre à bas cet édifice social et culturel, les avis sont partagés. L’hiver 2006, particulièrement doux, a été pour certains, l’occasion de lancer un signal d’alarme. Il a pu semblé révoltant que plusieurs centaines d’ours ne puissent faire leur dormance hivernale en toute sérénité. Plus sérieusement, les climatologues envisagent de possibles impacts négatifs sur la couverture forestière du territoire.

Jamais à court d’idées audacieuses ou saugrenues, certains savants russes proposent de lutter contre le réchauffement climatique en dispersant  de fines gouttelettes de soufre dans la stratosphère en vue de réfléchir le rayonnement solaire.  A contre-courant, un membre de l’académie des sciences anticipe, de son côté, un important refroidissement planétaire à l’horizon 2050, suite à une baisse de luminosité du soleil.

La splendeur de l’hiver russe n’est peut être que temporairement menacée.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

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2 réflexions sur “Hiver

  1. Archibalt dit :

    Hello Hélène ! un petit tour pour te saluer en souhaitant que tout aille bien pour toi. j’espère que ton projet avance, peut-être même est-il terminé (?).
    Bises.

    • Salut Archi et merci de ta présence. A vrai dire, j’avance moins vite qu’un gastéropode, sur ce projet, j’y travaille peu, j’y pense beaucoup, je prends des notes…je prends mon temps ! J’espère que tu vas bien. Bises.

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