Hiver

« Ciel de brume ; la tempête tourbillonne en flocons blancs, et vient hurler comme une bête (…) ». Ces vers, tirés d’Eugène Onéguine de Pouchkine, et consacrés aux soirs d’hivers, sont parmi les plus récités de Russie. Devenu célèbre en France par les campagnes de Napoléon, le général Hiver, toujours prêt à dérouter l’envahisseur, est un élément structurant de la société russe.

Féroce car continental, il n’est pas avare en températures excessives : au mois de février, les moins 25°C sont monnaie courante en Russie européenne, tandis que la Sibérie flirte avec les moins 40°C. Un siècle et demi après la déroute de la Bérézina, les troupes allemandes connurent à leur tour l’assaut ravageur du général Hiver : en décembre 1941, par des températures de -20 ° C, les soldats russes de Sibérie, bien équipés et bien entraînées pour l’hiver, contre-attaquent aux alentours de  Moscou. Les armées allemandes, bloquées depuis quelques semaines, sont éventrées. Elles manquent d’équipement adapté. Les moteurs des chars et des avions gèlent, les soldats aussi.

Pourtant, en temps de paix, lorsque le froid est sec et que le vent ne vous arrache pas les oreilles, il est donné de survivre pourvu que vous soyez bien couverts et puissiez trouver de temps en temps un abri, pour y consommer thé ou vodka. De fait, les pauvres de Russie paient régulièrement un lourd tribut à cette saison : les décès pouvant se chiffrer par milliers si la rigueur est au rendez-vous.

Les premières neiges, qui tombent généralement dans la deuxième quinzaine d’octobre, donnent le signal du grand calfeutrage auquel se livre tout un chacun. Avec de larges rubans adhésifs, on immobilise toutes les fenêtres jusqu’au printemps : seules restent ouvrables les « fortotchkas » (vasistas) qui permettent de faire rentrer des courants d’air glacés dans des pièces généralement surchauffées. On étouffe également dans les moyens de transport, surtout dans les voitures particulières. C’est que, bien dotée en ressources naturelles, la Russie ne se pose pas encore la question des économies d’énergie. Par contre, elle a depuis longtemps résolu le problème de la conservation des fruits et légumes, en développant une impressionnante industrie du bocal accompagnée  d’un savoir-faire inégalé en matière de soupes, compotes, salaisons.

Une fois installé, l’hiver offre de multiples plaisirs : patinage, ski, luge, pêche sur la glace, roulades dans la neige au sortir du sauna, glaces à la vanille. Il magnifie le moindre paysage :  les usines ne sont plus grises, les plots offrent de tendres obstacles, les coupoles dorées des églises étincellent sous le soleil.

Les fleuves, pris dans les glaces, peuvent être traversés en automobile. Certains hivers, les grands lacs sont capables de recevoir des voies ferrées posées à même leur surface. Ces conditions extrêmes permettent des découvertes inouïes : en paléontologie (mammouths de plus de 20.000 ans), en archéologie (tribus chamanes de plusieurs siècles) ou bien encore en géologie. Ainsi, à Vostok, un des endroits le plus inhospitalier de la Terre avec ses 3500 mètres d’altitude pour une température moyenne annuelle de moins 55°C, des équipes internationales ont pu forer une carotte de glace de 3623 mètres révélant des données climatiques vieilles de  140.000 ans.

Mais la rudesse de l’hiver se fait tout autant ressentir lorsqu’arrive le printemps. Les rues et les trottoirs se transforment en ruisseaux de boue, les peintures se craquèlent, les pianos se désaccordent. Des rebords de toits menacent de tomber d’immenses stalactites de glace, qui peuvent tuer des passants imprudents. Des acrobates sont rémunérés spécialement pour débarrasser les toitures de ces véritables épées de Damoclès. Même en Iakoutie, il faut faire face au printemps : ainsi la ligne de chemin de fer Baïkal-Amour est montée sur pilotis pour remédier à l’instabilité provoquée par le dégel superficiel du permafrost.

Quant à savoir si le réchauffement climatique pourrait mettre à bas cet édifice social et culturel, les avis sont partagés. L’hiver 2006, particulièrement doux, a été pour certains, l’occasion de lancer un signal d’alarme. Il a pu semblé révoltant que plusieurs centaines d’ours ne puissent faire leur dormance hivernale en toute sérénité. Plus sérieusement, les climatologues envisagent de possibles impacts négatifs sur la couverture forestière du territoire.

Jamais à court d’idées audacieuses ou saugrenues, certains savants russes proposent de lutter contre le réchauffement climatique en dispersant  de fines gouttelettes de soufre dans la stratosphère en vue de réfléchir le rayonnement solaire.  A contre-courant, un membre de l’académie des sciences anticipe, de son côté, un important refroidissement planétaire à l’horizon 2050, suite à une baisse de luminosité du soleil.

La splendeur de l’hiver russe n’est peut être que temporairement menacée.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

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Rousse qui muse-hic (3)

là, il est protégé, pas comme en Sibérie !

Cauchemar : une des plus vastes expressions de mes amis, les russes, mais où ont-ils trouvé ça ? ! Terminer cet article sur mon plus grand amour. Bon, je vais essayer.
A Sciences Po, les cours de russe sont tout à fait normaux. Faut rentrer dans le rang. Tout est bien policé, mais je fais des progrès.
Après, ça commence : il faut mettre en pratique ! Avec ma chère Emma (à propos de laquelle je cause aussi ici), on monte une entreprise. On a que 23 ans, on s’en fout complètement. Fondation d’EPICA. Est Européenne de Prospectives Industrielles et Commerciales Associées. C’est mon père, pourtant pas très commerce, mais très entreprenant, (voir le parc du Haut Langue-doc) qui a trouvé ce nom. Nous, on trouve ça épique.
On commence par un tour en Pologne, où l’on choure le marché du sodium aux industriels russes. Fallait juste ramasser, car tout était bloqué. Pour causer polonais on s’arrache l’Assimil. C’est vrai que jacter russe à Varsovie ou Gdansk, n’est pas très bien venu. Mes bases en slave m’aident bien. Mais y a des faux amis. Et voilà pourquoi on mange des pâtes à la confiture (faut tout de même envisager que ça existe), puisque en polonais, confiture ça se dit comme légumes, po rousski. Merci ! Ten blondin bardzo sympatitchnyi ! [ce petit blond est bien sympa].

C'est de l'argile très pure

On enchaîne par une mission absolue fantastique. On décroche un contrat avec Beaufour Ipsen International. Faut croire ça crée des liens, et bien ca fait 20 ans et on est toujours potes, bonjour les commentaires 😉
Bref, on part en Russie pour vendre du Smecta. Vraiment vraiment pas cher, pour sauver des gamins. Là, je me spécialise dans le vocabulaire chimique et médical. Intestins, cellules entérocytes, silicium, aluminium, hydratation…Je me souviendrai toujours de mes visites des hôpitaux pédiatriques où les médecins pleuraient pour que je leur en donne. Et bien, j’en ai donné, tous les échantillons, mais pour les ventes, c’était vachement plus dur, puisque je refusais de graisser les belles pattes et d’être corps rompue. Enfin, j’apprends la vie !

Elle tourne toujours

Puis, on change de registre. On bosse pour St Gobain. Le verre, le verre, le verre. Magnifique industrie. De la lave. Visite de la verrerie ouvrière d’Albi. Historique ! Retour en Pologne. Visite des cornichons, de la vodka et de la bière. Tout est marché du verre. Vraiment sacrée mission. Et puis ils sont contents. Alors, nous re-contractent, carrément les allemands, GmbH, pour étudier le marché de la laine de verre en Russie. Tu parles comme l’isolation thermique est là-bas un marché ! En fait, ils s’en foutent un peu les russes, pétrole par les fenêtres. Tu crèves de chaud à l’intérieur ? Et bien ouvres grand la fenêtre. Fait juste moins 30 dehors !
Alors, là, je me spécialise dans le bâtiment et tout et tout. C’est carrément une bonne grosse galère et on est espionnées.

Enfin, dernière mission au titre d’EPICA, on reprend la question du sodium, pour faire alliance avec les producteurs russes, ceux qu’on avait squeezé. C’est qu’à Métaux Spéciaux, ils sont pas du tout chiens. Missions Oural et Sibérie. Le tout en plein hiver. C’est le kiff intégral. J’y vis le bleu de Klein et pris de tels saunas, plongée nue dans la neige, frictionnée au bouleau. Bon, question vocabulaire, c’est pas si difficile, on cause sel et puis chlore. Et puis n’importe quoi. On parle révolutions.
On ferme notre entreprise. Pour des tas de mauvaises et puis de bonnes raisons. En partie parce que j’ai des fourmis dans les pieds et je veux partir habiter à Moscou. Mon secours est là-bas. Je veux devenir russe que j’vous dit !!!

Je trouve un autre boulot qui consiste à créer une antenne d’une boîte de conseil à Moscou. C’est parti ! Alors, là, je fais toutes sortes de missions. Ouvrir un compte en banque, gérer les salariés. Etudes sur le chewing-gum et sur les camping-gaz. J’en passe et des meilleures. Enfin, rien n’est rentable. On s’lance dans le public. Réformes des Etats. Bref, mon vocabulaire commence à être fourni. Et puis, j’fais du piano, et je vais au théâtre, surtout les marionnettes et puis le cirque, le cirque. Tout cela me confirme que c’est là-bas qu’il faut ETRE. Et shit de schit de schit, on m’envoie à Bruxelles. C’est vraiment pas malin. J’inonde l’Iliouchine de larmes de Croque-Odile. Et au bout de quelque temps, j’finis par apprécier. Grâce à la sœur d’Alice. Et puis il y a embrouille avec la Commission Européenne. Ils sont très libéraux. Exit les socialos !

SURIKOV Vasily Ivanovich (1848-1916): A Portrait of a Minusin Tatar. 1909.

Je cherche un autre boulot. J’entre à l’université et je fais le boulot : exporter, importer des élèves, des plans de cours, des livres, des biblios, des enseignants. Monter des cursus, chercher des passerelles. J’adore, j’adore vraiment. Mais, bon il y a ma Chlof et je ne peux plus continuer à voyager autant. Je change de boulot. Alors depuis ce jour, je travaille plus en russe. Ca fait huit ans maintenant. Mais, non, je n’abandonne pas ! Fidèle, je suis, fidèle.
Je manque juste de pratique. Enfin, vous aurez compris que je suis folle du russe et puis de la Russie. L’avantage sur les amours humains, c’est qu’aimer, sans retour, une langue et un pays, c’est franchement évident. Même si la Russie capitaliste, c’est plus le même pays. On joue moins aux échecs. Me gonflent les nouveaux (t)riches, mais moins que nos bourgeois. Exubérance fait rire. Pourtant, pourtant, pourtant, question vrais senti-ments, y a eu que le tatar, l’ennemi de tous les temps !

Et puis, fort heureusement les frontières sont ouvertes. Les hôtels de mon voisinage accueillent de nombreux touristes de mon pays d’amour, curieux, cultivés, drôles. Je leur colle aux baskets. Je fourre mes deux oreilles en plein dans leurs converses. Je me délecte en douce. C’est mon côté espion.
Et puis de temps en temps, je renfourche l’oiseau. Je trébuche et sursaute. Insulte et gratifie.

Ah ! il existe encore

Nota bene :
Si j’ai eu l’envie pressante d’écrire cet article, c’est à cause de ma tante. Elle me signale que Claude Hagège, quand même pas un bouffon, au moins sur cette question, profère que le russe est la plus belle langue du monde. Pour une fois que je suis d’accord avec les autorités, il faut le signaler.
Et vous indique aussi  le propos d’un géant, je dis Lomonossov : la langue russe « a splendeur de l’espagnol, la vivacité du français, la robustesse de l’allemand, la douceur de l’italien, le tout enrichi par la force de l’imagination et la concision du grec et du latin ». Et toc !

Pourquoi ais-je fait du piano, alors que j’avais toujours dit que je détestais ca ? C’est simple, les deux appartement que j’ai occupé à Moscou, en était équipés. Le 1er, outre qu’il était entièrement tapissé de tableaux, comprenait carrément un piano à queue. Ca, ca ne s’oublie pas ! Royal. C’est comme ça qu’on dit piano à queue, en russe. Le 2ème comprenait le piano d’une concertiste qui datait de la toute fin du XIXème siècle. Magnifique art moderne. Alors, là j’ai craqué. Mais j’ai tout oublié. Mon cerveau, quel flemmard !

Au fait pour Croque, Odile. C’est mon deuxième prénom. Ma mère adorait ça. Et puis, le seul journal satyrique en Union Soviétique, il s’appelait Crocodile. C’était tout un programme.

Rousse skie? y’a zik ! (2)

Au Komsomol léninien, une équipe de valeur !

Donc, je suis à Moscou. La faim de Gorbatchev. Le choc que je reçois n’est pas que linguistique. Ce sont des échoppes vides. Presque rien à bouffer. Rien que des bouterbrods !

Quand on a toujours vécu, non point dans l’opulence, mais dans la « normalité » de la consommation, système capitaliste, ça flanque un drôle de choc. Comme dit Jean Louis Aubert : « dans la violence du choc, j’ai compris ma chance ». Mais il m’est impossible d’ici développer ce sujet. Retour à la parlotte !

J’avais appris grammaire. J’avais prisé le rôle total, le rôle fondamental de l’étymologie. Mais, je n’avais pas mesuré l’importante distance entre la langue qu’on étudie, et puis la langue qu’on parle.

Parler c’est beaucoup dire, car les amis soviets se méfiaient bien de nous. Et si ils nous parlaient, risquaient-ils la prison ? On pouvait dialoguer avec nos professeurs et puis les Komsomols, pris en délégation. Et moi qui croyait commencer à maîtriser quelque chose, je suis paralysée ! J’écoute, j’écoute, j’écoute.  Ca, j’ai appris à faire.

La période Gorbatchev est encore très soviétique. Le vocabulaire que nous apprenons est bourré d’acronymes désignant de nouveaux systèmes inventés pour sortir du stalinisme sans verser dans la liberté. On apprend ITD, par exemple, qui désigne une entreprise d’initiative individuelle. Elle est très encadrée. Bref, de ces acronymes, j’en ai mangé (à défaut d’autre chose) et puis tout oublié.

Staline par Picasso, image du scandale

De retour à Paris, j’entame une maîtrise d’histoire sur du matériel  russe. Je tombe sur un prof dingue. Il me donne un sujet, totalement infaisable, même pour un vrai balaise. Il s’agit du cinquantième anniversaire de la naissance de Staline, à travers la presse soviétique.  C’est hyper difficile. D’abord, il faut que je comprenne tout le contexte. Ensuite, il me faut accéder aux sources. A la bibliothèque de Nanterre, la BDIC, je trouve pas mal de trucs, des micro-films…Tantantan… Mais en fait limité. Et puis, je veux comprendre ce qu’il s’est vraiment passé. Qui a décidé de fêter l’anniversaire ?  Comment toute cette méga propagande extrêmement efficace a été orchestrée ?
Je comprends vite que tout cela a été décidé en très haut lieu et que le seul espoir d’accéder aux archives valables est d’aller à Moscou. Bon, là, je ne taxe plus mes parents, je postule à une bourse du Ministère des Affaires Etrangères. Et elle m’est accordée. Super ! Sauf que je comprends vite qu’il me faut des entrées et que mon prof d’histoire n’en a strictement rien à carrer. On est en 1989. Des historiens russes viennent à la Sorbonne pour le 200ème anniversaire de la révolution. Je les piste. Les attend à la sortie de leur hôtel et je leur saute dessus, expliquant mon problème. Bien, ils me disent tu contactes l’association Mémorial, un tel, un tel, un tel. J’y vais. L’association vient de se créer pour faire des recherches sur les victimes du stalinisme. Mon vieux cette soirée, que dis-je ? cette nuit, passée dans leur cuisine à essayer de comprendre, entre vapeur vodka, tout ce qu’ils me disaient ! Ils m’ouvrent la porte de la bibliothèque des sciences sociales – INION.
Voir le centre de recherche franco-russe qui s’y est créé depuis.

Je commande les documents dont j’ai le plus grand besoin et qui sont répertoriés dans l’index. Bien sûr pas les relevés des décisions du Politburo, mais toute la presse et c’est déjà beaucoup. Ils me disent niet, y a pas. Je les redemande un jour, deux jours, trois jours. Ils finissent par craquer et me conduisent à la cave où je peux absolument tout consulter et même sans commander ! Et aucune surveillance. Pas vue des citoyens, c’était le principal ! Alors, je recopie, à la main, des pages entières de propagande totalement délirante. Sortant de là, je maîtrise parfaitement le vocabulaire stalinien : social-traitre, chien galeux, vipère capitaliste et j’en passe. Et oui, c’est oublié !

Bon, je rentre de là, mais entre temps, dans mon obchejitie (foyer pour étudiants et pour cafards), j’apprends que je suis admise à Sciences Po. Hé hé, le sujet à l’écrit était le stalinisme, j’ai vraiment trop de chance !

Prise par un autre étudiant, voir son blog

Et puis, dans cette zone moscovite où on était logés (dépendant de l’Institut du Gaz et du Pétrole, partenaire officiel…), j’ai retrouvé Sophie, mon amie du collège qui aussi est restée une grande amie du russe. On ne s’est plus quittées. Je veux dire aujourd’hui on fait encore les folles. Par le cœur et l’esprit.
Enfin à la suite de ce séjour intense,  j’ai appris à parler. Au russe bien politique, j’ai ajouté pas mal d’argot et des super insultes. C’est tout à fait mon style, je fréquente des voyous. J’étais dingue d’un tatar. En fait, ça m’a servi, un jour un mec m’ennuie, je commence par lui dire : lâche moi, il me suit, je lui dis, vas au diable, il reste à me poursuivre, je lui dis vas te faire. De la part d’une petite française, je crois qu’il ne s’y attendait vraiment pas : il se casse ! Et je sifflote tranquille, achète deux trois fou-lards…
Entretien d’admission à Sciences Po, je parle de mon voyage. On me dit, mais alors, est-ce que l’Union soviétique va exploser ? Je leur dit, pas du tout, Gorby est pacifique…bon, ils m’ont prise quand même, soit ils ont considéré que j’avais besoin d’éducation politique, soit eux-mêmes n’anticipaient pas et ça leur faisaient plaisir d’avoir une com so molle… !!! Pour ceux qui me connaissent, ils savent que je me suis quand même plutôt bien rattrapée 😉

Voici la suite et fin

Rousse skie? y’a zik !

Amis non russophones, sachez qu’en russe, pour désigner la langue, on dit « rousskii iazyk ». Et puis, aussi rousse qui…
Ce que je suis frustrée de ne plus maîtriser le clavier cyrillique. D’avoir perdu mon rêve dans la toundra du temps. Hasard, nécessité. Ca peut en corps changer. Car le russe est mon aigle. Je veux vous dire ses ailes.

Au collège international, il y a des écureuils

Alors, par le début, j’essaye de commencer. Le hasard me fait choisir le russe en première langue. Je veux pas faire d’anglais, car ma mère détestait. Plus de place en allemand, je dis pour russe « ok » : c’est parce qu’il y en avait. La plupart de mes camarades de classe a choisi cette langue, un peu barbare et rare, pour contourner la carte. Aujourd’hui, de la petite dizaine, nous ne sommes plus que deux à rester des intoxs.
Je découvre alors que mon père connaît quelques mots de soviet. Il est allé là-bas pour visiter les parcs naturels, mondialement réputés, avant de créer le sien, en Haut Langue…doc. Alors, je le soule grave, répète mon premier mot. Il est très difficile. On dirait :  Zdrastvouitié ! Bonjour !
A l’époque, on apprenait sur des 75 tours, tout mous, en plastique bleu.

Le prof n’est pas très bon. Un ancien prof d’allemand. Gentil, mais sans plus d’qualités. Peut être a-t-il une maîtresse sur place, ou bien est-il espion (on est à Fontainebleau où l’OTAN a installé son centre d’analyse des blagues soviétiques !) parce que la seule chose pas mal qu’il entreprend est d’organiser un voyage. Je suis la seule à pas y aller. Mes parents sont dans la dèche : ils ont le courage d’avouer et d’assumer. Ils se sont rattrapés. Plus tard et plusieurs fois mais j’leur en voulais pas. J’avais assez compris. Et eux bien expliqué.

voila, elle lui ressemble et porte le même nom

Je tombe vraiment amoureuse du russe en changeant d’enseignant. Au lycée, la meilleure femme du monde, c’est Madame Volochine. Une babou, replète, nattes grises remontées sur la tête, et ses yeux illuminent un immense sourire. Elle est douce et brillante comme de la bonne neige. Je deviens folle du russe. Elle nous fait tout découvrir : la littérature, et puis toute la culture, et puis la société, et puis la politique. Sa propre existence d’une lignée de poètes, sa vie de dissidente. Quand j’ai le moral qui plombe, c’est elle que je réclame : elle vient sans hésiter un millième de seconde.
Le bac en poche, je n’ai qu’une seule idée : devenir prof de russe. Mes parents me paient un stage linguistique…en Italie. Ouh là, c’est du souvenir ! Je tombe amoureuse d’un jeune tout gringalet et juif bien parisien. Moi, hâtée banlieusarde, j’ai du mal à passer. C’est mon premier aveu en présence de vodka.

Raté, raté. J’échoue sévère cette hypokhâgne, quoique la prof russe soit une des rares potables, et rejoignant la fac, je m’inscris en histoire (2ème de mes dadas, grâce aux profs du lycée) me disant que pour le russe, toujours je m’arrangerai. De fait, en DEUG « littéraire », on peut suivre une langue. Je vais au Grand Palais. Prof de littérature ? Alexis Berelowitch : on est très bien servis !  Et j’y rencontre Alice, qui reste – plus de 20 ans après –  de mes meilleures amies. C’est elle qui a eu l’audace de bien vouloir partir avec moi en Caucase, au Daghestan. On en a réchappé !

c'est pas vraiment la place telle que je l'ai connue...

Niveau licence, c’est bien plus compliqué. Si tu veux faire une langue, il faut te débrouiller. Là mes parents, sympas, à fond sur les études,  acceptent de me payer un cours privé de russe…des affaires ! Ben c’est perestroïka et j’ai trouvé que ça.
Encore je réalise que mon niveau n’est pas terrible. Malgré tous mes efforts, je ne décroche pas le diplôme. Encore mes vieux qui raquent pour que je puisse repasser l’examen : c’est direction l’Union !
Sommes en 1988. Qui irait se douter que cet empire disparaîtrait si vite. Je fonce sur le Kremlin. Pravda. Depuis l’aéroport on descend l’avenue Gorki et c’est l’éblouissement et suis tourneboulée.
L’histoire va se poursuivre…iechio raz, iechio mnogo mnogo raz. Ceci veut dire, encore une fois, encore plein plein de fois. C’est le refrain tzigane des deux guitares, voyez ce que vous y voudrez et pleu-riez les paroles. Ah ! mon père me signale et il a bien raison, que iechio raz, provient de la chanson des bateliers de la Volga. Chiroko i glou…ou…ou…boko ! Large et profond.

Et donc la suite est là, ca cause très politique

Nota bene image : La place du manège était somptueuse, mais ils l’ont massacré avec un centre commercial. Il est bien fait, très chic, mais quand même un massacre. Espace trop dangereux. Commerce protège pouvoir !
Bon, ben y  faut que je scanne mes vieilles vieilles vieilles diapos.

Le reflet dans l’eau

Ce texte est tiré du recueil Zacharie l’escarcelle

Neige du Caucase

d’Alexandre Soljenitsine, mort récemment. Il était très grand. Il avait ses défauts : nationaliste, un peu rétrograde. Qui n’en a pas, des défauts  ! Il avait ses raisons impérieuses, inscrites dans sa chair, exil, goulag.
En lisant ce texte,  j’ai compris pourquoi je préfère l’eau qui court, les torrents aux lacs. Au joli, au serein, je préfère le mouvement…C’est parti !

A la surface d’un torrent rapide, on ne discerne aucun reflet, proche ou lointain : même si ses eaux ne sont ni troubles, ni écumeuses, dans leur perpétuel ondoiement, dans le renouvellement incessant, tout reflet est infidèle, flou, inintelligible.

C’est seulement lorsqu’au fil des fleuves le torrent parvient à une large embouchure tranquille ou dans un bras mort ou dans un petit lac, dans les eaux n’ont pas un frisson, c’est alors seulement que nous  voyons dans le miroir lisse de l’eau, chaque petite feuille d’arbre, sur la rive, chaque duvet de fin nuage et la plénitude bleue du ciel.

Ainsi sommes-nous, toi et moi. Si nous n’apercevons pas encore, si nous ne reflétons pas encore une vérité éternelle bien frappée, n’est-ce ce point la preuve que nous sommes encore en marche ? que nous vivons toujours ?