Tolstoï Lev Nikolaievitch (1828-1910)

Un des auteurs russes les plus lus au monde, le comte Léon Tolstoï a considéré l’écriture tantôt comme une nécessité absolue tantôt comme un passe-temps bourgeois et superflu. Ecrivain prolixe dans sa jeunesse, il devint sur le tard, philosophe, avare de ses mots, mais ses talents ne se sont jamais démentis.

Toute sa vie à cheval

Tolstoï est le quatrième fils d’un noble, militaire, qui vit des rentes du domaine de Iasnaïa Poliana, à trois cent kilomètres au Sud de Moscou.  Cette propriété deviendra le point d’attachement de Tolstoï et de sa famille : il y exercera ses talents de propriétaire foncier, d’écrivain, de père de famille, de  maître d’école, de patriarche. Pourtant jeune orphelin de père et de mère, Tolstoï est contraint de quitter le paradis de son enfance, pour rejoindre Kazan où lui et ses frères sont élevés par une vieille tante. Il y fait de médiocres études à l’université, se montrant rétif au savoir pré mâché. D’ailleurs, dans ses œuvres, il s’attachera fréquemment à démontrer l’inanité de la science calcifiée, n’hésitant pas – dans Guerre et Paix à démonter le mythe national d’une armée russe organisée. Sans doute savait-il d’expérience – il a servi comme sous-officier durant la guerre de Crimée – que les batailles racontées dans les livres d’histoire ont peu à voir avec la réalité. A peine sorti de cette courte carrière militaire, en 1852, Tolstoï publie son premier récit. Une courte nouvelle, intitulée Histoire de mon enfance, qui est immédiatement saluée par les plus grands critiques et littérateurs de son temps : Nekrassov, Tourgueniev. Encouragé, il publie de nombreux récits inspirés de son séjour au Caucase dont Les Cosaques, Coup de main, L’opération de déboisement. Dès ces premières œuvres, les qualités de l’écrivain sont en place : capacité à chercher la vérité au-delà des apparences, à retranscrire par un tableau physique les sentiments profonds des personnages, intérêt pour les questions morales, maîtrise parfaite du rythme du récit. [Ce qu’explique très bien Nabokov, dans ses leçons sur la littérature russe, NDLR].
Ayant démissionné de l’armée, il rejoint son cher domaine où il tente avec maladresse d’améliorer le sort des serfs. Mais il se heurte à l’ignorance, à la méfiance, au gouffre social qui le sépare des paysans. Cette incommunicabilité, il la relate dans La matinée d’un Seigneur, qui paraissant six ans avant l’abolition du servage (1861), qui vient en corroborer la nécessité. Volontaire, désireux de faire lui-même changer les choses, il organise un réseau d’écoles aux alentours de Iasnaia Poliana, dans lesquelles il met en œuvre une pédagogie sans contraintes, qu’il veut guidée par le besoin et les savoirs des petits paysans. Puis il se marie et l’activisme de sa femme, Sophie Bers, qui prend en main le domaine, lui permet de se consacrer à nouveau entièrement à la littérature.  C’est alors qu’il entreprend sa première grande œuvre – Guerre et Paix – qui lui demandera six années de travail (1863-1869). S’il étudie à fond l’histoire officielle, il

Mêmes les américains ont aimé

prend avec elle beaucoup de liberté, affirme sa vérité qui passe par l’aventure individuelle de ses héros. Ainsi la bataille de Borodino où Pierre Bezoukov, une des figures marquantes du livre, erre sans but, prend la forme d’un immense chaos ne devant rien à la stratégie des généraux. Le roman, fresque historique et psychologique d’une grande justesse reçoit un accueil enthousiaste du public. Bientôt, Tolstoï entame la rédaction de son deuxième ouvrage majeur, Anna Karenine (1873-1877). Avec ce roman, Tolstoï affine sa description de la bourgeoisie russe mais il aborde également un de ses thèmes favoris : la sincérité dans le couple. Précédemment abordé dans Le bonheur conjugal (1859), il reprendra ce thème dans l’un des ses derniers romans La sonate à Kreutzer (1887).  La conception que Tolstoï a de l’amour, basée sur son expérience propre, est loin d’être optimiste. Ainsi, quand bien même les héros d’Anna Karenine parviennent-ils à s’unir, bravant qui la timidité, qui les interdits sociaux, la solitude des cœurs reste la règle avec la mort pour seule issue. De fait, à compter des années 1880, Tolstoï est obsédé par l’idée de sa mort. Il veut la surmonter, lui survivre. Et le voici emporté par ce que d’aucuns décriront comme une crise mystique, il réécrit l’Evangile, fustige l’hypocrisie de l’Eglise, dénonce la misère et tente – autant que faire se peut  – de se défaire de ses privilèges. Paré d’une chemise du moujik, il coud ses

Un livre exceptionnel et tout petit !

bottes, fauche son blé, renonce à ses droits d’auteur. Il écrit moins, des ouvrages plus courts, plus cinglants, moins nuancés. Son dernier roman – Résurrection –  où il dénonce la machine carcérale – lui vaut d’être excommunié par le Saint Synode en 1901, il a alors soixante treize ans. Neuf ans plus tard, le vieux barbu, qui n’écrit plus que son journal, quitte un domicile où les crises conjugales se succèdent, bien décidé à recommencer sa vie. La mort le cueille en chemin, sur un quai de gare. Avec Gorki, Tolstoï est le seul écrivain qui ait intéressé les bolcheviks qui voyaient en lui le fidèle reflet de son époque car s’il savait exprimer la lassitude du peuple face aux privilèges exorbitants de la noblesse, mais en prônant la non résistance au mal, il avait été incapable d’y trouver une issue.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

Lecture complémentaire indispensable : Alberto Cavallari, La Fuite de Tolstoï, chez cet excellent éditeur qu’est Christian Bourgois. J’espère que la maison survit à la mort de son créateur.

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Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881)

Quelque fantasmagorique qu’elle puisse souvent paraître, rien dans l’œuvre de Dostoïevski qui n’ait été intensément vécu, ressenti, expérimenté. L’idiot, le joueur, le criminel, l’illuminé, l’épileptique, l’éternel mari sont autant de facettes de Dostoïevski lui-même, homme chez qui la passion n’eut d’égale que la compassion.
Enfant, Fédor Dostoïevski est confronté à la misère et la folie. Son univers est celui de l’hôpital pour nécessiteux où son père exerce la médecine.  Fragile, il est durement frappé par le décès précoce de sa mère, emportée par la tuberculose. Malgré sa modestie et sa légendaire avarice, le père de Fédor assure à ses fils une éducation de qualité. Fédor dévore avec passion la littérature russe et européenne, notamment Balzac qu’il érige en modèle. Parallèlement, il fait la découverte d’une autre Russie, d’un autre peuple – ce qui pour lui ne fait qu’un tant il ne s’intéressait qu’aux hommes –  celle de la campagne de Darovoié où son père a fait l’acquisition d’un petit domaine et règne en tyran. A bout, un groupe de serfs l’assassine cruellement. Ce drame provoque en Dostoïevski un torrent de sentiments contradictoires -soulagement, culpabilité, fascination – qui nourriront la plupart de ses œuvres, et plus particulièrement Les frères Karamazov.

Diplômé du Collège des Ingénieurs de Saint Petersbourg, il démissionne rapidement de son poste de fonctionnaire pour se consacrer à la littérature. Son premier ouvrage, Les Pauvres Gens, rédigé à l’âge de 23 ans, rencontre un succès immédiat et fait de lui la coqueluche des cercles éclairés de la capitale. Mais rapidement, Dostoïevski se brouille avec le beau monde : il est trop maladroit, sincère, naïf. Il se lance à corps perdu dans l’écriture et accumule les échecs. On l’accuse de pasticher Gogol, ce qui est effectivement le cas du Double, publié en 1844 et dont la ressemblance avec Le Nez est indéniable. Pourtant Le Double est non seulement une œuvre  personnelle, directement inspirée des récentes déconvenues de l’écrivain, mais elle aborde une des obsessions majeures de l’écrivain : la tension dialectique du vice et de la vertu au cœur de l’âme humaine.
Révolté par l’archaïsme du régime, Dostoïevski fréquente un cercle socialiste qui –  réuni autour de Petrachevsky – concocte d’inoffensives diatribes contre les institutions. Arrêté, condamné à mort puis gracié au moment même d’être exécuté, il est puni de quatre ans de bagne à Omsk, en plein cœur de la Sibérie.  De cette expérience existentielle, Dostoïevski retirera non seulement le matériel qui lui servit à écrire Souvenirs de la maison des morts (1860), mais également une conception totalement nouvelle du destin politique de la Russie. Il rejette définitivement le socialisme, qu’il juge trop froid, rationnel, déconnecté de la richesse émotionnelle du peuple russe dont il a sondé l’immensité dans l’âme au travers ses plus grands criminels et qu’il ne peut se résoudre à voir malmené par une démocratie hâtivement importée. Ce sont ces convictions qui inspireront Les Possédés en 1871.
Après le bagne viennent six années de service militaire en relégation à la frontière de l’Asie centrale. Dostoïevski y reprend la plume pour y rédiger les souvenirs du bagne et une comédie Le Bourg de Stépantchikovo et sa population. Mais il passe l’essentiel de son temps à faire la conquête d’une jeune veuve. Etant parvenu à éliminer un concurrent plus jeune que lui, il l’épouse puis rentre à Tver et à bientôt Saint Petersbourg, en liberté sous une surveillance qui ne sera levée que seize ans plus tard.  Le mariage s’avère décevant – la nuit de noce est marquée par une violente crise d’épilepsie – et la vie difficile : ses fictions littéraires étant peu goûtées par les critiques, il touche de faibles cachets aussitôt engloutis dans d’aléatoires aventures journalistiques. Cherchant à se dégager de cette vie oppressante, Dostoïevski part pour l’Europe : ce sera le premier séjour d’une longue série dans les casinos qui se solderont immanquablement par la faillite, l’écrivain étant incapable de quitter la table de jeu sans avoir remis tous ses gains sur le tapis. Comme le remarquera plus tard sa seconde femme, il a désormais besoin de cette déchéance pour écrire, comme si par la création il pouvait racheter toutes ses pertes de jeu. Dans cette première tournée européenne, il est accompagné d’une jeune beauté étudiante – Pauline Sousslova – qu’il aime d’autant plus que celle-ci le trompe et le méprise et qu’il mettra en scène dans Le Joueur (1866).

Couverture pour "Les carnets du sous-sol", Magnard. Mon préféré

A son retour, Dostoïevski enterre tour à tour sa femme puis son frère. De cette période de solitude, on retiendra Mémoires écrits dans un souterrain où le héros exprime un mépris fanatique des lois de la nature, où il n’est question que de repousser les limites du possible.
Lors d’un second voyage en Europe, toujours ruiné par le jeu, pressé par ses créanciers, Dostoïevski conçoit Crime et châtiment (1866). Ce roman magistral, universellement connu, pose la question du prix de la vie et de la liberté, celle de l’égalité entre hommes ainsi que celle de la justice divine ou humaine. Rassuré par ce succès et aidé par sa seconde femme, qui fait office de sténographe, il enchaîne la rédaction de plusieurs grandes œuvres, dont L’Idiot. La folie du jeu le quitte, peut-être suite à la perte de sa première fille. Il entreprend Le journal d’un écrivain, publié sous forme de périodique, où se mêlent opinions politiques et nouvelles, qu’il interrompt bientôt pour rédiger l’œuvre qui sera le plus grand succès de son vivant : Les frères Karamazov (1880). Adulé, comparé aux plus grands – Tourgueniev, Gogol, Tolstoï – il est invité à prononcer un discours en l’honneur du centième anniversaire de la naissance de Pouchkine. Dans cette intervention, il met ses dernières forces, tentant de réconcilier occidentalistes et slavophiles dans la figure d’un russe universel. Quelques mois plus tard, alors qu’il a repris son Journal d’un écrivain et rédige la suite des Fréres Karamazov, il meurt d’une hémorragie interne. L’œuvre de Dostoïevski, mélange de mysticisme et d’humanisme, a mis en avant de façon intemporelle et universelle le lien intime entre liberté et responsabilité.  Sans doute est ce la une des raisons pour lesquelles la Russie stalinienne ne lui réserva  pas un bon accueil. En 1931,  Lounatcharski,  commissaire du peuple à la culture, déconseillait la diffusion de ces ouvrages à l’esprit petit bourgeois. En 1936, au plus fort de la répression stalinienne, on pouvait être arrêté pour avoir lu Les Possédés. Les lecteurs étaient en effet ébahis par tant de prescience : « Comment a-t-il pu savoir tout cela ? ». Ce n’est  qu’en 1956 que furent publiées les œuvres complètes de Dostoïevski. Et il fallu attendre la perestroïka pour que les tirages consacrés à cette fleuron de la littérature deviennent réellement significatifs dans son propre pays.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

Nb : il est vraiment fait d’or 😉

Tourgueniev Ivan Sergueïevitch (1818-1883)

La vision de l'enfant Bartholomé de Mikhaïl Vassilievitch Nesterov

A la différence de ses illustres contemporains que furent Dostoïevski et Tolstoï, tourmentés, excessifs, mystiques, Tourgueniev incarne le gentilhomme : policé, modéré, à la limite de la suavité et de la nonchalance. Ces traits de caractère, peu prisés dans la Russie prérévolutionnaire, combinés à ses fréquents séjours à l’étranger, firent de lui un incompris dans sa patrie qui ne reconnu son génie que tardivement.

Ivan Tourgueniev est d’extraction noble. Sa mère possédait un immense domaine de cinq milles âmes, à 350 Km au Sud de Moscou, dans la région d’Orel. C’est dans le domaine familial de Spasskoié que grandit Ivan. Effectuant régulièrement de grandes promenades, il y contracte un goût immodéré pour la nature, qu’il su décrire à la perfection dans chacun de ses romans. Ces échappées était aussi pour lui le moyen de se soustraire à sa mère, possessive et violente, qui faisait fouetter ses trois fils régulièrement. Ce traitement, appliqué également et sans discernement aux serfs, le rendra hostile à toute violence et fera de lui un militant convaincu de l’abolition du servage.  Ayant reçu une éducation classique dispensée par des percepteurs,  il rejoint à quinze ans les bancs de la faculté de lettres à Moscou, puis de philosophie à Saint Petersbourg. Passionné de littérature, il parvient à s’immiscer dans les cercles littéraires, rencontrant Nekrassov, Gogol, Pouchkine, Dostoïevski. Il soumet ses premières compositions à ses professeurs d’université qui les reçoivent avec bienveillance et commence une activité de traducteur qu’il ne cessa de mener sa vie durant. Trop heureux de pouvoir échapper de nouveau à sa mère, il part à Berlin, où, étudiant la philosophie de Hegel, il se lie d’amitié avec le futur père de l’anarchisme russe, Michel Bakounine. De retour en Russie, il publie ses premières œuvres, nouvelles et poésies, qui se sont appréciés, notamment par le plus influent critique de l’époque, Bielinsky, qui devient son ami. C’est à ces premières heures de sa carrière littéraire, en 1844, qu’il est ensorcelé par Pauline Viardot, célèbre cantatrice française. Dès lors, son destin sera dominé par sa passion pour cette femme, qui, quoique mariée, se laisse courtiser par cet affable géant. Des années durant, il la suit dans ses tournées européennes et finit par devenir un membre de la famille Viardot à part entière. Il séjourne presque constamment à leur côté, à Courtavenel d’abord, puis à Baden Baden et enfin à Bougival, où le vieux « Tourgel », comme le surnommait affectueusement les enfants Viardot, terminera son existence.  Sans cette passion, le destin de Tourgueniev eut été totalement différent, car il n’aurait sans doute pas passé le plus clair de son temps à l’étranger, ce qui pesa lourd contre lui auprès du public et de l’intelligentsia russe, froissés par son occidentalisme. Pourtant, Tourgeniev est profondément attaché à sa patrie et il a payé de sa personne pour le prouver. En effet, après une notice nécrologique sur Gogol, peu appréciée des censeurs, il  passe plusieurs mois en prison puis en relégation. C’est quasiment au même moment, en 1852, qu’il publie son première ouvrage, Les mémoires d’un chasseur, considéré comme l’un de ses meilleurs. Dans cette compilation de récits, il déclare son amour pour la nature russe tout en dénonçant la condition indigne des serfs. Plus tard, l’empereur Alexandre II qui abolit le servage, en 1861, avoue à son auteur le rôle majeur que joua cette œuvre dans sa décision de passer à l’acte. Libéré, Tourgueniev alterne les séjours en France, où il se lie d’amitié avec Sand, Mérimée, Flaubert, et les étés en Russie où il organise progressivement la libération des serfs du domaine hérité de sa mère. Dans sa production littéraire, il alterne les récits romantiques tirés de sa propre expérience – Premier Amour, Un nid de gentilshommes – et les romans politiques – Pères et fils, Fumée où il décrit les tensions idéologiques qui voient le jour en Russie. Ces œuvres politiques lui valent la haine des jeunes libéraux et des conservateurs slavophiles. Ses prises de position ne sont pas assez marquées : il a trop de complaisance pour les jeunes nihilistes, mais pour ces derniers, il n’est pas assez révolutionnaire et pour les deux camps, il n’est pas assez russe. Il est vilipendé par Dostoievski, qu’il aide pourtant à payer ses dettes de jeu et se brouille avec Tolstoï, dont la morale rigide heurte son libéralisme. Pères et fils est aujourd’hui considéré comme une œuvre décrivant magistralement la Russie des années  1850.  Il  met en effet en scène l’opposition entre deux générations : celle des pères, réformistes nonchalants et bavards et celles des fils, radicaux, absolus, n’ayant de foi qu’en la science, rejetant tout sentimentalisme et toute autorité morale. Avec Bazarov, le héros, un fils, Tourgueniev crée la figure du nihiliste. Mais, contre toute attente, cette peinture heurte la jeunesse, qui s’y trouve caricaturée, raillée, tandis que les conservateurs applaudissent à ce qu’ils croient être une dénonciation des errements de la nouvelle génération.  Or, à quelque temps de là, Tourgueniev est mis en accusation lors d’une enquête de police et tente de sauver son amitié avec Herzen et Bakounine, tout en s’en démarquant idéologiquement. Cette attitude provoque le rejet définitif de ces derniers. Meurtri, il séjourne de moins en moins souvent en Russie, et devient « le russe » des cercles littéraires parisiens. Il se lie d’une profonde amitié avec Flaubert et se consacre à traduire ses auteurs français favoris en russe et les grands auteurs russes en français. Ses dernières œuvres, d’inspiration fantastique comme Le chien, Un rêve, reçoivent un accueil mitigé, même si l’on reconnaît à présent en elles des pièces de premier plan. En effet, même s’il a pu parfois manquer d’inspiration, Tourgueniev a toujours manié la langue russe à la perfection, son style est épuré, délicat, subtil. Ce n’est que lorsqu’il commence à se faner que la Russie lui réserve subitement un accueil chaleureux : les circonstances politiques ont changé. Les progressistes, lassés des violences, entendent plus volontiers son discours réformateur. On l’invite aux cérémonies officielles du centième anniversaire de la naissance de Pouchkine où il est acclamé. Il est malheureusement trop tard, Tourgueniev, malade, s’éteint bientôt avec d’infinies souffrances dans la propriété des Viardot à Bougival. Son corps est rapatrié à Saint Petersbourg. Ses obsèques rassemblent une foule immense, des prisonniers politiques se cotisent pour lui offrirent une couronne. Un hommage posthume à celui qui, prônant une évolution démocratique à l’occidentale, n’a jamais su se faire comprendre de ses contemporains.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

Anton Tchekhov

(1860, Taganrod -1904, Badenweiller)

Né dans la pauvreté à la veille de l’abolition du servage, Anton Tchekhov meurt à l’aube de la première révolution – phtisique mais adulé. Son enfance n’a rien d’enviable : son père, petit épicier borné, despote et bigot (lui-même fils de serf), le contraint à tenir boutique, à assister à d’interminables offices et le frappe violement à la moindre contrariété. Il a seize ans, lorsque l’épicerie ayant fait faillite, sa famille (il a trois frères et une sœur) part chercher fortune à Moscou. Tchekhov reste seul à Taganrod, petite bourgade du sud-Ouest de la Russie, pour achever son lycée, qu’il finance à coup de leçons particulières. Bachelier, à dix neuf ans, il rejoint sa famille, crapotant dans un taudis, et s’inscrit à l’université où il achève ses études de médecine. Là, pour subvenir aux besoins de sa vaste tribu de nécessiteux, Tchekhov publie de-ci de-là  des cours récits inspirés de la vie quotidienne, puis finit par publier un premier recueil de nouvelles (Les récits bariolés – 1886). L’accueil du public et des critiques  est favorable. A compter ce jour, Tchekhov mène parallèlement son activité d’écrivain et celle de médecin. Pourvu d’un grand sens du devoir, il continuera d’entretenir sa famille jusqu’à la fin de ses jours et donnera des consultations gratuites, offrant le couvert et gîte à ses patients, luttant contre plusieurs épidémies de choléra, au péril de sa propre santé, qui très tôt se révéla extrêmement fragile. En effet, Tchekhov était atteint de  tuberculose qu’il traita par un mépris constant.

Peu de temps après ses premières publications, il se lie d’amitié avec Souvorine, éditeur et propriétaire de la Revue Les temps nouveaux, qui devient sa principale tribune. Il est accueilli dans le monde, célébré et courtisé dans les salons. Mais les mondanités l’assomment et dès qu’il en a les moyens, après un long périple à la découverte de l’Europe, Tchekhov acquiert une propriété campagnarde dans la région de Moscou, à Melikhovo, où il s’installe avec sa famille. Là, il n’aime rien tant que les parties de pêche, la contemplation du printemps, les soirées entre amis. Il se met aussi service de la communauté villageoise qui saura tirer parti de ses talents et de son dévouement.

Résolument apolitique et dépourvu de mysticisme, peu prompt à s’enflammer, Tchekhov abhorre les idéologies, les luttes partisanes. Mais il n’en reste pas moins persuadé que le devoir de tout un chacun est de combattre de toutes ses forces pour la vérité, la justice, la diffusion du progrès scientifique. « Je vois le salut dans des personnalités isolées, que ce soient des intellectuels ou des paysans, écrit-il à Gorki ». C’est pourquoi, à l’instar de Tolstoï, il finance et organise la construction d’écoles, de dispensaires. C’est pourquoi, au mi-temps de sa vie, il entreprend un périlleux voyage à Sakhaline dont en ramène un récit si terrifiant que sa publication permettra d’assouplir le règlement de la colonie pénitentiaire. C’est pourquoi, séjournant en France durant l’affaire Dreyfus, il épouse le parti de Zola, ce qui jette un froid avec Souvorine anti-dreyfusard farouche. Mais Tchekhov est particulièrement fidèle en amitié et, peu susceptible, il invite ses amis à ne point se gâcher l’existence par orgueil. Il parvient donc à surmonter la crise avec Souvorine et renoue également avec le peintre Lévitan, qui l’avait pris en grippe, après que Tchekhov eut publié une nouvelle à scandale trop évidemment inspirée de sa vie privée.

S’il ne cherche pas particulièrement à fréquenter les célébrités, il apprécie les heures passées avec Tchaïkovski et admire Tolstoï, qu’il rencontre à plusieurs reprises. Cependant, le moralisme de ce dernier l’exaspère. Surtout lorsque le patriarche vient lui rendre visite à l’hôpital pour l’entretenir de résurrection alors que Tchekhov se remet difficilement d’une de ses plus sévères attaques d’hémoptysie ! A la fin de sa vie, Tchekov est approché par Gorki qui lui voue une grande admiration (« c’est le premier homme libre que j’ai rencontré dans ma vie ») et auquel il conseille de se cultiver tout en restant simple, proche de la réalité et de ses origines.

Mondialement connu pour ses pièces de théâtre, Tchekov se considérait comme faible dramaturge et connut un revers cuisant lors de la première de La Mouette à Saint Petersbourg (1890). La pièce rompait avec toutes les traditions du théâtre d’action : ni rebondissements, ni personnages truculents mais des gens authentiques et crus : saisis dans leurs doutes, leurs hésitations, leurs déprimes, leurs enthousiasmes de courte durée, leurs temps morts. Il suffit de peu – un jeu adapté et un brin d’habitude – pour que l’échec se transformât en triomphe. Lorsque la pièce fut montée à Moscou, quelques années plus tard, le tout Moscou faisait la queue de nuit pour obtenir des places. Les pièces qui suivirent- Les trois sœurs (1900), La Cerisaie (1903) – connurent un succès identique.

Dans toute son œuvre, qui  – à côté du théâtre  – comprend une centaine de nouvelles, contes et récits, Tchekhov décrit une Russie pauvre, malade, résignée, absurde. Tchekhov ne juge pas ses personnages, si veules et si retords soient-ils. Il ne dénonce pas les situations, si révoltantes soient-elles. Il scrute, décortique, lentement, minutieusement, avec talent, si bien que la quasi-totalité de ses écrits franchit le seuil de la censure tsariste, pourtant trés tatillonne. Son œuvre contribue donc, en dépit de son individualisme forcené, à alimenter la naissance des courants pré-communistes.

Ses effets comiques, nombreux, sont les sourires navrés d’un clown blanc. Son style reflète la modestie de son caractère : il écrit avec des mots simples, sans chercher à éblouir le lecteur. Il travaille avec acharnement pour dépouiller ses textes de tout mot superflu. Par la sonorité de ses phrases, il évoque la grisaille, la monotonie, l’ennui. Dans ses dialogues, il reproduit la langue telle qu’elle est réellement parlée, avec ses fautes d’accord, ses raccourcis, ses trouvailles. Au royaume de Pouchkine, Gogol, Tourgueniev et Dostoïevski, son style est tout simplement révolutionnaire.

Le lecteur avisé de Tchekhov saura donc que cette œuvre, si attachante et si fluide, résulte d’un travail acharné et d’une existence toujours en prise avec la réalité.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent