Bandoeng est toujours d’actualité

Ils se voulaient non alignés !

La conférence de Bandoeng, qui s’est tenue en avril 1955,  est un moment important dans l’histoire du développement et des ses institutions car elle accéléra leur mise en place et en précisa les orientations. Les positions et revendications exprimées par les non-alignées restent aujourd’hui de forte actualité. En effet :

Les résolutions les plus « en phase » avec le Nord connurent une réponse immédiate : création d’un Fonds Spécial et d’une Société Financière Internationale.
D’autres résolutions, moins évidentes car reflétant les intérêts plus spécifiques du Tiers Monde mirent plus de temps à éclore. Ainsi de la mise en place de règles différenciées en matière de commerce international ou bien de la coopération Sud-Sud.

Analysons de plus près le contenu du communiqué final consacré au développement :

  • Le premier point sur lequel le Sud s’accorde avec le Nord est la prééminence, voire l’exclusivité, de l’attention portée aux  processus économiques. Le Sud croit également que l’assistance technique est une bonne solution.  Mais les conférenciers souhaitent  encourager, sinon privilégier, la mise en place d’une assistance technique Sud-Sud, première nouveauté de Bandoeng[1].
    Pour les pays du Sud, l’assistance technique doit prendre des formes simples : il s’agit d’échanger des experts, des projets pilotes, du matériel de documentation. Mais, fait notable, ils évoquent aussi la mise en place d’instituts de recherche et de formation nationaux et si possibles régionaux. Cette insistance que les conférenciers mettent à évoquer la recherche compense la légèreté de Truman qui avait totalement omis  la coopération scientifique.
  • Mais l’apport le plus grand sans doute de la conférence de Bandoeng est l’analyse des faiblesses du commerce extérieur des pays de la zone.  Les conférenciers appellent de leurs vœux :
  • La « stabilisation » du commerce des marchandises dans la zone, ce qui implique la nécessité d’établir des liens commerciaux multilatéraux. Ils reconnaissent cependant la possibilité de recourir à des mesures commerciales bilatérales (c’est à dire plus protectionnistes) en cas de nécessité.
  • La stabilisation des prix internationaux et la demande de marchandises essentielles. Ils proposent une action collective et l’adoption d’une ligne de conduite unifiée devant les instances du commerce international (comité pour le commerce international des marchandises de l’ONU). Ils critiquent au passage le prix des transporteurs (dont on suppose qu’ils ne sont pas du Sud) car les tarifs des compagnies sont trop souvent révisés…
  • Il en appellent enfin à la diversification des produits d’exportations et à l’évolution vers des produits manufacturés.

Comme on le sait, ces résolutions resteront longtemps lettre morte. Il fallu attendre 1964 pour la création de la CNUCED et la mise en place de mécanismes de stabilisation des prix, comme le STABEX (un accord entre l’Europe et les pays ACP qui fut aboli en 2000 lors de la signature des Accords de Cotonou ou bien encore la CAISTAB qui permettait aux agriculteurs ivoiriens d’anticiper et de stabiliser leurs revenus et qui fut démantelée en 1999).
En effet, avec la domination du libéralisme en ces années 2000, la mise en place de mécanismes de stabilisation des prix de matières premières ne sont plus d’actualité tandis que leur nécessité est soulignée par tous les experts censés du développement.
La récente évolution du prix des matières premières, notamment agricoles, est l’une des principales causes de l’enlisement des pays en voie de développement dans la dépendance envers les pays développés et risque de générer de nouvelles émeutes de la faim.

Notons également que dans son désir « d’autonomiser » le développement, Bandoeng suggère la création de Banques et de compagnies d’assurance à l’échelon national ou régional. Dix ans plus tard, ces déclarations furent suivies d’effets par la création de la Banque Africaine de développement (1964) et de la banque asiatique (1966). La Banque interaméricaine quant à elle existait dès 1954.  Mais ces banques régionales ne sont en fait que des succursales du FMI et de la Banque Mondiale.

Un peu biaisé !

En conclusion, les résolutions de la conférence afro-asiatiques auraient sans doute pu être mieux promues si les pays conférenciers avaient accepté de créer eux-mêmes des structures adéquates, ce qu’ils se refusèrent à faire . Cette volonté de ne pas créer de bloc régional peut être interprétée comme un désir de mieux s’insérer dans la communauté internationale mais aussi comme une volonté de ne pas froisser des susceptibilités différentes au sein de la zone. S’ils se déclarent non alignés, certains pays membres ont tout de même de fortes « obédiences »».

En fin de compte les pays de la conférence sont tout autant non alignés entre eux que vis-à-vis des puissances extérieures. D’ailleurs, les divergences au Sud ne se limitent pas au champ politique : l’appel à la constitution d’une ligne unifiée en matière de commerce international sous-entend que cette unité ne va pas de soit.
Donc, Bandoeng ne créé pas d’institutions propres au Sud, mais instaure un simple système d’officiers de liaisons dont le poids sera négligeable à côté du système onusien. Ceci explique en partie la difficulté de mise en place de la coopération Sud-Sud toujours fragile de nos jours. Ainsi, la seule institution spécifique au Sud et  dans la lignée de Bandoeng  sera la CNUCED,  dont l’utilité a toujours était minimisée, voire contestée alors que c’est la seule institution internationale qui pourrait faire avancer un vrai commerce équitable, ce fameux Fair Trade dont est censé s’occuper l’OMC 😉

[1] Gentlemen, habiles rhétoriciens et non dépourvus du sens des réalités,  les conférenciers de Bandoeng soulignent que l’aide extérieure « à la zone » est la bienvenue,  y compris les investissements de capitaux étrangers. Or, comme je l’ai souligné en introduction, les capitaux étrangers investis dans les pays en voie de développement sont aujourd’hui minimes par rapport aux montants envoyés par les immigrés.

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A propos du développement

Il y a…quelques années, j’étais à fond dans l’enseignement des politiques d’aide au développement et projetais d’écrire un manuel, projet sur lequel j’appuie cette catégorie. Je publie des bribes déjà écrites et me force à réécrire sur un de mes sujets favoris. C’est parti !

L’objectif de ces articles est d’offrir à toute personne fraîchement impliquée dans les problématiques de développement, les clefs de compréhension des politiques mises en œuvre par les principaux acteurs du développement. Un accent tout particulier est mis sur l’aide au développement qui constitue un élément pivot de la problématique.

L'aide au développement, c'est parfois ça...Sacré Pancho !

Les politiques d’aide orientent très sérieusement les politiques des pays concernés. Mais il faut savoir que le montant de l’aide  est ridicule ! Par rapport  1 – aux retours d’argent faits par les émigrés dans leur pays 2 – à l’évasion fiscale des multinationales…3 – sans parler de l’aide détournée !
Ces dimensions sont relativement absentes des politiques d’aide.  De toutes les façons, l’aide on a beaucoup de mal  à bien la dépenser. Depuis quelques années, cela évolue, doucement, dans un meilleur sens… On délègue plus aux PVD la gestion et l’orientation de l’aide. Quand on ne fait pas semblant. On essaie aussi que l’aide soit moins détournée. Quant aux multinationales, elles restent assez tranquilles…
Quant aux chiffres, je les cherche, je les trouve : je les mets !

Pour bien comprendre le sujet, il est nécessaire de descendre pas à pas les échelles : allant du macroscopique  au microscopique.Entre les deux, s’insère un échelle intermédiaire, meso, dirait-on en grec, qui fournit une approche indispensable .
Mon objectif est également d’évaluer la pertinence des échelles, montrer leur complémentarité ou bien leur absence, naturelle ou regrettable.

A priori, mes articles devraient donc suivre le plan suivant :

  • niveau macro : définition, histoire (la création 1949, années 50 et le reste à suivre), concepts (après la définition, les modes idéologiques , à venir ),  état de la pauvreté dans le monde
  • niveau méso : acteurs de l’aide, approche sectorielle, approche géographique et culturelle
  • niveau micro  : vécus,  gestion de projet. Bref  joies et misères du terrain…

Enfin, j’essaierai d’analyser les évolutions récentes…et pour certains détails, n’hésitez pas à cliquer sur les liens, soit vers des sites externes, soit vers des documents de mon cru – un peu cuits – à télécharger…

Avertissement
Je ne suis – non plus que quiconque –  un « acteur » neutre du développement. Ma vision des choses est imprégnée de mon histoire collective et individuelle. Je ne suis pas neutre et ne souhaite pas l’être. Mes convictions je le pense apparaîtront assez clairement pour ne pas tromper le lecteur sous un faux cache d’objectivité.

Création des institutions de l’aide au développement

La grand-mère

Le programme élargi d’assistance technique des Nations Unies – 1949/1965 Onze mois après l’allocution de Truman, le 16 novembre 1949, l’Assemblée Générale transforme le Programme Ordinaire d’Assistance Technique (qui n’a pas eu le temps de faire grand chose !) en Programme Elargi (PEAT) dont elle approuve les statuts . A la différence du premier programme, qui était financé par le budget de l’Organisation, celui-ci devra être alimenté par les contributions volontaires des Etats membres. Financement de missions d’expertise, bourses pour les étudiants, formation des cadres. Les demandes émanent des pays et un bureau de l’assistance technique composé des directeurs des agences spécialisées (exemples) décident de l’attribution en essayant de respecter un certain équilibre. Ce programme dure jusque en 1965, jusqu’à la création du PNUD Etape suivante en 1958, création du fonds spécial, fonctionnant selon les mêmes principes que le PEAT, mais chargé de dispenser une assistance technique plus large (pré-investissement) et plus concentrée (grands projets). Voir la résolution A/RES/120 (XIII), 1958

Bandoeng, avril 1955

La conférence de Bandoeng est un moment important dans l’histoire du développement et des ses institutions car elle accéléra nettement leur mise en place et en précisa fortement les orientations. De fait, la quasi totalité des ses résolutions prirent corps mais… plus ou moins rapidement et avec plus ou moins de succès. En effet, les résolutions les plus « en phase » avec le Nord connurent une réponse immédiate : création d’un Fonds Spécial, d’une Société Financière Internationale (voir ci-dessous).

Mais, d’autres résolutions, moins évidentes car reflétant les intérêts plus spécifiques du Tiers Monde mirent plus de temps à éclore.  Certaines n’ont même pas vraiment abouti aujourdh’ui.
Ainsi de la mise en place de règles différenciées en matière de commerce international ou bien de la coopération Sud-Sud.
Analysons de plus près le contenu du communiqué final consacré au développement :
Le premier point sur lequel le Sud s’accorde avec le Nord est la prééminence, voire l’exclusivité, de l’attention portée aux processus économiques. Le Sud croit également que l’assistance technique est une bonne solution. Mais les conférenciers souhaitent encourager, sinon privilégier, la mise en place d’une assistance technique Sud-Sud, première nouveauté de Bandoeng . Pour les pays du Sud, l’assistance technique doit prendre des formes simples : il s’agit d’échanger des experts, des projets pilotes, du matériel de documentation. Mais, fait notable, ils évoquent aussi la mise en place d’instituts de recherche et de formation nationaux et si possibles régionaux. Cette insistance que les conférenciers mettent à évoquer la recherche et la science compense la légèreté avec laquelle Truman était passé sur la coopération scientifique.
Mais l’apport le plus grand sans doute de la conférence de Bandoeng est l’analyse des faiblesses du commerce extérieur des pays de la zone. Les conférenciers appellent de leurs vœux : – la « stabilisation » du commerce international. Ils proposent une action collective et l’adoption d’une ligne de conduite unifiée devant les instances du commerce international (comité pour le commerce international des marchandises de l’ONU). Ils critiquent au passage le prix des transporteurs (dont on suppose qu’ils ne sont pas du Sud) car les tarifs des compagnies sont trop souvent révisés. Il en appellent enfin à la diversification des produits d’exportations et à l’évolution vers des produits manufacturés. Comme on le sait, ces résolutions resteront longtemps lettre morte. Il fallu attendre 1973 pour la création de la CNUCED et la mise en place de mécanismes de stabilisation des prix.
Si le poids de la CNUCED est sans doute plus important que celui que l’on veut bien lui attribuer, force est de reconnaître que les mécanismes de stabilisation des prix de matières premières ne sont plus du tout d’actualité. Enfin, dans son désir « d’autonomiser » son développement, Bandoeng suggère la création de Banques et de compagnies d’assurance à l’échelon national ou régional. Dix ans plus tard, ces déclarations furent suivies d’effets par la création de la Banque Africaine de développement (1964) et de la Banque Asiatique (1966).
La Banque interaméricaine quant à elle existait dès 1957.
En revanche, les crises financières des années 90 montrent que les systèmes financiers locaux n’étaient pas encore en mesure d’absorber le choc des variations brutales du capital étranger.
En conclusion, les résolutions de la conférence afro-asiatiques auraient pu être mieux promues si les pays conférenciers avaient accepté de créer eux-mêmes des structures adéquates, ce qu’ils se refusèrent à faire . Cette volonté de ne pas créer de bloc régional peut être interprétée comme un désir de mieux s’insérer dans la communauté internationale mais aussi comme une volonté de ne pas froisser des susceptibilités différentes au sein de la zone. S’ils se déclarent non alignés, certains pays membres ont tout de même de fortes « obédiences ».
En fin de compte les pays de la conférence sont tout autant non alignés entre eux que vis-à-vis des puissances extérieures. D’ailleurs, les divergences au Sud ne se limitent pas au champ politique : l’appel à la constitution d’une ligne unifiée en matière de commerce international sous-entend que cette unité ne va pas de soit. Donc, Bandoeng ne créé pas d’institutions propres au Sud, mais instaure un simple système d’officiers de liaisons dont le poids sera négligeable à côté du système onusien. Ceci explique en partie la difficulté de mise en place de la coopération Sud-Sud toujours fragile de nos jours . Ainsi, la seule institution spécifique au Sud et dans la lignée de Bandoeng sera la CNUCED, créée en 1974 et dont l’utilité est toujours contestée aujourd’hui.

Le point IV de Truman

Pourquoi une histoire du développement ?

Comprendre les politiques actuelles ou en construire de nouvelles ne peut se faire sans une vision rétrospective du développement. L’étude du phénomène sur le temps relativement long  permet de dégager les tendances lourdes, qu’elles soient factuelles ou conceptuelles. Au delà de ces tendances, il est également intéressant de se pencher sur les différentes périodes de l’histoire du développement : qu’est ce qui a changé, quand et pourquoi ? Outre que cette approche fait ressortir le caractère très politique, et donc soumis aux aléas de la conjoncture, des modes idéologiques, elle permet aussi d’analyser les chemins explorés par le passé, avec leurs succès et échecs.

1945 – 1950 : émergence de l’idée et mise en place des premiers instruments

L’éclosion de la notion de développement se déroule progressivement entre 1945 et 1949, débutant avec la construction des institutions de Breton Woods et particulièrement des Nations Unies et s’achevant par le discours du président Truman, en janvier 1949, qui formule clairement qu’il existe un état de sous-développement et définit ce que devrait être un programme d’aide à l’égard des « régions » sous développées.

Bretton Woods

Selon G. Meir (Meir (G.M) et Seers (D.), Les pionniers du développement, Economica, Paris, 1988)  les problèmes de développement ne furent pas vraiment à l’ordre du jour de la conférence de Bretton Woods.  Pourquoi inviter des nations  ne faisant pas partie du monde développé ? s’inquiétait  Keynes lui-même qui pense qu’elles ne feront qu’encombrer le terrain !
De fait, les vingt et unes nations du Tiers Monde invitées ont bien du mal à faire entendre leurs voix. De plus, leurs revendications se placent exclusivement dans le domaine du commerce extérieur. C’est que la perspective de création d’une Organisation du Commerce International qui aurait pu autoriser les pays du Sud à s’intégrer dans le commerce international, en régulant le commerce des matières premières et en autorisant  les pays du Sud à obéir à des règles un peu plus souple, paraissait alors très alléchante. Il n’est pas cynique d’affirmer que c’est  sans doute parce que cette perspective était trop alléchante et que les pays du Sud avaient clairement exprimé leurs intérêts que cette organisation ne vit le jour qu’après cinquante ans de mûre réflexion…et orientation du terrain !

Sur le plan commercial, il ne sort donc de Bretton Wood que l’accord du GATT (on y parle de Fair Trade, soit littéralement …commerce équitable !)

Premiers pas aux Nations Unies

L’article 55 débutant le chapitre IX de la Charte des Nations Unies (San Fransisco, 1946)  exprime sa volonté d’agir et fonde sa compétence en matière de développement. : il s’agit de favoriser « le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et les conditions de progrès et de développement dans l’ordre économique et social ». Ces objectifs sont volontairement très généraux. En effet, les débats tenus lors de la rédaction de cet article ont montré qu’il  était difficile d’atteindre un consensus sur des objectifs précis. (Cot (JP) et Pellet (A), La Charte des Nations, commentaire article par article, Economica, 1985, p. 846.) On parvint pourtant à s’entendre sur quelques objectifs particuliers, notamment la santé publique.  Notons aussi que dans ce texte fondateur, les Nations Unies placent la préoccupation sociale immédiatement après les préoccupations économiques. Malheureusement, la pratique ne confirmera pas immédiatement cet ordre de priorités !

Si l’article 55 ne précise pas  que cette action doit se diriger en priorité vers certains pays,  cela apparaît évident aux premiers fonctionnaires des Nations Unies  Ainsi, par la résolution 198 –III, votée le 2 décembre 1948, l’Assemblée Générale des Nations recommande à l’Ecosoc et aux institutions spécialisées de « procéder d’urgence à un nouvel (déjà!) examen de l’ensemble du problème du développement économique des pays sous-développés sous tous ses aspects ».

Par la  résolution 200-III, votée le même jour, l’ONU crée son premier instrument d’assistance technique : le Programme Ordinaire d’Assistance technique. Le POAT – premier acronyme d’une longue série – sera financé par le budget de l’ONU.

pas du tout impérialiste...

Le point IV de Truman : définitions des objectifs et des moyens de l’aide au développement

C’est dans ce contexte, que le président Truman présente son point IV lors  de son allocution d’investiture du 20 janvier 1949. Le point IV de Truman est à bien des égards un discours fondateur. D’abord parce qu’il donne à l’action qui commence à se mettre en place aux Nations Unies une direction particulière, qui correspond à sa vision propre du développement. Fondateur ce discours l’est aussi en ce qu’il pose l’existence du sous-développement, jusqu’alors jamais aussi directement nommé.

Le point IV, allocution du président Truman, 20 janvier 1949

« Quatrièmement, il nous faut lancer un programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est insatisfaisante. Ils sont victimes de maladie. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap et un menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères. Pour la première fois de l’histoire, l’humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager la souffrance des ces gens.
Les Etats-Unis occupent parmi les nations une place prééminente quant au développement de techniques industrielles et scientifiques. Les ressources matérielles que nous pouvons nous permettre d’utiliser pour l’assistance à d’autres peuples sont limitées. Mais nos connaissances techniques – et qui, physiquement, ne pèsent rien – ne cessent de croître et sont inépuisables.
Je crois que nous devrions mettre à la disposition des peuples pacifiques  les avantages de nos réserves de connaissances techniques afin de les aider à réaliser la vie meilleure à laquelle ils aspirent. Et, en collaboration avec d’autres nations, nous devrions encourager l’investissement de capitaux dans les régions où le développement fait défaut.
Notre but devrait être d’aides les autres peuples libres du monde à produire, par leur propres efforts, plus de nourriture, plus de vêtements, plus de matériaux de construction, plus d’énergie mécanique afin d’alléger leur fardeau.
Nous invitons les autres pays à mettre en commun leurs ressources technologiques dans cette opération. Leurs contributions seront accueillies chaleureusement. Cela doit constituer une entreprise collective à  laquelle toutes les nations collaborent à travers les Nations Unies et ses institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable. Il doit s’agir d’un effort mondial pour assurer l’existence de la paix, de l’abondance et de la liberté.
Avec la collaboration des milieux d’affaire du capital privé, de l’agriculture et du monde du travail de ce pays, ce programme pourra accroître grandement l’activité industrielle des autres nations et élever substantiellement leur niveau de vie.
Ces développements économiques nouveaux devront être conçus et contrôlés de façon à profiter aux populations des régions dans lesquelles ils seront mis en œuvre. Les garanties accordées à l’investisseur devront être équilibrées par des garanties protégeant les intérêts de ceux dont les ressources et le travail se trouveront engagés dans ces développements.
L’ancien impérialisme – l’exploitation au service du profit étranger – n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts d’une négociation équitable et démocratique.Tous les pays, y compris le nôtre, profiteront largement d’un programme constructif qui permettra de mieux utiliser les ressources humaines et naturelles du monde. L’expérience montre que notre commerce avec les autres pays s’accroît au fur et à mesure de leurs progrès industriels et économiques.Une production plus grande est la clef de la prospérité et de la paix. Et la clef d’une plus grande production, c’est une mise en œuvre plus large et plus vigoureuse du savoir scientifique et technique moderne.Ce n’est qu’en aidant ses membres les plus défavorisés à s’aider eux-mêmes que la famille humaine pourra réaliser la vie décente et satisfaisante à laquelle chacun à droit.
Seule la démocratie peut fournir la force vivifiante qui mobilisera les peuples du monde en vue d’une action qui leur permettra de triompher non seulement de leur oppresseurs, mais aussi de leurs ennemis de toujours : la faim, la misère, le désespoir. »

Le point IV fixe donc la nécessité et les objectifs d’une politique d’aide au développement et en propose  les principales composantes et mécanismes.
Premièrement, Truman affirme haut et fort qu’il existe un état de sous-développement. Jusque là on n’avait parlé que de développement insuffisant. Inventant la notion de sous-développement et son corollaire de l’aide au développement, Truman modifie profondément l’acception de développement, utilisée depuis un certain temps par les économistes et les politiques pour évoquer les phénomènes de croissance en général, c’est à dire au Nord, comme au Sud[6], si l’on nous permet cet anachronisme. Truman invente  le sous-développement, et sans le quantifier (il parle tout de même de la moitié de l’humanité), il le désigne : faim, dénuement, maladie.

Ayant affirmé l’existence du problème et son intention de lutter contre, il pose les objectifs, qu’ils soient à long terme et universels – pour le bien de l’humanité – ou à moyen terme et particuliers – pour le bien des peuples sous-développés et pour celui… des Etats-Unis.

Toutes les nations sont concernées car à terme le développement doit apporter, au plan universel, la paix, l’abondance et la liberté. Comme, on le verra plus loin, les moyens mis en œuvre viseront essentiellement l’abondance ; la paix et la liberté étant – sans doute – censées en découler.

Dans l’immédiat, il s’agit d’atteindre un objectif précis : mettre fin à l’état de quasi misère « de plus de la moitié des gens de ce monde. »  On se propose d’aider les pays à s’aider eux même afin de produire plus de nourriture, de vêtements et atteindre un meilleur état de santé. En gros, ce qui est visé c’est le développement économique des pays et la mise en place d’un cercle vertueux du développement. Au passage, Truman évoque en particulier la production de matériaux de construction et la fourniture de plus d’énergie mécanique, ce qui donne bien une idées des priorités et croyances du moment.

Sans doute soucieux de convaincre son public qu’il n’est pas uniquement mu par philanthropie, Truman précise enfin qu’un des objectifs possibles à moyen terme est le développement des échanges commerciaux des Etats-Unis avec les pays aidés.

Ensuite, Truman suggère les moyens à mettre en œuvre et les modalités de cette aide qu’il propose.

D’abord, il s’agit de mobiliser l’avancée technologique et scientifique des pays avancés. A de nombreuses reprises, Truman évoque le transfert de technologie. On comprend à le lire qu’il s’agit de transférer des modes de production plus efficaces dans quelques secteurs clefs : industrie, agriculture, infrastructures.

Les moyens matériels à mobiliser sont limités (les ressources matérielles que nous pouvons nous permettre d’utiliser…sont limitées…). Une lecture attentive permet de déceler que ces limites concernent essentiellement les ressources publiques qui doivent jouer un rôle d’encouragement et d’encadrement des ressources privées.

Truman suggère en effet que c’est avant tout aux capitaux privés de se mobiliser. Aux pouvoirs publics de les encourager et protéger. Les garanties données ne se limiteront aux investisseurs puisqu’il est question « protéger les intérêts de ceux dont les ressources et le travail seront engagés dans ces développements ». Venant d’un président des Etats-Unis, ce souci de protéger les intérêts des travailleurs est sans doute sincère, mais il permet également de repousser à l’avance les accusations possibles d’impérialisme. Truman ne commet-il pas un lapsus révélateur en déclarant : « l’ancien impérialisme….n’a rien à voir avec ces propositions ». De même, le souci de contrôler que les développements économiques profitent vraiment aux populations, ne doit pas une précaution contre d’éventuelles corruptions que Truman n’envisageait sans doute pas, mais plutôt une façon de se démarquer des politiques impériales du passé.

Si l’on en juge par ce sous-titre du Monde du 19 novembre 2002, les préoccupations de Truman en matière de collaboration public/privé sont encore d’actualité plus de quarante ans après : « Longtemps accusées de pratiquer un néocolonialisme économique, les entreprises multinationales sont désormais sollicitées par les Etats et même par l’ONU pour financer la modernisation des pays émergents. Le partage des rôles entre pouvoir politique et grandes entreprises restent à définir ».

Pour des raisons sans doute complexes, la démocratie occupe une place négligeable dans le discours de Truman. Un très court paragraphe lui est consacré, servant essentiellement de repoussoir à la tentation communiste ! On est quand même en 1949..

Sur le plan des modalités de l’aide publique, Truman suggère que le programme d’aide soit une entreprise collective à laquelle toutes les nations collaborent à travers les Nations Unies et ses institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable. Si la dernière partie de la proposition ne cesse d’étonner (pourquoi Truman doute-t-il que cela soit réalisable ?), le rôle central des Nations Unies et des ses institutions spécialisées, embryonnaires et donc à développer, est clairement posé par son propos.

Le point IV eu un certain retentissement  dans les opinions publiques (occidentales) (à vérifier, voir notamment impact dans les milieux d’affaires…): la presse voulut en savoir plus, rapidement les Nations Unies se dotèrent des instruments de la politique annoncée  (naissance de l’aide bilatérale ?) et les élites politiques du Sud se considérèrent à la tête de pays éligibles à l’aide…

De fait, l’immense majorité des opinions partageaient alors la croyance – qui paraît aujourd’hui bien naïve – qu’il suffirait de transférer les bonnes technologies pour que tout aille partout pour le mieux dans le meilleur des mondes. A reprendre, préciser et nuancer.

La suite ? Années 50 : mise en place des 1ères réalisations et théorisation du développement


Notes
Les trois autres points de Truman étaient : la création de l’OTAN,  la poursuite du soutien des Etats-Unis aux Nations Unies et au plan Marshall.

Pour l’original, voir Public Papers of the Presidents of the  United  States, Harry S. Truman, Year 1949, 5, United States Government Printing Office, 1964 (January 20), p.114-115.

Pour des notions antérieures sur le sous-développement, voir Leroy-Beaulieu. Pacte de la SDN  (article 22) et aussi…Schumpeter.

Développement, définitions

Il importe d’essayer de définir ce terme, si communément utilisé et sujet dans le même temps à d’innombrables controverses.  Comme le dit justement Gilbert Rist, « développement » est un mot éminemment plastique (voir note ci-dessous). Son sens a en effet évolué au cours des âges. La dernière grande mutation qu’il a connu, au tournant de la seconde guerre mondiale, lui a donné  un sens sinon entièrement nouveau, du moins très connoté.
En effet, de nos jours, au sens commun, parler de développement c’est évoquer un phénomène qui semble précis : à savoir la recherche d’un plus grand bien être pour les pays du Sud.
Mais, cette définition, pour précise qu’elle semble, laisse place à de nombreuses interrogations : qu’est-ce qu’un pays du Sud ? pourquoi limiter le développement à une catégorie de pays ? qu’est-ce qu’un plus grand bien être ? On pourrait compter le nombre de rires, pas d’automobiles 😉
En posant ces questions,  on s’aperçoit que la définition du développement recouvre deux grandes dimensions :

  • Un état : le sous développement, dont il n’est pas toujours facile de définir les caractéristiques, et qui semble toucher plus particulièrement des pays situé dans l’hémisphère Sud. Cela étant, un phénomène comme la corruption est loin de leur être spécifique ! avec les dégâts que cela entraîne..
  • Un processus :  le développement, qui n’a jamais fait l’unanimité et qui comporte à mon sens trois dimensions :
  • Les politiques d’aide au développement, qui furent à l’origine de cette « nouvelle » notion de développement et dont on ne sait réellement quel est leur poids sur l’état des bénéficiaires ;
  • Les politiques de développement mises en place par les acteurs du Sud, que l’on peine à distinguer des politiques en général, tant toute mesure nouvelle politique est normalement censée  viser au développement ;
  • Les processus de développement (et de sous développement) eux-mêmes, qu’ils soient voulus ou non. Voir l’excellent ouvrage de Kant, qui est tout dédié au développement : Une idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.Télécharger mon commentaire.
  • Sans parler du développement d’un enfant, d’une photo…

En fait, c’est en se penchant sur l’état, quelque peu mystérieux, de sous-développement que l’on peut essayer de mieux avancer :

Qu’est-ce que le sous-développement ?

La façon apparemment la plus  « simple » de le définir  est d’en référer aux critères quantitatifs mis en place par les agences multilatérales définissant la catégorie des pays éligibles au titre de l’aide au développement. Comme on le sait, c’est le critère du Produit Intérieur Brut par habitant qui  est utilisé par ces agences pour diriger l’aide.

Ainsi, en 2001, deux catégories d’économies relevaient pour la Banque Mondiale des pays en développement :

  • Les économies à faible revenu : PIB inférieur à 755 $ par hab./an
  • Les économies à revenu moyen inférieur : PIB situé entre 756 $ et 2 995 $ par hab./an

Bien entendu, les opérateurs sont conscients du caractère imparfait de cet indicateur, auquel on reproche de ne refléter ni le pouvoir d’achat, ni les inégalités, ni la structure des problèmes rencontrés, qui peuvent être autres qu’économiques. De fait, on a jamais prétendu construire une politique d’aide à partir de cet indicateur. Il sert tout simplement et plus ou moins parfaitement à diriger les montants de l’aide vers les pays qui en ont le plus besoin.  Enfin, ce chiffre est d’une part très accessible et d’autre part relativement harmonisé dans sa construction, ce qui en en fait un indicateur relativement fiable.

L’imperfection de cette définition quantitative appelle nécessairement une approche qualitative. Et  les difficultés continuent : quelles sont les caractéristiques qualitatives communes et dominantes des pays avec ce niveau de PIB ? Répondre à cette question est un casse-tête mais permettrait peut-être d’entrevoir la source des problèmes.

En fait, en matière de qualitatif, chacun met en avant les indicateurs qui lui plaisent ou l’arrangent. Les organisations internationales tentent de donner le la. Les indicateurs du millénium sont en vogue. Mais ils mélangent un peu tout, enfin de mon point de vue. Des éléments qui me paraissent importants, d’autres qui me paraissent soit en vogue, arbitraires ou démagogiques. Et qui ne sont pas suivis de politiques volontaristes, donc pas d’effets.
Exemple : très tôt un consensus s’est mis en place consistant à considérer qu’un pays est sous-développé tant qu’il n’assure pas un niveau décent de santé et d’éducation à sa population. Or, si la santé et l’éducation ont toujours été des objectifs, elles n’ont souvent été en réalité qu’un objectif parmi d’autres, plus ou moins mis en avant en fonction des époques. Et puis, la aussi, il faut parler qualité ! Par exemple, le millénium ne s’occupe que de l’éducation primaire, pour le secondaire, on se fie au privé et pour le supérieur, prière de venir s’éduquer dans les pays développés !

L’ONU a mis au point l’indicateur de développement humain (IDH). C’est un progrès énorme par rapport au simple PIB. Mais figurez-vous que la Biélorussie est très bien classée en terme d’IDH. La démocratie ne rentre pas dans le spectre ! Et voilà qu’une définition apparemment satisfaisante ne suffit en aucun cas à qualifier, analyser et résoudre les problèmes de sous-développement. On ne prend pas en compte par exemple le degré d’autonomie des nations.

Peut-on imaginer, par exemple, d’assurer la santé d’une nation sur la base de la malnutrition ? Non, donc soit il faut produire son alimentation, soit – si la production n’est pas possible pour une raison quelconque  –  l’importer. Mais cela rend la nation fragile, dépendante…Il est apparaît donc naturel que les questions agricoles et commerciales soit au nombre des préoccupations prioritaires du développement. Or, elles ne le furent pas toujours.

Comme on le verra dans un prochain article consacré à l’histoire, la priorité fut longtemps placée dans l’industrialisation et  la régulation du commerce. Aujourd’hui, elle s’oriente vers des problématiques nouvelles, peut être plus directement opérationnelles, telles que la démocratie, l’égalité des sexes, l’environnement.


Voir RIST (G.), « Le développement, histoire d’une croyance occidentale », Presses de Sciences Po, Paris, 2001, p. 23