Inénarrable troquet

Vous devinerez peut-être quel est ce troquet. Voici un extrait de sa carte. (c’est quand même la 1ère fois de ma vie que je copie une carte !)

Les grandes heures du punch

Le matin
5h00. La mise au feu ou décollage (à jeun).
10h00 avec le casse-croûte, le gazé dont le nom provient de la substitution du soda par du rhum.
11h00, la ti goutte pour attendre le ti punch de midi.

A midi, le ti punch suivi de 50%, 20%, 5%, pourcentages censés représenter un % relativement au premier verre (en réalité, la même dose).

L’après-midi
A l’heure du Christ, le ti pape. Logique successeur du Christ. Le ti punch du soir est déjà en vue.
On trouve des ti feu, ti sec, CRS (Citron, Rhum, Sucre).
En fin de soirée, le pété pied, celui qui fait trébucher.
La partante c’est le coup de l’étrier, pour préparer le décollage du lendemain.

En fait, il n’y a pas d’heure pour les amis et tous les chemins mènent à Rhum !

Un indice : c’est dans le coin de Saint Germain des Prés.  Un conseil :  le mercredi midi, c’est trop bon !  C’est dommage quand même que je ne puisse plus picoler.

Publicités

Bandoeng est toujours d’actualité

Ils se voulaient non alignés !

La conférence de Bandoeng, qui s’est tenue en avril 1955,  est un moment important dans l’histoire du développement et des ses institutions car elle accéléra leur mise en place et en précisa les orientations. Les positions et revendications exprimées par les non-alignées restent aujourd’hui de forte actualité. En effet :

Les résolutions les plus « en phase » avec le Nord connurent une réponse immédiate : création d’un Fonds Spécial et d’une Société Financière Internationale.
D’autres résolutions, moins évidentes car reflétant les intérêts plus spécifiques du Tiers Monde mirent plus de temps à éclore. Ainsi de la mise en place de règles différenciées en matière de commerce international ou bien de la coopération Sud-Sud.

Analysons de plus près le contenu du communiqué final consacré au développement :

  • Le premier point sur lequel le Sud s’accorde avec le Nord est la prééminence, voire l’exclusivité, de l’attention portée aux  processus économiques. Le Sud croit également que l’assistance technique est une bonne solution.  Mais les conférenciers souhaitent  encourager, sinon privilégier, la mise en place d’une assistance technique Sud-Sud, première nouveauté de Bandoeng[1].
    Pour les pays du Sud, l’assistance technique doit prendre des formes simples : il s’agit d’échanger des experts, des projets pilotes, du matériel de documentation. Mais, fait notable, ils évoquent aussi la mise en place d’instituts de recherche et de formation nationaux et si possibles régionaux. Cette insistance que les conférenciers mettent à évoquer la recherche compense la légèreté de Truman qui avait totalement omis  la coopération scientifique.
  • Mais l’apport le plus grand sans doute de la conférence de Bandoeng est l’analyse des faiblesses du commerce extérieur des pays de la zone.  Les conférenciers appellent de leurs vœux :
  • La « stabilisation » du commerce des marchandises dans la zone, ce qui implique la nécessité d’établir des liens commerciaux multilatéraux. Ils reconnaissent cependant la possibilité de recourir à des mesures commerciales bilatérales (c’est à dire plus protectionnistes) en cas de nécessité.
  • La stabilisation des prix internationaux et la demande de marchandises essentielles. Ils proposent une action collective et l’adoption d’une ligne de conduite unifiée devant les instances du commerce international (comité pour le commerce international des marchandises de l’ONU). Ils critiquent au passage le prix des transporteurs (dont on suppose qu’ils ne sont pas du Sud) car les tarifs des compagnies sont trop souvent révisés…
  • Il en appellent enfin à la diversification des produits d’exportations et à l’évolution vers des produits manufacturés.

Comme on le sait, ces résolutions resteront longtemps lettre morte. Il fallu attendre 1964 pour la création de la CNUCED et la mise en place de mécanismes de stabilisation des prix, comme le STABEX (un accord entre l’Europe et les pays ACP qui fut aboli en 2000 lors de la signature des Accords de Cotonou ou bien encore la CAISTAB qui permettait aux agriculteurs ivoiriens d’anticiper et de stabiliser leurs revenus et qui fut démantelée en 1999).
En effet, avec la domination du libéralisme en ces années 2000, la mise en place de mécanismes de stabilisation des prix de matières premières ne sont plus d’actualité tandis que leur nécessité est soulignée par tous les experts censés du développement.
La récente évolution du prix des matières premières, notamment agricoles, est l’une des principales causes de l’enlisement des pays en voie de développement dans la dépendance envers les pays développés et risque de générer de nouvelles émeutes de la faim.

Notons également que dans son désir « d’autonomiser » le développement, Bandoeng suggère la création de Banques et de compagnies d’assurance à l’échelon national ou régional. Dix ans plus tard, ces déclarations furent suivies d’effets par la création de la Banque Africaine de développement (1964) et de la banque asiatique (1966). La Banque interaméricaine quant à elle existait dès 1954.  Mais ces banques régionales ne sont en fait que des succursales du FMI et de la Banque Mondiale.

Un peu biaisé !

En conclusion, les résolutions de la conférence afro-asiatiques auraient sans doute pu être mieux promues si les pays conférenciers avaient accepté de créer eux-mêmes des structures adéquates, ce qu’ils se refusèrent à faire . Cette volonté de ne pas créer de bloc régional peut être interprétée comme un désir de mieux s’insérer dans la communauté internationale mais aussi comme une volonté de ne pas froisser des susceptibilités différentes au sein de la zone. S’ils se déclarent non alignés, certains pays membres ont tout de même de fortes « obédiences »».

En fin de compte les pays de la conférence sont tout autant non alignés entre eux que vis-à-vis des puissances extérieures. D’ailleurs, les divergences au Sud ne se limitent pas au champ politique : l’appel à la constitution d’une ligne unifiée en matière de commerce international sous-entend que cette unité ne va pas de soit.
Donc, Bandoeng ne créé pas d’institutions propres au Sud, mais instaure un simple système d’officiers de liaisons dont le poids sera négligeable à côté du système onusien. Ceci explique en partie la difficulté de mise en place de la coopération Sud-Sud toujours fragile de nos jours. Ainsi, la seule institution spécifique au Sud et  dans la lignée de Bandoeng  sera la CNUCED,  dont l’utilité a toujours était minimisée, voire contestée alors que c’est la seule institution internationale qui pourrait faire avancer un vrai commerce équitable, ce fameux Fair Trade dont est censé s’occuper l’OMC 😉

[1] Gentlemen, habiles rhétoriciens et non dépourvus du sens des réalités,  les conférenciers de Bandoeng soulignent que l’aide extérieure « à la zone » est la bienvenue,  y compris les investissements de capitaux étrangers. Or, comme je l’ai souligné en introduction, les capitaux étrangers investis dans les pays en voie de développement sont aujourd’hui minimes par rapport aux montants envoyés par les immigrés.

A ma flûte enchantée

Sculpture en marbre d’Antoine Coysevox. Louvre

Je suis une primitive. J’aime donc la flûte, les percussions. Sur les battement de mes pieds, de mes mains, de mon cœur, j’ai…un peu écrit ici .
Mais la flûte, c’est plus important. C’est mon souffle. Peut-être mon esprit. Mon côté grec. De bergère printanière, légendaire. Hélène. Je ne suis pas qu’une poire au chocolat, mais aussi, une, deux… Troie !
Môme, j’adorais la flûte de pan. Pan, c’est tout ! Ces latinos cuivrés, aux sourires éclatants, habillés de vives couleurs, perchés sur leurs montagnes qui nous portent plus haut.

Quand j’avais dix ans, un soir, ma mère et mon frère sont rentrés à la maison et ils ont dit : « On a un cadeau pour toi ». C’était une flûte traversière. Une Noblet, d’occcase mais qui tournait. Nous étions à Fontainebleau, je tiens moins d’un semestre au conservatoire. Elitisme et brutalité. Cela dégoûte ma mère qui me déniche une prof. privée. Une grosse dame, gentille, qui habite dans une cité, butte Monceau, en haut d’une côte très raide. J’y  vais en vélo. Pour souffler dans la flûte en arrivant…ouf ! J’ai suivi des cours avec cette dame pendant sept ans. Et puis, ça a merdé. Ma mère a été hospitalisée sérieusement à Paris et je devais passer le bac. J’ai du faire des choix. J’ai arrêté la flûte. Je peux pas dire avec regrets. Ca s’imposait.
Pourtant, je n’ai cessé d’y penser. A Moscou, j’ai fait un peu de piano. Mes appartements étaient faits pour ça, comme je le dis ici.

Je trouve ça très joli

Plusieurs années après mon retour à Paris, je m’entiche de la librairie d’Alésia, qui organise des soirées littéraires de qualité et sympathiques. Pour la fête de la musique, la géniale libraire organise une soirée et je me mets à papoter avec un voisin, qui, en cette belle journée, expose de belles photos, avec ses poésies. On discute musique. Il fait du chant, juste à côté, vraiment. Je lui parle de la flûte. Il me dit, tu devrais aller voir, il y a une prof de flûte. Le lendemain, j’y suis. Et là, mon vieux, je tombe…non, je veux dire je grimpe, enfin bref, j’hallucine. La prof est une russe, en plus de Géorgie. Que me faut-il de plus ? Une flûte qui fonctionne. La Noblet a lâché. J’avais assez  d’argent. Je vais chez Cadinot, une magnifique boutique, un très gentil monsieur. Artisan et artiste.
Le sourire que j’ai en sortant de sa boutique, ma Yamaha sous le bras…ben ça, je vous dis pas !

C’est parti. Macha comprend tout de suite que j’ai eu les plus mauvais cours de flûte que l’on puisse imaginer. Elle ne le dit pas, mais au fur et à mesure, (c’est le cas de le dire),  je comprends. La gentille dame d’Avon s’en foutait complètement. Elle n’avait pas du tout la fibre pédagogique et puis elle composait. Des trucs plutôt mal. Du moderne, pour la flûte, oui vraiment j’appréciais. Mais, pour la pédagogie, fallait juste faire les notes, un peu d’intonation. Aucun travail du souffle, et puis rien sur le rythme. Et comme moi à la base, je suis assez nerveuse, ça n’a rien donné de bon. L’air restait tout coincé. Les notes s’enfilaient, tout à fait stupidement.

une affiche polonaise, pour un grand opéra

Maintenant, ça fait trois ans que j’ai donc une vraie prof. Le son vient à sortir, et assez librement. Encore quelques efforts et les aigus viendront.  Curieux, j’assure les graves. Les médiums, c’est correct. Mais les aigus, très durs. J’y vois du symbolique.
Et ce qu’il faut savoir, c’est que pour faire un beau son, il faut aller à contresens de votre spontané. On souffle pas dans le trou. Non, non, on souffle en l’air! Avec le pli des lèvres, un coup d’menton bizarre, on vise un certain angle, un peu comme au billard, et là ça répercute et puis revient dedans. Sacré apprentissage, surtout quand on a pris un mauvais pli. Faire des conneries facile. Réparer prend du temps.

Et aussi pour le rythme, j’étais pas très au point. En danse, ça va tout seul. Je donne aucun avis. Pour jouer,  c’est pas pareil. Grâce à mon étape percussions, j’avais fait de sensibles progrès. Restait à ….comment dire. Et bien, plus l’intégrer et lire les partoches. Ca vient, assez doucement. En ce moment, je peine sur « Air » de la suite orchestrale de la suite N° 3 en Ré majeur du « petit » Monsieur Bach ! La flûte c’est très baroque.
L’air commence par une ronde allongée, lascive, puis arrivent les doubles,  les triples croches et puis revient le calme. Pour moi, beaucoup d’efforts. Mais, j’y arriverai. Macha sait bien m’aider. Toujours le bon conseil. Gloire aux bons pédagogues. Les Russes, les Géorgiens, pour ça et la musique, sont vraiment les plus forts. Enfin, c’est qu’est-ce que j’pense.
Ainsi, je continue ma fugue, mon chemin de traverse.
Aïe, Macha a consulté l’article et voici qu’elle me souffle : le fa tout allongé n’est pas du tout lascif ! C’est le chemin de croix. Alors, le pauvre Jésus, il prend ça sur le dos, il accuse le poids lourd et il monte et il monte. Cela explique le rythme. Et oui, elle a tout bon !

voilà, c'est dit : Bonheur !

Un des morceaux que je voudrai jouer, c’est « Il est cinq heures, Paris s’éveille »
Non seulement la partition de flûte y est sublime, mais aussi l’histoire de sa genèse est vraiment épatante. Ils étaient trois Jacques: Wolfsohn  qui propose à Lanzmann et Dutronc d’écrire une chanson sur Paris au tout petit matin. Ils composent le soir même et l’achèvent aux aurores. Durant l’enregistrement, ils ne sont pas satisfaits du résultat. Les arrangements sont plats. Alors, Roger Bourdin, un immense flûtiste qui travaille à côté, improvise un solo et l’affaire est bouclée ! Ben, ce Roger Bourdin, en outre d’être un des plus grands flûtiste de son époque, était, paraît-il, un homme d’une bonté et d’une gaîté époustouflantes !. Je ne l’ai pas connu, mais je l’adore très fort.

En écoutant France Culture, j’ai aussi découvert un flûtiste breton, absolument génial. Se nomme Jean Luc Thomas. Il voyage et partage. Voyez un peu son site.

Et puis j’suis tombée dingue d’Emmanuel Pahud, jeune, excellent flûtiste.

Rousse qui muse-hic (3)

là, il est protégé, pas comme en Sibérie !

Cauchemar : une des plus vastes expressions de mes amis, les russes, mais où ont-ils trouvé ça ? ! Terminer cet article sur mon plus grand amour. Bon, je vais essayer.
A Sciences Po, les cours de russe sont tout à fait normaux. Faut rentrer dans le rang. Tout est bien policé, mais je fais des progrès.
Après, ça commence : il faut mettre en pratique ! Avec ma chère Emma (à propos de laquelle je cause aussi ici), on monte une entreprise. On a que 23 ans, on s’en fout complètement. Fondation d’EPICA. Est Européenne de Prospectives Industrielles et Commerciales Associées. C’est mon père, pourtant pas très commerce, mais très entreprenant, (voir le parc du Haut Langue-doc) qui a trouvé ce nom. Nous, on trouve ça épique.
On commence par un tour en Pologne, où l’on choure le marché du sodium aux industriels russes. Fallait juste ramasser, car tout était bloqué. Pour causer polonais on s’arrache l’Assimil. C’est vrai que jacter russe à Varsovie ou Gdansk, n’est pas très bien venu. Mes bases en slave m’aident bien. Mais y a des faux amis. Et voilà pourquoi on mange des pâtes à la confiture (faut tout de même envisager que ça existe), puisque en polonais, confiture ça se dit comme légumes, po rousski. Merci ! Ten blondin bardzo sympatitchnyi ! [ce petit blond est bien sympa].

C'est de l'argile très pure

On enchaîne par une mission absolue fantastique. On décroche un contrat avec Beaufour Ipsen International. Faut croire ça crée des liens, et bien ca fait 20 ans et on est toujours potes, bonjour les commentaires 😉
Bref, on part en Russie pour vendre du Smecta. Vraiment vraiment pas cher, pour sauver des gamins. Là, je me spécialise dans le vocabulaire chimique et médical. Intestins, cellules entérocytes, silicium, aluminium, hydratation…Je me souviendrai toujours de mes visites des hôpitaux pédiatriques où les médecins pleuraient pour que je leur en donne. Et bien, j’en ai donné, tous les échantillons, mais pour les ventes, c’était vachement plus dur, puisque je refusais de graisser les belles pattes et d’être corps rompue. Enfin, j’apprends la vie !

Elle tourne toujours

Puis, on change de registre. On bosse pour St Gobain. Le verre, le verre, le verre. Magnifique industrie. De la lave. Visite de la verrerie ouvrière d’Albi. Historique ! Retour en Pologne. Visite des cornichons, de la vodka et de la bière. Tout est marché du verre. Vraiment sacrée mission. Et puis ils sont contents. Alors, nous re-contractent, carrément les allemands, GmbH, pour étudier le marché de la laine de verre en Russie. Tu parles comme l’isolation thermique est là-bas un marché ! En fait, ils s’en foutent un peu les russes, pétrole par les fenêtres. Tu crèves de chaud à l’intérieur ? Et bien ouvres grand la fenêtre. Fait juste moins 30 dehors !
Alors, là, je me spécialise dans le bâtiment et tout et tout. C’est carrément une bonne grosse galère et on est espionnées.

Enfin, dernière mission au titre d’EPICA, on reprend la question du sodium, pour faire alliance avec les producteurs russes, ceux qu’on avait squeezé. C’est qu’à Métaux Spéciaux, ils sont pas du tout chiens. Missions Oural et Sibérie. Le tout en plein hiver. C’est le kiff intégral. J’y vis le bleu de Klein et pris de tels saunas, plongée nue dans la neige, frictionnée au bouleau. Bon, question vocabulaire, c’est pas si difficile, on cause sel et puis chlore. Et puis n’importe quoi. On parle révolutions.
On ferme notre entreprise. Pour des tas de mauvaises et puis de bonnes raisons. En partie parce que j’ai des fourmis dans les pieds et je veux partir habiter à Moscou. Mon secours est là-bas. Je veux devenir russe que j’vous dit !!!

Je trouve un autre boulot qui consiste à créer une antenne d’une boîte de conseil à Moscou. C’est parti ! Alors, là, je fais toutes sortes de missions. Ouvrir un compte en banque, gérer les salariés. Etudes sur le chewing-gum et sur les camping-gaz. J’en passe et des meilleures. Enfin, rien n’est rentable. On s’lance dans le public. Réformes des Etats. Bref, mon vocabulaire commence à être fourni. Et puis, j’fais du piano, et je vais au théâtre, surtout les marionnettes et puis le cirque, le cirque. Tout cela me confirme que c’est là-bas qu’il faut ETRE. Et shit de schit de schit, on m’envoie à Bruxelles. C’est vraiment pas malin. J’inonde l’Iliouchine de larmes de Croque-Odile. Et au bout de quelque temps, j’finis par apprécier. Grâce à la sœur d’Alice. Et puis il y a embrouille avec la Commission Européenne. Ils sont très libéraux. Exit les socialos !

SURIKOV Vasily Ivanovich (1848-1916): A Portrait of a Minusin Tatar. 1909.

Je cherche un autre boulot. J’entre à l’université et je fais le boulot : exporter, importer des élèves, des plans de cours, des livres, des biblios, des enseignants. Monter des cursus, chercher des passerelles. J’adore, j’adore vraiment. Mais, bon il y a ma Chlof et je ne peux plus continuer à voyager autant. Je change de boulot. Alors depuis ce jour, je travaille plus en russe. Ca fait huit ans maintenant. Mais, non, je n’abandonne pas ! Fidèle, je suis, fidèle.
Je manque juste de pratique. Enfin, vous aurez compris que je suis folle du russe et puis de la Russie. L’avantage sur les amours humains, c’est qu’aimer, sans retour, une langue et un pays, c’est franchement évident. Même si la Russie capitaliste, c’est plus le même pays. On joue moins aux échecs. Me gonflent les nouveaux (t)riches, mais moins que nos bourgeois. Exubérance fait rire. Pourtant, pourtant, pourtant, question vrais senti-ments, y a eu que le tatar, l’ennemi de tous les temps !

Et puis, fort heureusement les frontières sont ouvertes. Les hôtels de mon voisinage accueillent de nombreux touristes de mon pays d’amour, curieux, cultivés, drôles. Je leur colle aux baskets. Je fourre mes deux oreilles en plein dans leurs converses. Je me délecte en douce. C’est mon côté espion.
Et puis de temps en temps, je renfourche l’oiseau. Je trébuche et sursaute. Insulte et gratifie.

Ah ! il existe encore

Nota bene :
Si j’ai eu l’envie pressante d’écrire cet article, c’est à cause de ma tante. Elle me signale que Claude Hagège, quand même pas un bouffon, au moins sur cette question, profère que le russe est la plus belle langue du monde. Pour une fois que je suis d’accord avec les autorités, il faut le signaler.
Et vous indique aussi  le propos d’un géant, je dis Lomonossov : la langue russe « a splendeur de l’espagnol, la vivacité du français, la robustesse de l’allemand, la douceur de l’italien, le tout enrichi par la force de l’imagination et la concision du grec et du latin ». Et toc !

Pourquoi ais-je fait du piano, alors que j’avais toujours dit que je détestais ca ? C’est simple, les deux appartement que j’ai occupé à Moscou, en était équipés. Le 1er, outre qu’il était entièrement tapissé de tableaux, comprenait carrément un piano à queue. Ca, ca ne s’oublie pas ! Royal. C’est comme ça qu’on dit piano à queue, en russe. Le 2ème comprenait le piano d’une concertiste qui datait de la toute fin du XIXème siècle. Magnifique art moderne. Alors, là j’ai craqué. Mais j’ai tout oublié. Mon cerveau, quel flemmard !

Au fait pour Croque, Odile. C’est mon deuxième prénom. Ma mère adorait ça. Et puis, le seul journal satyrique en Union Soviétique, il s’appelait Crocodile. C’était tout un programme.

Rousse skie? y’a zik ! (2)

Au Komsomol léninien, une équipe de valeur !

Donc, je suis à Moscou. La faim de Gorbatchev. Le choc que je reçois n’est pas que linguistique. Ce sont des échoppes vides. Presque rien à bouffer. Rien que des bouterbrods !

Quand on a toujours vécu, non point dans l’opulence, mais dans la « normalité » de la consommation, système capitaliste, ça flanque un drôle de choc. Comme dit Jean Louis Aubert : « dans la violence du choc, j’ai compris ma chance ». Mais il m’est impossible d’ici développer ce sujet. Retour à la parlotte !

J’avais appris grammaire. J’avais prisé le rôle total, le rôle fondamental de l’étymologie. Mais, je n’avais pas mesuré l’importante distance entre la langue qu’on étudie, et puis la langue qu’on parle.

Parler c’est beaucoup dire, car les amis soviets se méfiaient bien de nous. Et si ils nous parlaient, risquaient-ils la prison ? On pouvait dialoguer avec nos professeurs et puis les Komsomols, pris en délégation. Et moi qui croyait commencer à maîtriser quelque chose, je suis paralysée ! J’écoute, j’écoute, j’écoute.  Ca, j’ai appris à faire.

La période Gorbatchev est encore très soviétique. Le vocabulaire que nous apprenons est bourré d’acronymes désignant de nouveaux systèmes inventés pour sortir du stalinisme sans verser dans la liberté. On apprend ITD, par exemple, qui désigne une entreprise d’initiative individuelle. Elle est très encadrée. Bref, de ces acronymes, j’en ai mangé (à défaut d’autre chose) et puis tout oublié.

Staline par Picasso, image du scandale

De retour à Paris, j’entame une maîtrise d’histoire sur du matériel  russe. Je tombe sur un prof dingue. Il me donne un sujet, totalement infaisable, même pour un vrai balaise. Il s’agit du cinquantième anniversaire de la naissance de Staline, à travers la presse soviétique.  C’est hyper difficile. D’abord, il faut que je comprenne tout le contexte. Ensuite, il me faut accéder aux sources. A la bibliothèque de Nanterre, la BDIC, je trouve pas mal de trucs, des micro-films…Tantantan… Mais en fait limité. Et puis, je veux comprendre ce qu’il s’est vraiment passé. Qui a décidé de fêter l’anniversaire ?  Comment toute cette méga propagande extrêmement efficace a été orchestrée ?
Je comprends vite que tout cela a été décidé en très haut lieu et que le seul espoir d’accéder aux archives valables est d’aller à Moscou. Bon, là, je ne taxe plus mes parents, je postule à une bourse du Ministère des Affaires Etrangères. Et elle m’est accordée. Super ! Sauf que je comprends vite qu’il me faut des entrées et que mon prof d’histoire n’en a strictement rien à carrer. On est en 1989. Des historiens russes viennent à la Sorbonne pour le 200ème anniversaire de la révolution. Je les piste. Les attend à la sortie de leur hôtel et je leur saute dessus, expliquant mon problème. Bien, ils me disent tu contactes l’association Mémorial, un tel, un tel, un tel. J’y vais. L’association vient de se créer pour faire des recherches sur les victimes du stalinisme. Mon vieux cette soirée, que dis-je ? cette nuit, passée dans leur cuisine à essayer de comprendre, entre vapeur vodka, tout ce qu’ils me disaient ! Ils m’ouvrent la porte de la bibliothèque des sciences sociales – INION.
Voir le centre de recherche franco-russe qui s’y est créé depuis.

Je commande les documents dont j’ai le plus grand besoin et qui sont répertoriés dans l’index. Bien sûr pas les relevés des décisions du Politburo, mais toute la presse et c’est déjà beaucoup. Ils me disent niet, y a pas. Je les redemande un jour, deux jours, trois jours. Ils finissent par craquer et me conduisent à la cave où je peux absolument tout consulter et même sans commander ! Et aucune surveillance. Pas vue des citoyens, c’était le principal ! Alors, je recopie, à la main, des pages entières de propagande totalement délirante. Sortant de là, je maîtrise parfaitement le vocabulaire stalinien : social-traitre, chien galeux, vipère capitaliste et j’en passe. Et oui, c’est oublié !

Bon, je rentre de là, mais entre temps, dans mon obchejitie (foyer pour étudiants et pour cafards), j’apprends que je suis admise à Sciences Po. Hé hé, le sujet à l’écrit était le stalinisme, j’ai vraiment trop de chance !

Prise par un autre étudiant, voir son blog

Et puis, dans cette zone moscovite où on était logés (dépendant de l’Institut du Gaz et du Pétrole, partenaire officiel…), j’ai retrouvé Sophie, mon amie du collège qui aussi est restée une grande amie du russe. On ne s’est plus quittées. Je veux dire aujourd’hui on fait encore les folles. Par le cœur et l’esprit.
Enfin à la suite de ce séjour intense,  j’ai appris à parler. Au russe bien politique, j’ai ajouté pas mal d’argot et des super insultes. C’est tout à fait mon style, je fréquente des voyous. J’étais dingue d’un tatar. En fait, ça m’a servi, un jour un mec m’ennuie, je commence par lui dire : lâche moi, il me suit, je lui dis, vas au diable, il reste à me poursuivre, je lui dis vas te faire. De la part d’une petite française, je crois qu’il ne s’y attendait vraiment pas : il se casse ! Et je sifflote tranquille, achète deux trois fou-lards…
Entretien d’admission à Sciences Po, je parle de mon voyage. On me dit, mais alors, est-ce que l’Union soviétique va exploser ? Je leur dit, pas du tout, Gorby est pacifique…bon, ils m’ont prise quand même, soit ils ont considéré que j’avais besoin d’éducation politique, soit eux-mêmes n’anticipaient pas et ça leur faisaient plaisir d’avoir une com so molle… !!! Pour ceux qui me connaissent, ils savent que je me suis quand même plutôt bien rattrapée 😉

Voici la suite et fin