Petit guide de survie

Un rapide aperçu de : à quoi (et comment) ai-je survécu ?

Albert Sabin

Aux mômes poliomyélites, du bourg de mon enfance,
Engoncés, torturés, mais qui voulaient fort vivre
Mais dis moi où, dis moi,
T’as mal où, c’était Lamalou
Du soleil, des sources, massif du Caroux

Aux orgies Carambar, aux saouleries Antésite,
Au courroux de l’accorte rombière qui m’voyait chourer,
Alors que c’était  l’apesanteur
qui avait empli mes poches de gamine
de sucres et de rient

Aux mobylettes qui vont trop vite, décapitent les ados
Aux crimes de l’apartheid qui pressure les têtes, comme de simples oranges

Gagner, claquer ?

Au clash de ma cousine, contre le mur d’un train
Au clash de ma cousine, cousine et amie, Catherine,
fauchée par le Sida, et son groupe Téléphone, nos parties de flipper
N’a pas eu les trois balles, le flipper fait tilt
Moi j’ai eu l’extra
Va t’en savoir pourquoi

Aux éclipses de soleil, aux fous exposant
Maladies et sexe
Aux fillettes naïves, dans la buissonnière

Août 2008, toutes sortes d'éclipses.

A la dose de cyanure, au rein artificiel,
Aux alcools planqués
Ma demi déesse, tellement fatiguée

Au cursus de BEP, visites  « psychiatrie »,
Comme dit Kamini, la vie c’est psychiatrie
Hospitalisation sous tiers, que je doit la faire

Illusion d'optique

Pour tout ça et bien non,
pas vraiment de recettes,
Suis dans la stupeur, l’ incrédulité
Devant tant d’injustices et tant de souffrances

J’passe aux stupéfiants,
Prendre les commandes et se laisser aller
Gange à la ganja, il n’y a qu’un pas.
V’là qu’c’est pas assez !
Je pars à Moscou

Rouge et beau en russe, c'est le même mot !

Là est mon secours

Envie d’immenses steppes, de congères, de vent
besoin de toundra, en argot local :  légèrement taré…
Il faut mesurer, fille d’apothicaire

Ce qu’ils ont souffert mes amis les Russes
Comme ils sont vivants !
Chauffeurs de taxi disent des poésies
Un pic de glace tombe sous mon nez
Descend des grattes-ciel et tue les passants
Au dégel, dégel
Juste un coup de chance

Tous égaux

Les morts désirées, les morts accidents
Morts entre deux,
Ils ressusciteront, mais ça prend du temps…

Passions naufragées. Il faut amputer
Que c’est moi la femme !
A moi de couper,
Couler les navires qui prenaient les eaux,
Bricole thérapies, décolle sparadraps
La gangrène n’est plus, nous voici sauvés

Et pourquoi survivre à cet AVC ?
Chance, curiosité et très entourée
Par amour pour ma Chlof, que j’veux pas quitter

le meilleur et le pire

Des emplois dingos, Machiavel, mensonges
Tous sont pas sauvés,
A Sylvie, je pense,
Qu’on a enterrée,
Une Mère courage,
Mais bien trop discrète.
Tu reviendras pas,
Sauf flash dans mes yeux.
Ca me fait si mal

Y a t-il un remède ? Pas trop radical
Que coucher des maux,
Qui  restent sous la peau

bon, je suis pas très foot, mais là...

Que deviendrais-je, en corps
Vais-je toujours survivre ?
Franchement, je ne sais pas,
J’ai la force de mes rêves, de ma fille, mes amis
Y compris d’un bon  psy !
Je m’accroche à ma flûte, je joue la panthère rose et tape sur des tambours

Mais si une comète comac
Me tombait sur la tête
Je voudrais qu’on écoute
Le jour de mon départ,
Une chanson qui dépote
I am dynamite !!!

Post-scriptum

Tout est vrai dans ce poème, évidemment. Y compris la 1ère éclipse de soleil, ver 1974…
Sinon, je donne deux « trucs » en plus : la pêche à la ligne et pour la patience et pour la science de démêler les fils, ou de casser, sans trop de regrets. Et écrire, bien sûr, écrire c’est crier !

Franchement, c’est pas avec un tel poème que j’suis prête à draguer
Pour d’la vraie
J’sèche la fête des voisins, c’est pas bonjour l’ambiance,
Mais un profond silence

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D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère

Rien de ce qui est humain ne m’est étranger

« Il savait que, en parlant de lui, je parlerai forcément de moi. Ca ne le gênait pas »

magnifique

Au commencement…était le verbe. Tenir parole. Au pied, la lettre ! Boîte à l’être…Je tiens ici parole. Comme Emmanuel Carrère l’a tenu à ceux dont il narre un morceau de vie.  Un homme de paroles, dans tous les sens du terme. Comme ce beau griot africain qui vient de nous quitter : Sotigui Kouyate.

Emmanuel avait certes intérêt à tenir parole car l’un des principaux personnages de son roman est juge. Commode, pas commode. Il sait ce que veut dire s’engager. Sang-gager. D’ailleurs, c’est une spécialiste des gages, de l’endettement au quotidien. Qui touche des pauvres, les rend encore plus pauvres. Comme un des personnages que j’évoque dans mes propos sur Douze, de Mikhaïlkov.
Bref, je me sens moi aussi tenue, un peu nue. Mais, je ne pensais pas que relire cette œuvre me procurerait autant de joie, autant de peine. Mon p’tit tsunami. Les éternels insatisfaits. La boue noire et les résidus…. J’ai survécu. Respect.

du vide des deux côtés, et la terre au loin

Il aurait préféré ne pas être là. Ne pas s’ennuyer. Il ne pouvait pas penser à échapper à l’horreur, puisqu’elle est arrivée, imprévue, soudaine. Soudain est l’un des termes les plus utilisés dans les histoires d’enfants. Comme si on voulait les y accoutumer. Mais ce n’est pas possible. Au mal, lent ou brusque, on ne s’y fait jamais.
Description de la vague et d’une frontière nette. A droite, la vie. A gauche, la mort.
Dans l’action qui suit l’horreur, il se sent inutile. Admire et jalouse sa femme. Ils étaient sur le point de se quitter.  Point de rupture, ligne de soudure.
Et il n’est pas inutile. Il donne à d’autres vies que la sienne, sur la pointe des pieds, dresse des portraits, crus et délicats. Il partage. Il n’y a aucun voyeurisme, pas de sensationnel, de superficiel. Il entre dans les cœurs. Il soutient la famille de Juliette, qui s’était construit un bonheur, avec beaucoup de courage, prenant des risques.

Funambules

Juliette, deuxième. Elle est menacée d’une mort prochaine. Lui, fait le pitre, inspecte la bibliothèque, gaffe avec un jeu de mots. Mon frère !
Des projets qui lui tiennent à cœur commencent à rencontrer un certain succès. Il s’avoue un peu mégalo, narcissique. Insouciant, incapable de prendre au sérieux ce malheur qui avance à grands pas. Cette deuxième Juliette est la sœur de sa femme. Le hasard fait qu’elle se prénomme comme la jolie fillette, avalée par la vague.

Une femme, juge et simple, mère et forte. Pas coquette. Qui pour ne pas inquiéter donne peu de nouvelles. Mourante, elle arrache les tuyaux qui l’emprisonnent. Ma sœur ! C’est  la maladie d’Hodgkin qui l’emporte? Mon grand-père paternel est aussi mort de cette maladie, rare et terrible.

Emmanuel note très justement que les enfants qui perdent leur mère perdent en même temps leur sentiment de sécurité. Oh ! combien je comprends. J’ai connu ça. A quatorze ans. Sortie de chrysalide. Le corps de ma mère n’était pas mort, très abimé, mais son âme, oui, c’était une mort clinique. Déflagration lointaine de la guerre d’Algérie. Pharmacienne, elle se procure du cyanure…et le mange. C’est alors que je deviens une pro du risque, de l’insécurité choisie. C’est une caractéristique de l’adolescence (prouvé par la neurologie)…alors, imaginez ! Un con scia ment maman !
Je veux rassurer : c’est du boulot, mais on surmonte, on arrive à doser. Pas à éliminer. Sauf à se suicider ou bien à vivoter.

Il brocarde l’usage du  mot « Maman » dans les contextes publics. On (l’école) demande les mamans pour ceci, pour cela. Cela m’irrite aussi au plus haut point. Un mot si fort doit rester privé. Et …les papas, alors, y en a pas besoin ?!

Clowns, images d’Epinal

mon grand oncle

Il fait le clown. Depuis quelques temps, c’est la profession que j’inscris sur des formulaires où cette information est  inutile. Je m’amuse juste à regarder la réaction des gens. Ils sont souvent gênés. Dans tous les cas,  je ricane gentiment 😉
Hommage à mon grand-oncle, Pékari.  A mon grand-père, lui aussi décrié, car il était un macho avéré. Ok, je n’apprécie pas. Mais j’ai une photo de ce macho,  habillé en tutu et coiffé de grosses nattes. Vous m’suivez ?

« On s’est étreint en silence, ce silence accompagné d’une pression de main sur épaule, expression maximale du chagrin ». Cette phrase est magnifique. Je veux dire seulement qu’elle n’est pas réservée à un certain milieu. Trop de douleur et la pudeur, cela n’appartient pas à une classe sociale. C’est juste…la classe.

Alors la rencontre avec le juge, Etienne Rigal, unijambiste, collègue de la défunte, qui ne ressemble en rien à ce qu’il imagine. J’avoue que moi aussi, même après une 1ère lecture passionnée, j’en avais retenu une image déformée. Ah qu’elles sont tenaces, les images d’Epinal ! Décalcomanie.
Je vois un gars acariâtre, plutôt vieux, laid, avec un caractère de cochon. Je vois le duo qu’il forme avec Juliette. Les Robins des bois. Facile ! Et bien non :  juristes, ils appliquent le droit. Qui est parfois bien fait, offre les instruments à qui veut se battre jusqu’au bout. Ils invoquent le droit européen. Les caractères en taille 6 des contrats de prêts.  Ils tirent les bonnes ficelles. Alors, c’est sûr, l’establishement n’apprécie pas. Les gens bien posés préfèrent le confortable, le rentable. Facile et gratifiant.

Ce juge tient sa place. Il ne fait pas pleurer. Rend juste hommage à sa collègue, brillante, dévoile un côté sans doute ignoré, même de ses plus proches. Certes, son sentiment va plus loin que cela. Tous deux étaient atteints d’un cancer et se sont battus.  Il parle d’une destruction physique qui peut être renaissance. Touchée. Je pense à ce livre qui m’a tant apporté et qu’un jour j’espère chroniquer :  « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estés. Un livre qui fait, défait les nœuds entre création, puis destruction, puis création…

Parti socialiste unifié

je ne voyais pas tout

Le père d’Etienne est comme je les aime : éclectique. Sciences dures, sciences sociales, et aussi littéraires. Un humaniste. Qui fraye avec la haute et les prolos. Ne cherche pas à faire carrière. C’est un PSU, comme ma mère. Ces temps heureux que j’ai passé, enfant, dans leurs colloques et dans leurs fêtes !
Etienne est un homme de nuances, de précision. Rigoureux. Par exemple, il ne dit pas qu’il aime le pouvoir, mais le goût du pouvoir. La volonté d’agir. Il a sans doute lu Kant et sait que le pouvoir est presque toujours un poison. D’où précision.
Il se soucie des autres, mais aussi de lui, en visant une place confortable dans la société. Comme on dit aujourd’hui c’est gagnant-gagnant : lui se sent bien matériellement et moralement, et met ces bienfaits aux services des autres. Il se syndique, fait partie des juges militants. J’adhère. Je milite aussi.
Il évoque la justice de classe. L’affaire de Bruay en Artois ! C’est un des mes amis qui vient d’écrire un livre passionnant sur cette affaire, avec une analyse très poussée des aspects politiques et sociaux ! Pascal Cauchy, « Il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça » L’affaire de Bruay en Artois »

Renards, apprivoisés…

Joaillier de l’âme, encore, Emmanuel comprend les raisons de tant de précision mais il trouve  quand même Etienne  un peu tatillon et le taquine. Il souligne que l’on est toujours content quand quelqu’un qui nous aime relève nos travers comme une raison supplémentaire de nous aimer. Etienne comprend cette marque d’amitié : ils en rient tous deux. L’affaire est dite et si le travers passait une frontière, on pourrait sans doute faire un signe, plus facilement.

toute une histoire...

Alors que j’écris ce billet, je rêve d’un ancien petit ami, qui se nommait Viturat. Je comprend que je fais ce rêve car notre séparation n’avait pas été douloureuse. Exceptionnel.
Aussi à cause de son nom. Vie tuera. Oui, notre vie nous tuera. Comme les cellules cancéreuses que découvre Etienne. Comme le renard dont parle Emmanuel. Dans le ventre et au Péloponnèse. Aux scouts, mon totem était Goupil, agile et délurée…
Nous ne devons pas rejeter nos maux comme des étrangers. Il font partie de nous. Il nous faut les apprivoiser, peut être les éloigner car ils ne sont pas toujours une fatalité. Dans tous les cas, les accepter, c’est essentiel.
Les rejeter, les dénigrer, c’est tuer le dialogue, une mort bien plus terrible. Même si parfois, il faut amputer. Ce n’est jamais de gaîté de cœur. Le membre continue de bouger… Vous avez déjà coupé la queue d’un lézard ?

Donc, Etienne est amputé et je suis justement en train de rédiger une série  d’articles sur Ambroise Paré, un médecin génial qui a fait considérablement progresser l’art de l’amputation…

D’accord, mais de mort lente

toujours là !

On met Etienne sous chimiothérapie.  Il vomit sans arrêt et interdit à sa belle d’assister à ces scènes. Il dit aujourd’hui regretter cet interdit. Moi, je me dit qu’il avait  peut-être raison ou que cela n’y aurait rien changé. De toutes façons, elle le quitte. Dès le début, elle avait dit qu’elle n’était pas sûre de tenir le coup.
Il arrête la chimio de lui-même, sans en parler à personne. La chimio le prive de ses poils, il est jeune homme. Il a besoin de sexe, pas de médicaments qui le rendent imberbe. Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente.
Evocation de Molière qui se moque de médecins dont les malades meurent guéris !  De Donald Winnicot qui demande à Dieu la grâce de mourir pleinement vivant.
Etienne se donne à fond dans sa psychothérapie. Il devient, comme moi, un grand croyant en l’inconscient. Un con science ! Il va carrément loin en se demandant si son cancer n’est pas somatique. Comme Fritz Zorn (de son vrai nom Angst, l’angoisse, le surnom d’un clochard que j’ai connu à station St Michel), dans Mars.

Pour ce qui est de mon AVC, je ne peux dire qu’il soit d’origine somatique, par contre, il est clair que le déclenchement (la rupture d’anévrisme) est d’origine psychologique. D’abord le stress.

Voici la suite

Notes diverses

A voir : une interview d’Etienne Rigal, un régal…

Emmanuel dit qu’écrire toutes ces horreurs (ce livre et les précédents) n’est pas du courage. Que cela relève plutôt du malheur. Moi je dis les deux. C’est une thérapie, et assez  osée !

A écouter ou lire aussi : L’humeur vagabonde du mardi 4 mai 2010 avec Douglas Kennedy. Que dit-il ? Que son principal motif d’écrire c’est la vie des autres..

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », citation de Térence. Errance. Poète comique latin d’origine berbère, né à Carthage vers -190 et mort en -159.

Emmanuel rappelle une citation de Céline, qui clôt Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier : « La pire défaite en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui a fait crever ». Il lisait Bouvier durant son voyage au pays du tsunami. Moi, je le découvre via une bibliothécaire avec laquelle je passe quelques jours de vacances…au moment où j’écris ce billet ! Tant de co-incidences, mon ange gardien est vraiment zélé !

Tu es pierre

Les pierres, je les porte, les chéris, les admire ou les sculpte.
Porter, c’est parfois euphorique. De sa racine grecque : bien porter. Michel Tournier me l’a appris par un écrit qu’il a commis sur Saint Christophe. Le roi des Aulnes, bien sûr !
Porter un enfant, lui faire traverser un fleuve. Un des plus beaux gestes à  donner.

Caroux, reste sauvage !

Je suis devenue urbaine depuis plus de 20 ans. Les pierres, dans la ville, sont devenues bien rares. Alors, je les importe, car ma tête est restée dans les montagnes où j’ai eu la chance de grimper dans ma prime enfance. Petites montagnes du Caroux. Magnifique granite, émaillé de mica. La pierre du Caroux est chaude, elle brille, elle accroche doucement, elle est si solide. Elle accueille les fleurs, les animaux, les torrents.  Ce sont mes premières marches. Je tiens à peine debout et je soulève ces grosses pierres, les enlace, amoureuse. Et ma mère, partant à l’assaut des parois verticales, revient toujours gaie. Combien je l’admire.
Et vlan, d’un coup, nous déménageons pour la banlieue parisienne. J’ai cinq ou six ans. Choc sur le macadam, laisse béton !  Quatre ans plus tard, nous emménageons à Fontainebleau où mon père « fort-reste ».  J’y attaque le grès. La varappe m’attrape. J’y passe tous mes samedis – ça me dit – les dimanches aussi.
J’apprends à tenir en équilibre sur de dures réglettes millimétriques, à mettre les doigts dans de petits trous,pas toujours vides, à danser dans l’air. Le groupe est sympathique, même si le prof en profite souvent pour nous toucher les fesses ! La forêt nous enchante. Ca sent très très bon. Mousse, champignons, sève. Seule la pluie peut m’écarter de ces heures de bonheur.

Je suis - un peu moins - folle mais surtout moins douée !

Ensuite, je monte à Paris, mais ne fais pas de ricochets. Je déteste l’hypokhâgne du lycée Fénelon où les enseignants s’acharnent à me dégoûter de tout ce que j’aime : histoire, littérature, latin. Seules les prof. de grec et de russe sont fréquentables. Je suis mal dans ma peau, ma mère est très malade. Je veux tout changer. Un type, croisé par hasard, me parle du métier de tailleur de pierre. Ca y est ! J’ai trouvé ma voie. Je me renseigne sur un BEP, contacte le directeur. Il me prend pour une folle. Une fille ! Et bourgeoise en plus. Il me jette, je toque chez les compagnons. Ils ignorent que l’humanité est constituée par deux sexes. « Condamnée » à poursuivre des études de ma classe sociale, de mon sexe, je passe à l’université pour y faire de l’histoire. Y trouve un grand bonheur. Mais je ne lâche pas les pierres. Je suis opiniâtre. Difficile de démotiver un sculpteur. Camille Claudel, ça vous dit ?!
Je trouve une association,  Remparts qui offre – entre autres – des stages de taille de pierre en échange de quoi nous participons à restaurer de vielles bâtisses. Je fonce. Un des plus beaux souvenirs de ma vie. Nous sommes dans le Rouergue. Au dessus de Saint Affrique. Sur un promontoire, un château médiéval. Le maître nous initie. Il faut calculer, tirer des traits sur les cailloux. Faire des plumes. Et oui, la plume, c’est la première attaque de la pierre. Le rebord par lequel on commence à dessiner la forme. Puis on cogne. Doucement ou fort. Je taille une pierre pour refaire une fenêtre. Symbole. Le stage nous offre la possibilité de sculpter une deuxième pierre à notre guise.

Ma 1ère sculpture

Je fais ce loup-dragon. Je la rapporte dans mon sac à dos. Un gentil monsieur, me voyant ahaner, propose de porter mon sac, je lui dit ok ! Je crois qu’il a été un peu surpris par le poids ;-).

Pour mes 18 ans, mon grand frère m’offre des outils. Je les garde toujours aujourd’hui, même si je n’ai plus de meule pour les entretenir. Et pas d’espace adapté, pour bien les user. Sculpter en appartement, c’est peu conseillé. Bruit, poussière. Mais j’y retournerai. Un jour, j’aurai mon atelier.
Après ce cadeau, je suis encore régulièrement à Fontainebleau et je profite pour faire une autre pierre. Une lionne : elle s’est échappée !

Je deviens collectionneuse acharnée. Asie centrale. Marbre. Là encore, ils me prennent pour une dingue. En tailleur, avec mes dossiers de consultante. Je vais chez un marbrier de cimetière, je négocie une belle plaque de marbre pour 3 kopecks. J’essaie d’y faire une lune. Je n’y suis jamais arrivée. Trop dure.
Sibérie : Sloudianka
! C’est une petite ville, au bord du Baïkal, qui se nomme mica et héberge un des plus beaux musées géologiques que j’ai visité. Entre les voies du transsibérien, le ballast est en marbre blanc.
Caucase : ardoise. Bretagne : granite. Crête : toutes les pierres de la terre,  vomies par Zeus en colère. Des pierres que les marins jettent à l’eau dès fois que je fasse couler le bateau ! Je les récu-pierre !
Tuffeau. Calcaire très propre, crayeux, dont sont faits les châteaux de la Loire. Simples masures ! Pierre aux propriété étranges. Plus elle est humide et plus elle est dure. N’y voyez aucune allusion ! Je visite la carrière transformée en champignonnière… Hors de question de partir sans mon bout de roche. J’achète un gros bloc. Cette pierre a beau être la matière première de bâtisses vieilles de trois siècles, on peut tout simplement la sculpter avec l’ongle. Elle est d’une tendresse infinie.

château, assez perso

C’est la seule que je suis parvenue à travailler dans mon gourbi parisien. La poussière était là, partout, dans mes draps, mais pas le bruit. J’y forme un œuf, dans lequel je trace une onde. Une faille. Une ouverture. Un chemin sinueux.
En dehors de ce contact tactile et créatif, je visite un maximum de musées géologiques : Moscou bien sûr. Le musée est situé dans la flèche de l’université Lomonossov. La visite est conduite par une copine de Dersou Ouzala ! Je veux dire une géologue qui s’est fait grignotée par un ours auquel elle n’en veut pas. Assez âgée, elle pète la forme. Dans ses yeux, du mica. Le musée comporte des exemplaires de pierres du monde entier, des bouts de comètes, des pierres artificielles. Trésor.
Lausanne, pas mal, tranquille, quoi ! Les ressources des Alpes sont nombreuses.
Le jardin des plantes de Paris se défend bien. Non loin, peu connu, il y a un petit musée à Jussieu, admirable. Fermé pour travaux. Na remont. J’attends.

Avec une amie qui connaît mes faiblesses, nous partons passer des vacances à Carrare. Italie. La plus grande réserve de ce marbre blanc qui a servi  à faire les plus belles sculptures que nous ont donné les artistes grecs et italiens. On y apprend l’histoire si dure des ouvriers de la montagne. Engloutis. Ecrasés.
La mégalomanie de Mussolini qui fait extraire le plus gros bloc de marbre de toute l’histoire. Des dizaines de bœuf pour le tracter, pour une colonne qui est aujourd’hui à terre. La carrière est toujours en activité. Le musée qui va avec est impressionnant. J’ai pris de la doc. pour aller faire un stage de sculpture sur marbre, terminer ma lune, mais – normal- ça coûte bon-bec ! Pour thune, on dit aussi caillasse !

Vivent les livres !

Et j’ai aussi des lectures. Deux émergent nettement du lot : Les pierres sauvages de Fernand Pouillon. Un architecte très connu dans les années 50. L’histoire de l’homme est intéressante mais son œuvre sur les pierres sauvages est totalement atypique. C’est le journal du maître d’œuvre du Thoronet. Un splendide monastère cistercien. Ce livre mêle l’amour de la pierre, de l’ouvrage et de Dieu. Je ne suis pas familière du dernier, mais c’est une voie d’entrée. De questionnement. Sur l’amour du beau.
Le deuxième ouvrage que je chéris, c’est un manuel de géologie, de Léon Bertin, professeur au Muséum national d’histoire naturelle. Offert par mon père.
Il est clair, passionnant, drôle. Je le dévore régulièrement, mais il est un peu daté (1946). Ma mère le relie dans du plein cuir, dore le titre sur la tranche. C’est le dernier cadeau qu’elle m’a fait de son vivant. Spasiba, matiouchka .

Mes outils, merci JB !

J’ai aussi des pierres que je porte à mon cou. Deux offertes par ma compagne d’Italie.
Dans ma collection, j’ai des pierres ordinaires, mais aussi des raretés. Comme de la vanadinite. Mon exemplaire vient d’Afrique du Sud. Importée par des industriels français (Métaux Spéciaux), elle est transformée en un liquide fumant – le vanadium – qui entre dans des mélanges qui feront d’autres mélanges.  Je raconterai plus tard comment je me suis procurée cette pierre, car c’est tout une histoire.

Voilà, comme tous les autres articles, celui-ci est voué à grandir. Et surtout à être mieux illustré. Je dois fouiller dans mes archives. Scanner…En fait,  je vais créer un album sur Picasa, parce que ici, ca tiendra pas !

Nb : le jour où j’écris cet article, je vais déjeuner avec ma tante et ma cousine.  Leur nom de famille ? Roche. Le déjeuner est délicieux à tous points de vue. Humain, gastronomique. Ma tante se nomme Annie. Et c’est son anniversaire, demain. Cadeau !

Mon grand-père au front, 1940

un an après la lettre, deux ans avant sa mort

Vous n’avez pas je pense oublié l’anniversaire de notre Gilles. Baisers de son Papa – bonjour à tante.

Le 26 mai 1940

Cher grand papa, Chère grand-maman, Et mes petits enfants

C’est aujourd’hui dimanche. J’ai quelques moments de repos. Aussi je m’empresse après avoir écrit à Mimise [Mamie] de vous adresser un petit mot.
Par une brève lettre de Madeleine datée du 20 j’ai appris que le troisième luron était venu rejoindre les deux ainés. [Voir ci-dessous des précisions sur le 3ème luron]. Quelle maisonnée cela va vous faire.
En échange je n’ai pas de nouvelles de Mimise depuis le 18.

Pour nous la vie est calme à tout point de vue en ce moment et nous nous réorganisons. Je suis versé à la 7e Cie du 213e RI et le secteur postal est 12.656 . Je suis affecté comme caporal VB [de Vivien-Bessières, la grenade VB mise en service en 1916, la plus célèbre des grenades à fusil françaises] à la 1ere section. Dans le combat si cela se passe comme à Sedan je n’aurais pas grand chose à faire puisque nous n’avions pas plus de grenade VB que de grenades ordinaires, que de chars, que d’avions.
Et avec cela une compagnie devait tenir un front d’un kilomètre de large.

Aussi est on un peu révolté de lire dans « Le Journal » d’aujourd’hui dimanche 26 – car Le Journal et Le Matin viennent assurer leurs profits jusqu’aux portes de notre fort – l’article d’un certain Mr Miellet soit disant président de la Commission de l’armée demandant des sanctions vis à vis des hommes qui n’ont pas tenu leur poste de Sedan à Namur. Avant de réclamer des sanctions contre ceux qui ont perdu 65% de leurs camarades ( ma compagnie), la compagnie voisine n’ayant récupéré que 10 hommes etc etc –  ce monsieur ferait mieux de s’attaquer à ceux qui ont permis les trahisons de toute nature à ceux qui ont laissé se sauver Thorez, ceux qui ont fait qu’aujourd’hui on est obligé d’imprimer dans les journaux : Souscrivez ! il leur faut des chars, des chars, des chars – ceux qui ont permis la cohabitation des civils et militaires en zone frontière pendant huit mois, alors que les civils de déplaçaient presque librement, le militaire avait besoin d’un ordre de mission pour faire quinze cent mètres, personne ne pouvait empêcher un espion de se rendre sur les positions et les travaux en cours. Dire que c’est de la faute des soldats alignés de Sedan à Namur « si les ouvrages fortifiés édifiés le long de la Meuse et qui ont coûté huit mois d’efforts et de sacrifice ont été abandonnés et contournés » Il est tout de même nécessaire de rétablir la vérité.  Dans quelques blockhaus que je connaissais , il n’y en avait pas un sur trois de terminé (le gros œuvre, j’entends) et ceux dont le béton était fini l’aménagement intérieur était loin d’être au point. Combien n’avait que des mitrailleuses alors qu’ils auraient du avoir des canons. Pourquoi ces canons n’étaient ils pas en place.
Pourquoi les péniches allemandes du blocus de Sedan

Combats de chars devant Sedan en mai 1940. Source : SHD

n’ont elles pas été coulées au milieu de la Meuse mais sur le bord et qu’elles émergent encore.

Enfin en ce qui me concerne, j’ai la conscience tranquille. J’ai toujours suivi mon chef de section et ayant perdu au départ mon sergent et deux hommes, j’ai ramené le reste de mon groupe intact. On ne pourra pas nous reprocher d’avoir quitté notre poste. Il nous a été impossible de gagner le point assigné. Cela semble paradoxal et s’explique simplement. Notre chef de section –affecté à notre section depuis une quinzaine – n’avait pas et n’a pu trouver malgré les renseignements quémandés à l’un et à l’autre, le bois où nous devions nous faire hacher. Le chef de section pas plus que le tireur n’avaient de cartouches pour leur revolver – et cela à répéter pour toute la compagnie malgré l’observation faite par un brave garde mobile chef de section qui y est d’ailleurs resté.

En désespoir de cause nous nous sommes ralliés à deux officiers d’un régiment voisin. Nous avons essuyé quelques marmitages. Les deux officiers en question ont alors disparu ?! Cela restera un mystère. Nous nous sommes alors repliés et mis une deuxième fois à la disposition d’un autre régiment qui après nous avoir gardé quelques heures ne nous a pas employé. Ensuite a commencé une retraite sans gloire – mais sans honte – a pied sous des bombardements intensifs d’aviation allemande opérant toujours très tranquillement nous avons traversé en une journée le département des Ardennes.
Là nous avons été regroupés et nous avons pu nous compter.
Pendant cette journée de marche nous avons vu monter des chars, il était temps. Ils ont fait du bon ouvrage puisqu’ils ont réduit le rayon de la poche de 17 km à 7 km.
Le discours de P. Reynaud où il parlait de l’armée Corap était dur mais véridique. L’article de Miellet pue la démagogie.
Et j’ai négligé les parachutistes. Ils n’ont pas eu besoin d’employer ce moyen pour nous tirer dans le dos. Ils ont eu tout le loisir pendant huit mois de choisir leurs emplacements.
Je vous embrasse sans que le moral soit entamé.

Max

Notes

Note de mon père  : [Sur l’enveloppe au recto : POSTE AUX ARMEES 27-05 /40 > Monsieur et Madame Henri Boisgontier / avenue de la République  / Le Clion sur Mer Loire Inférieure au verso : Naudet Max caporal aux armées]
Il s’agit donc d’une lettre de mon grand-père. Elle a été recopiée avec soin par mon père, Gilles, qui à l’époque venait de fêter ses 3 ans. Mon grand-père est mort 3 ans plus tard, d’une maladie aujourd’hui quasiment éradiquée. Enfin, sous nos latitudes. Il s’agirait de la maladie de Hopkins. D’après ma tante, c’est ce qui a permis son renvoi du front.
Le troisième luron, c’est donc ma tante informatrice et adorée, Marguerite, qui devint journaliste et qui n’a pas travaillé que pour des bons feuillets, mais toujours consciencieuse. Le deuxième, ma tante, Brigitte, est cuisinière et dentellière hors pair, dont je suis un peu éloignée, mais qui m’a donné une cousine au poil !  Et le premier, c’est mon père. Aucun d’entre eux n’a jamais vraiment encaissé ce deuil. Et pourtant, des efforts, ils en ont fait. Je le sais.
Mamise, ma grand-mère est restée veuve jusqu’à 80 ans. Elle se décida alors à épouser un jeune homme de 90 ans, et ils vécurent ensemble, heureux quelques années, jusque la veille des 100 ans de son 2ème époux, Fernand, qui était préoccupé de laisser ma grand-mère accéder à sa retraite.

Enfin, le fait que ce grand-père presque inconnu soit si soucieux de la vérité et si courageux, cela fait notre fierté ! Et quand mon frère a appelé son deuxième fils Max, nous avons tous été très touchés. Enfin, je sais que ce grand-père était ingénieur agricole, mon père est devenu ingénieur agronome et plus précisément des Eaux et Forêts. Et qu’il voulait partir au Cameroun, avec lequel j’essaie de travailler, sur l’éducation, dans une ONG.

Pour aller plus loin

Des bibliothèques et médiathèques entières sont emplis de documents sur ce triste épisode. Moi, simple citoyenne, j’indique les œuvres qui m’ont le plus marqué :

  • L’étrange défaite, de Marc Bloch, écrit contemporain de cette lettre. La guerre vue par un de nos plus grands historiens.
  • Les sentiers de la Gloire, de Stanley Kubrick, un film qui porte sur la 1ère guerre mondiale et non la 2ème mais l’ambiance n’est pas si différente.
  • Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, les premières pages sont aussi consacrées à la 1ère guerre mondiale. La boucherie.

Vous pouvez bien entendu suggérer de nouvelles références, y aller de vos histoires, commenter.

Un roman russe, Emmanuel Carrère

Quelle académicienne !

Lève-toi et marche !

Etudiante à Sciences Po de 89 à 91, en cursus « Affaires économiques internationales » je ne suis pas censée suivre les cours d’Hélène Carrère d’Encausse, mais russophone et russophile, je me fais violence pour y aller, le lundi matin, à 8h00.
Je suis passionnée par ses analyses. L’époque est si riche. Tchernobyl, perestroïka, Glasnost, fin de l’Empire. Je n’aime pas ses diatribes nationalistes, mais je respecte profondément son analyse de la fin de l’URSS.
Les années se passent. Je traîne mes guêtres en ex-URSS, Moscou, la Russie profonde, l’Oural,  la Sibérie, le Caucase. Quelques articles de ce blog en témoignent.

Et puis…une amie très chère, qui a participé à la création de l’association des amis de Mémorial, m’offre « Un roman russe », d’Emmanuel, le fils. Je plonge dès la première page et …je plonge, profond, bien plus profond que ne le suggère la couverture du Folio.
Ce roman n’est pas une vie autre que la mienne. C’est ma vie. Lui c’est Kotelnitch. Moi c’est Berezniki, Kaluga, Ijevsk, Ussolié Sibirskoié. Avec la  même tristesse, la même énergie, la même absurdité. Pour ce qui est de l’histoire d’amour, de ses délires érotiques, non. Je suis trop coincée. Et mes histoires sont forcément différentes, mais j’aurai pu vivre cela. J’aime et délire aussi. Qui ne connaît pas ces doutes, ces fantasmes, ces malentendus ? Allers-retours, chemins de traverse.

L’importance des voyages en trains me frappe, Inconsciemment, normal, je rêve souvent de trains, de gares. Et depuis que j’ai lu le magnifique ouvrage de Jean-Bernard Pontalis, Ce temps qui ne passe pas, suivi de Le compartiment de chemin de fer (Gallimard, 1997), j’ai compris l’importance intime de ces voyages en train, hors du temps.  Lire La Sonate à Kreutzer, de Léon Tolstoï. Voir aussi le début (et la suite !) de Stardust Memories, de Woody Allen.

Je découvre aussi les racines de la famille Carrère. Le grand père géorgien. Devenu nationaliste et collabo. Abject sans doute, mais j’aime trop la Géorgie pour ne pas essayer de comprendre. Et on comprend : un homme vexé de mieux maîtriser le russe que sa propre langue. Un homme heurté par la si courte durée de l’indépendance géorgienne. Comme le dit Emmanuel, s’il appelait la démocratie, « la bête immonde », c’était pour désigner les régimes qui avaient laissé la Russie envahir son petit pays en 1921. Un homme, qui voulait devenir diplomate et devient taxi. Qui se sait malade. Outragé à vie. Taxi, il ne prend pas de client quand il est plongé dans un ouvrage de science politique ou de  philosophie !
L’arrière-arrière-grand-mère, Nino, a traduit Georges Sand en Géorgien. C’est pas classe ça ? Lire Ali et Nino, de Kurban Saïd.
Et puis ce grand père, si fou, si étrange, qui permet de mieux comprendre le nationalisme « hérité » de la grande Hélène. Et je comprends aussi que l’on puisse un jour ressentir l’urgence de faire le  jour sur les secrets de famille.  C’est des plus osés, des plus difficiles : je salue son courage. Et pour avoir croisé sa mère récemment dans un  petit cocktail,

intemporelle vitrine à lécher !

je peux vous dire qu’elle est encore bien droite, élégante, drapée d’une tenue de tigresse, perchée sur ses talons aiguilles ! Il faut dire qu’être une des rares immortelles, après l’indigence totale dans laquelle elle est née, ca révèle un personnage hors du commun. Une femme forte.

Moi aussi, ça me démange de crever l’abcès du passé. Dans ma famille, les blessures, le pus,  ne viennent  ni d’une révolte manquée, ni d’un exil forcé, ni d’une idéologie affreuse, paumée. Mais, oui, un peu de la 2nde guerre mondiale et surtout de la guerre d’Algérie. Nous verrons cela plus tard : guerres étatiques, blessures humaines sur des générations.
Allons, revenons au roman russe !

Première page, il y a un train de sodium. Or, c’est le sodium m’a conduite à Berezniki et à Ussolié Sibirskoié. Deux villes si semblables à Kotelnitch. Et le sodium, je vais vous dire, c’est incroyable, magique ! Vous prenez du sel, de mer ou de terre (on dit alors « gemme », j’aime…), vous ôtez le chlore et vous obtenez du sodium. Hautement explosif. Produit dans des conditions d’insécurité délirantes en Russie.  A partir de ce sel inoffensif, précieux, le sel de la vie, on obtient une bombe, qui sert à faire des médicaments, du plastique. Toutes sortes de mélanges. Joli symbole.
Les vielles femmes qui les engueulent ?   Oui, ce sont bien ces déesses en furie que j’ai décrites dans mon article sur la  babouchka !  Le thaïlandais de Maubert ? J’y ai souvent mangé. Le prisonnier de guerre hongrois égaré ? Des histoires comme ça, j’en ai entendu parler ! Les russes fous de joie de parler français ?  J’en ai rencontré par légions. Et qui connaissaient mieux que moi notre histoire et notre littérature !
Enquêter, fouiller, mettre de côté des idées pour plus tard. J’aime. Tenter de croire en un nouvel amour, malgré le décalage social, après une histoire si longue, avec les enfants, ceux qui sont faits et ceux qu’on aurait voulu faire mais qu’on ne fait pas.
Bon, je vais arrêter listes toutes les covalences, ça va fatiguer…mais des livres soulignés comme ça, dans ma bibliothèque, je n’en compte pas beaucoup. Quand j’étais jeune, c’est ainsi je soulignais Dostoïevski (essentiellement Crimes et châtiments, mais aussi Les carnets souterrains, qu’E. Carrère évoque à propos de son grand père) – et Michel Tournier – c’est dire à quel pinacle je porte ce roman !
Comme Dostoïevski, Emmanuel a l’immense talent d’évoquer les petitesses et les contradictions de l’âme humaine. Il avoue. Il a peur des conflits. Mais tout d’un coup, ca le prend, il cherche la bagarre, veut prendre des coups ! Il veut surmonter le fossé social qui le sépare de sa belle, mais dit à quel point cela leur est difficile et ne cache rien de ses sautes d’humeur. Il pense avoir tué sa nounou. Peut-être. Une nounou, personnage secondaire, mais tellement attachant. Tzigane, mi-errante, mi-noble. Fort laide, mais qui avait tous les hommes à ses pieds.

Si vous avez aimé ce texte un peu tronqué, vous pouvez lire mes impressions sur D’autres vies que la mienne, celui-ci  est fini.

NB 1: voila, depuis des jours je travaillais sur cet article en mode brouillon. Je passe la matinée à faire la queue à  la mairie pour faire faire le passeport de ma puce. Je rentre, une correction et je publie sans faire attention. Alea jacta est ! Enfin, ce n’est pas si grave, l’auteur a quand même apprécié..

NB 2 : je ne me doutais pas en citant Michel Tournier, qu’il avait écrit ceci : Certes on n’a jamais rien vu de plus grand, majestueux, chaud, murmurant, soupirant, soufflant, fort, gracieux, élégant, érotique, puissant et féminin qu’une locomotive à vapeur. Extrait de Le Miroir des idées

NB 3 : au total, ces histoires de train m’ont inspiré ce poème : Me filent les trains