Tournée, de Mathieu Amalric

Ses yeux sont bien brillants

Pulvérisée

Actrices, acteurs crèvent l’écran. Les dialogues, l’image, la musique, les décors,  le scénario, sont éblouissant. Ce tout que l’on appelle peut-être la mise en scène et qui a reçu sa palme à Cannes. Et moi, petite spectatrice, j’avais envie de crever l’écran pour entrer dans le film, rejoindre la troupe. Pas pour faire un strip-tease, j’en suis bien incapable, mais pour tout partager, m’amuser, compatir et parler sans détours. En sortant de la séance, je marchais comme une ombre, à de minuscules pas, effleurant le trottoir et puis je m’ suis assise sur le bord d’une boutique et ma foi, j’ai pleuré.  De retour à la maison, j’ai mis des boucles d’oreilles, grosses, noires, que je ne mets jamais, pas mal de rouge à lèvres. Pour les paillettes, je n’ai pas trop osé, car  j’allais me coucher !

Une série…de contacts

Avant de parler de ce film, je dois bien avouer que j’adore ce Mathieu !
D’abord ses origines, j’ai lu son père, quand il était correspondant du Monde à Moscou. Et je ne suis pas peu fière que mon frère – bien plus tard – lui ait succédé. Et Moscou, la Russie, (on finit par le savoir ! ), ben, c’est ma deuxième vie, une gémellité.
Ensuite, je l’ai découvert comme acteur et réalisateur dans un film extrêmement touchant : Mange ta soupe. Ma mémoire étant faible – pas hyper- sélective, c’est bien pire – je n’ai que des images furtives, mémoire de sentiments. Une mère, qui lit, qui lit et finit par se faire écraser par sa bibliothèque. Un film sincère et drôle, qui prend avec philosophie les malentendus familiaux.

Voici Iosellani, il porte la casquette

Son premier film, en tant qu’acteur, Les Favoris de la lune, d’Otar Iosseliani, je ne l’ai pas en corps vu – crétine ! Mais ce réalisateur est un bijou de l’existence. J’ai vu, revu Adieu, plancher des vaches ! et Brigands, chapitre VII…Enfin, je parle un peu ici : Tiflis un jour, Tiflis toujours de mon amour pour la Géorgie et pour ce cinéaste.
Comme je ne suis pas systématique, je n’ai vu que quelques films dans lesquels il a joué. Il sait vraiment changer et faire le vrai méchant : Rois et Reines d’Arnaud Desplechin, La Question humaine de Nicolas Klotz, Quantum of Solace de Marc Forster , Les Derniers Jours du monde d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu.
La moustache, vu aussi, mais je n’ai pas aimé, pas alors que je suis une grande admiratrice de Carrère, Emmanuel , qui m’a aidé, à écrire, et dont j’ai grandement  blogué les deux deniers livres : Un roman russe, D’autres vies que la mienne.
Comme si un brin de Russie – oui, un brin de folie –  suffisait à rendre les gens avides de vivre, sensibles et audacieux.
Enfin, il y a ses maîtres : Bergman (oh la là !), Polanski (rebelote), Louis Malle (un mâle que je ne connais pas, il faut que je rattrape). Dans une interview récente sur France Culture, le journaliste lui fait remarquer que sa façon de filmer est pourtant à l’opposé de celle de ses maîtres, qui contrôlent le récit. Je ne suis pas d’accord. Certes, la construction est différente, mais il n’est pas si chaotique et Bergman et Polanski filment la perte de contrôle. Voici quelques exemples : Les fraises sauvages, Sourires d’une nuit d’été pour Bergman, Le couteau dans l’eau de Polanski.

Image emblématique

Des femmes libérées

Alors, tournez, manèges ! Bien évidemment ce film est une déclaration d’amour. Pas à une femme. Mais à des femmes, qui osent, qui se libèrent. Les strip-teases ne sont pas  les prémisses d’une exploitation sexuelle. Au contraire. Ils montrent des femmes qui se moquent de l’emprise des hommes. La prestation la plus drôle est celle qui montre une main d’homme, agressive, maladroite, dont la femme ne peut se débarrasser, mais qu’elle contrôle un peu. Poétique est celle de la femme qui rentre dans une bulle, dans une lune. Et tant d’autres instants… je vous laisse découvrir.
Sa manière de filmer et les femmes, et leurs corps, qui n’ont rien à voir avec les mannequins filiformes, est parfaite et sublime. J’aime aussi les images tronquées, les rideaux entr’ouverts. La caissière qui se sent libérée, puis qui se fâche très fort.
C’est fou les embrouilles, les malentendus, parfois hyper violents dans lesquels s’empêtre ce producteur. J’étais étonnée de le voir surmonter, jamais craquer, jamais pleurer. Le plus sincère, original, est la façon dont il avoue l’abandon de ses fils et très juste la différence entre ces deux garçons :  l’un pardonne, l’autre est mal. Et lui est maladroit. Il leur invente un histoire qui fait un vaste flop, il leur suggère une activité parce qu’il n’y a que ça, lors d’une visite impromptue, égoïste, et tout est décalé.

l'affiche est ausi belle

Les lieux où le film est tourné sont en rupture avec le bien banal. On évite les Ibis le plus souvent qu’on peut. Il y a des vieux palaces, des qui vivent, d’autres non. La campagne, un peu morte, mais toujours accueillante. Les hangars et les ports.
Et ce Joachim Zand, ben il clope n’importe où. Dans une station service. La caissière est si belle, et puis intelligente. Il déconne à moitié, elle éclate de rire. Un éclair, une lumière. Et puis, c’est une ado qui appelle son père et lui dit, je veux vivre ! Dans le film, ils font ça.

Il y aura plusieurs suites

En attendant de le revoir, d’enrichir ce billet, d’acheter le DVD et la bande originale – la musique est géniale –  je vais foncer sur le coffret Iosseliani, sans plus tergiverser  !

Et le site officiel

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Douze de Nikita Mikhalkov

On peut dire que Mikhalkov est un salaud, un ami de Poutine. C’est vrai.  On peut aussi dire que certains passages de son dernier film sont un peu lourds, chargés d’aveux maladroits. Oui, on peut le dire, et je reviendrai sur ces « tâches » plus tard. Il n’empêche. Ce film est pour moi magistral. Il m’a coupé la chique et j’ai eu envie d’applaudir durant le film. C’est rare.

12 hommes en colère, Lumet, 1957

Alors ? De quoi s’agit-il ?  D’un défi très osé : un remake de Douze hommes en colère. D’un film réunissant les plus grands acteurs « russes » (ie. de Russie). D’un tableau de la Russie sans concessions.
D’un film à l’image signifiante, comme ces rayons de vélos qui tournent implacablement, comme ces hommes politiques discourant seuls, au milieu de la campagne, qu’elle soit soviétique ou de nouvelle Russie.

D’abord, le défi à Sidney Lumet est relevé point par point. Mais il va  plus loin. Il est à la fois une copie et un original.
Il y a par exemple, cette voisine, qui dit avoir vu et n’a pas pu voir. A ce fait, Mikhalkov ajoute une autre dimension  humaine : la femme est jalouse de l’enfant qu’elle accuse car il l’empêchait d’avoir à elle toute seule l’homme qui fut assassiné .

Les jurés représentent tous un morceau de la Russie contemporaine et éternelle. Un patchwork de cette Russie dont tout le monde se fout. Que l’on aime à vilipender, sans regarder dans notre propre basse-cour. Toutes les faiblesses d’une démocratie qui, à plus de deux cent ans, est encore si imparfaite. Oui, il faut critiquer Poutine, oui, il faut défendre les droits de l’homme en Russie. Mais ceux qui s’acharnent sur Mikhalkov ne comptent pas parmi les amis de Mémorial.

C’est un film qui connaît le Caucase. La façon dont est filmée la danse du petit Tchétchène, c’est un geste d’amour.  Cette danse, pour l’avoir vu en vrai lors d’un séjour (fou comme il se doit) au Daghesthan, c’est un motif de vivre. Un élan vers le ciel. De la joie et de l’énergie brute, concentrée.  Voyez en  un extrait.

Critique du capitalisme sauvage. L’un des jurés parle de son oncle, honnête homme, qui se laisse entraîner dans les jeux d’argent, puis dans le cycle infernal du crédit. Il perd tout et toute droiture. Il boit, il cogne. Compte tenu de son passé irréprochable, il est pardonné.

D’un pays où l’on ne peut plus enterrer dignement ses morts. Où l’on extorque des sommes folles aux endeuillés pour un bout de terre.  J’ai connu cela aussi. Un de mes meilleures amies russes a du squatter la tombe d’un autre pour enterrer son père. La encore, la Russie n’est pas la seule à vivre cette infamie, voir Littoral, une nouvelle Antigone.
Alors, certes, le directeur du cimetière se paie une Rolex. Mais, il ne fait pas que cela : il finance une école, un dispensaire dans son village d’origine. Tout comme l’ont fait Tolstoï, ou bien encore Tchekhov. Des hommes généreux mais qui ne croyaient guère en la politique.

Critique d’un pays qui laisse ses génies et/ou leurs trouvailles partir à l’étranger. C’est en l’occurrence le cas du premier juré. Celui qui instille le doute. Auteur d’une découverte fabuleuse dont il ne peut rien faire en Russie. Homme, relevé d’une déchéance par une femme qui a vu sa douleur, son malheur et ne lui pas jeté la pierre.  Un salut à l’humanité, aux jugements pas trop vite posés, à la compassion.

Honneur aux juifs et aux non juifs. Aux juifs, qui doutent, pensent, savent changer d’avis. C’est le premier qui suit le premier juré qui a douté.

Le médecin

Honneur aux caucasiens, qui ont une parole. Qui sont médecins chefs. Des comme ca, j’en ai connu. C’est même comme ça que j’ai atterri  au Daghestan. Je faisais le tour des hôpitaux pédiatriques de Moscou. Pour vendre du Smecta. Sauver des vies, sans faire trop de blé.  Un des médecins chefs m’a invité à venir passer des vacances au Daghestan. L’hospitalité caucasienne, c’est un must. Parfois un peu trop poussé… Enfin, ceci est une histoire que j’écrirai plus tard. C’est juste pour dire que ce médecin n’est pas sorti de l’imagination de Mikhalkov :  il existe, je l’ai rencontré !

Il y a les artistes : l’homme de télé et le chanteur. Tous deux faibles. Surtout l’homme de télé. Des films d’horreur, il peut en balancer à l’écran,  mais il se laisse berner. Et si on lui fait un peu peur en vrai, il vomit ses tripes. Ne sait plus où il en est.
Et  le chanteur, qui sniffe, fatigué de faire le clown pour des gens indifférents.

Enfin, Mikhalkov dévoile le  probable motif  du crime :  la spéculation immobilière. Authentique, scandaleuse et pas uniquement russe (pour la France, traitée avec humour par Dupontel dans Le vilain).

Alors, voilà, tout cela est de la belle pâte humaine. Un film percutant, pour ceux qui aiment la Russie, avec ses qualités et ses tares. Un pays d’excès.

Alors, non, je n’aime pas spécialement Mikhalokov, quand ami de Poutine, il dit que la critique est libre en Russie. (On croirait entendre Cholokhov montré dans le documentaire sur Sakharov, projeté cette semaine sur Arte).
Tout est dans la nuance.  Comme le dit Mikhalkov, les médias sont plus libres que l’on aime à le dire ici.  Mais ils sont malgré tout de plus en plus muselés. Voir ici :  M. Poutine muselle les libertés.
Il y a des sujets à ne pas toucher, sous risque de boire des drôles de thé, un peu empoisonnés.  Ce qui est magnifique, c’est que nos dirigeants démocrates n’en ont rien à secouer : ils veulent du gaz. Ils en ont déjà plein la tête !  Alors, oui, le démarrage de certains jurés semblent un peu dicté et  parfois sur-joué. Mais ce sont des défauts bien minimes par rapport à la réflexion et à l’émotion que procurent ce film. Spasiba, Nikita !

Une exécution ordinaire

Ca y est. Je l’ai vu. J’étais intriguée par ce film par deux éléments : d’abord le réalisateur. Son nom, Dugain.  Son ancienne profession ? Banquier !Son parcours, de banquier à littérateur. Puis de  littérateur à cinéaste. Ca fait baver d’envie.
Et  il choisit ce thème : la fin de Staline. Un film  russe et historique, sur Staline en plus, thème de mon mémoire de maîtrise, ne peut me laisser indifférente.
Plus en corps, un de mes auteurs préférés – Joseph Kessel  – a écrit un bouquin, unique dans sa production : Les mains du miracle. Ce livre  – mi-fiction, mi-documentaire, comme le film – raconte une histoire pratiquement identique à  celle d’Une exécution ordinaire.  Un dictateur, un guérisseur.
Les similitudes s’arrêtent là.  Le guérisseur de Himmler dans le livre de Kessel s’arrange pour soutirer des libérations de plus en plus grandes de prisonniers juifs. Dans Une exécution ordinaire, la fille ne retire rien, au contraire, elle doit quitter son mari adoré. Pour mieux se taire. Finalement, elle sauve de  justesse, sa peau et celle de son mari. C’est énorme.
Ce qui est dingue aussi dans ce film, c’est que l’actrice se nomme Hands et qu’elle a des mains incroyablement belles, fines, délicates. Elles ont du pouvoir. Ca crève l’écran.
Sinon, il faut évidemment dire que la prestation de Dussolier est admirable. Et que l’analyse du personnage stalinien est vraiment pénétrante. Ainsi que la restitution de l’ambiance de l’époque. En particulier, l’auto-censure. Celle que nous pratiquons aussi, mais en démocratie, on s’en rend peu compte.
Que j’aime Tom Novembre en médecin discret et intègre, mais que le méchant médecin qui veut sauter la fille est aussi superbement interprété. Un vrai méchant. Fou et fragile. Grégory Gadebois. A suivre.

Grégory Gadebois, de la Comédie Française...

Que Denis Podalydès en concierge « actif » est juste, est tout comme il le faut. Soviétique :  il épie. Russe, il compatit, avec un brin d’humour.

Le film rend aussi un très bel hommage à Chostakovitch et il a tout bon. C’est bien tel qu’il le présente que ce génie a été perçu par le autorités politiques.

Il y a une chose dans le film que je n’ai pas comprise, honte à moi, c’est l’image du début et de fin. On dirait de la rouille, de la boue. Comme si le sous-marin de Koursk avait été retrouvé. Curieux.

Ensuite, il y a deux petites maladresses qui m’ont un peu gênée : un mauvais raccord (avec et sans neige pour une même scène, celle de la visite aux parents dans la datcha) et l’histoire de la pilule au cyanure, qui me semble incohérente et improbable historiquement. Mais, on fait tous des maladresses, et cela ne gâche guère le film.

Et puis cette fin si triste. Par respect pour les spectateurs, je ne la dévoilerai pas. Une horreur pareille est arrivée à une des amies polonaises. Un cœur, une lumière qui s’éteint, étouffée de chagrin.

Le gain se barre

Aquarelle de Sfar

Alors effectivement, en temps de crise économique c’est parfaitement normal : Gainsbarre est à la mode, notamment grâce au trés joli film de Joann Sfar. Un film que j’aime parce qu’il mélange réalité et imaginaire. Ce sont mes préférés. L’enfance de Gainsbourg est particulièrement réussie, avec l’apparition de Fréhel, incarnée tragi-comiquement par Yolande Moreau. Une fois qu’il a atteint la célébrité, le film devient un peu rasoir…mais c’est qu’il en avait besoin 😉

Il se trouve que mon bureau se situe à deux pas de la rue de Verneuil, où Lucien créchait. C’est une adresse qui est dans les guides touristiques. Le mur est sans arrêt tagué. Plusieurs fois par jour. Alors moi, j’ y vais et avec mon petit portable, je shoote !

Il osera toujours...

Voici l’album que j’alimente régulièrement et en prime une des plus belle photos prises sur ce mur.

Mais il y a aussi Dugain, Marc, un ancien banquier (avec un nom pareil, c’est pas un métier !), qui a fait un film que je n’ai point vu et que j’aimerai voir : Une exécution ordinaire

Ceci n’a pas grand chose à voir avec le grand Serge sauf que moi aussi j’aime sauter du coq à l’âne !