Piotr IllytchTchaïkovski

si sage, sérieux

1840-1893

« Quoique ses talents soient quelque peu supérieurs à la moyenne, il n’a aucune chance de faire une carrière musicale », tel est le jugement émis par un certain Rodolph Kundinger,  professeur  de piano auquel on avait confié le jeune Tchaïkovski. Piotr Illytch, alors âgé de vingt ans, se morfond, dans une ambiance à la Gogol, dans un obscur département du ministère de la Justice, où il lui arrive d’égarer par distraction les documents qui lui sont confiés.  Mais Tchaïkovski n’a cure de ce verdict : la musique sourde en lui depuis son plus jeune âge. De son enfance à Votkinsk (Oural), il garde le souvenir de longues soirées d’hiver où il se prenait à improviser sur le piano du grand domaine et revit ses insomnies durant lesquelles il s’écriait « Ah cette musique ! cette musique ! ». A Saint Petersbourg, où la famille s’est récemment établie, il est de toutes les évènements musicaux, opéras, ballets, soirées privées. Ayant fait ses adieux à la bureaucratie, il s’inscrit aux Classes musicales ouvertes en1860 (et transformées en Conservatoire en 1862) sous la houlette d’Anton Rubinstein. Il y apprend la composition, l’orchestration, le piano, la flûte et l’orgue. De condition bourgeoise – son père est grand capitaine d’industrie – Tchaïkovski ne craint pas de gagner petitement sa vie en donnant des leçons de piano dans les bonnes familles. Ses premières compositions sont vertement critiquées par Rubinstein : « ça ne vaut rien ». Timide, fragile, il observe de loin le groupe des Cinq (Balakirev, Borodine, Cui , Moussorgski et Rimski-Korsakov ; voir art. Musique) sans parvenir à se lier d’amitié avec ces musiciens sûrs d’eux, qui lui paraissent trop brutaux, novateurs.
Son caractère sombre, nostalgique ne cesse de s’affirmer, il se sent peu doué pour la vie, tente de se suicider pour rejoindre sa mère bien aimée emportée par une épidémie de choléra alors qu’il n’avait que quatorze ans.

Ni Orient, ni armes, ni esclaves

Musée dans l’Oural, frontière de l’Europe

Il parvient à s’échapper de cette ambiance pesante grâce Nicolas Rubinstein, frère d’Anton, qui le recrute en 1866 pour enseigner le piano au Conservatoire de Moscou nouvellement créé (cet établissement porte à présent son nom). Là, il prend peu à peu confiance et compose en 1869 sa première symphonie et son premier opéra « Le Voïvode » pour lequel, se distinguant de la mode du moment, il ne voulait « ni Orient, ni armes, ni esclaves ». Le compositeur, tout en s’affirmant russe et s’inspirant du folklore, ne cache pas son admiration pour les grands maîtres allemands : Mozart, Beethoven. Tandis que ses maîtres l’éreintent, le public moscovite juge ses œuvres « pas mauvaises ». En 1870, Balakirev, duquel il s’est timidement  rapproché, lui commande un poème symphonique pour la Société russe de musique. Il livre Roméo et Juliette qui remporte un grand succès lors de sa création à Moscou. A la même époque,  Tchaïkovski s’essaie à la direction d’orchestre, mort de peur, il se tient la tête de peur qu’elle ne tombe. Là encore, si l’assurance ne vient que progressivement, Tchaïkovski finira par faire de triomphales tournées à l’étranger dirigeant ses œuvres, inaugurant même le Carnegie Hall  en1891.
A compter des années 1870, Tchaïkovski compose ardemment : quittant l’appartement collectif du conservatoire, il s’installe avec son valet Aliocha et ne cesse d’aborder de nouvelles formes musicales. En 1875, son premier concerto pour piano, qu’il souhaite dédier à Nicolas Rubinstein est rejeté violemment par ce dernier qui se dit « répugné ». La même année il compose Le lac des cygnes, qui se solde également par un échec retentissant. Heureusement, Tchaïkovski trouve auprès des compositeurs occidentaux tels que Lizt, Saint Saëns, Debussy,  Bizet un accueil plus chaleureux. Et puis, il a commencé à s’endurcir, à ne plus souffrir des critiques acerbes de ses contemporains, du moins en ce qui concerne sa musique. De fait, homosexuel notoire à une époque où ce penchant pouvait conduire au bagne sibérien, il tente de s’amender et de se donner une image respectable en épousant une jeune musicienne.

Nadiejda Von « Mec » !

Ce mariage est un échec cuisant, incapable de surmonter son dégoût, Tchaïkovski se sépare d’Antonina Milioukova avec les pires difficultés et sort de ce mariage ravagé (1877). Peu de temps après, il entame une relation épistolaire avec la baronne Von Meck, veuve richissime et mélomane, qui lui promet de ne jamais exiger de lui la moindre rencontre. La baronne lui envoie des courriers passionnés et – surtout – elle le dote grassement d’une pension annuelle de 6000 roubles.  « On » rembourse discrètement les dettes qu’il ne cesse de contracter (il s’habitue très vite au luxe !), on l’invite à séjourner dans des palaces russes, italiens, parisiens. Lui compose, hors du temps, passant des œuvres dictées par son inspiration à des œuvres de commande, sans juger les secondes inférieures aux premières. Il dédie à la baronne sa Quatrième symphonie et dans de longues missives, s’explique sur ses sources d’inspiration, ses méthodes de travail, ses goûts musicaux. Cette relation  particulière s’achèvera en 1890, sur l’initiative de la baronne Von Meck finalement lassée de n’être qu’une mécène. Entre temps, Tchaïkovski s’est imposé comme parmi les meilleurs compositeurs de son temps : Eugène Onéguine est créé à Moscou en mars 1879. L’année suivante, il compose le Capriccio Italien, la célèbre Sérénade pour cordes et l’Ouverture 1812 . Un an plus tard, il dédie son superbe Trio pour piano à Nicolas Rubinstein, décédé. Il compose ensuite Manfred (1885), sa cinquième symphonie (1888). En 1889, le danseur et chorégraphe français,  Marius Petipa, qui dirige les théâtres impériaux à Saint-Pétersbourg lui commande un ballet avec comme argument La Belle au Bois Dormant . Triomphe, suivi de celui de la Dame de Pique, écrite en quelques mois. Seconde commande de Marius et ce sera Casse-Noisette, créé au théâtre Marinsky de Saint-Pétersbourg en décembre 1892. Le 6 novembre 1893, quelques jours après la création de sa symphonie « Pathétique », Tchaïkovski meurt du choléra après avoir bu de l’eau non stérilisée. Son décès est parfois, mais sans la moindre preuve, considéré un suicide lié au scandale de son homosexualité. Malgré l’abondance de concurrents notoires, Tchaïkovski reste le compositeur le plus populaire de Russie. Sans doute, parce que sa musique, souvent lyrique, reflète une personnalité hypersensible (« Quel pleurnicheur je fais ! »). Peut être aussi parce que hors des querelles idéologiques, elle est le produit d’une synthèse équilibrée entre tradition russe et canons occidentaux.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

On peut – entre autres-  écouter ce morceau que j’aime beaucoup car il passe d’un registre à l’autre avec une facilité déconcertante : Romance Opus 5

Chostakovitch Dimitri Dimitrievitch (1906-1975)

Dimitri Chostakovitch, c'est un type sérieux...

Dmitri Chostakovitch est l’un des compositeurs russes les plus marquants et les plus prolixes du 20ème siècle. Il est né à Saint Petersbourg dans une famille de l’intelligentsia polonaise, dont plusieurs membres avaient été déportés par le tsarisme. Admis au conservatoire à l’âge de treize ans, il compose sa première pièce trois ans plus tard. Six ans plus tard, en 1925, il signe sa Première symphonie, aussitôt jouée à Berlin, Londres et Philadelphie par les plus grands chefs. En 1927, l’Association pour la musique contemporaine joue sa Deuxième symphonie « Octobre » en commémoration du 10ème anniversaire de la révolution. Malgré ces gages d’adhésion sincère à la révolution, les tensions avec les autorités politiques ne se font pas attendre : son opéra Le Nez, inspiré d’une pièce de Gogol et raillant la bureaucratie, est jugé trop complexe, « formaliste » . Ainsi,  cette pièce, aujourd’hui considérée comme un chef-d’œuvre du futurisme, disparaît rapidement de l’affiche et devient même un exemple à ne pas suivre. Un deuxième opéra, qui se veut le premier volet d’une trilogie consacrée à la femme russe, subit à peu près le même sort. Durant deux ans Lady Macbeth de Mzensk connaît un grand succès auprès du public et des professionnels. Mais, en 1936, Staline assiste à une représentation et n’apprécie pas. Quelques jours plus tard,  paraît un article assassin dans la Pravda intitulé « Du chaos en place de musique » qui scelle définitivement son sort. Conscient de la gravité de la menace, Chostakovitch s’adresse au maréchal Toukhatchevski, héros national ayant maté la révolte de Kronstadt et mélomane, pour obtenir une protection. Or, celui est bientôt arrêté et fusillé. Paniqué, le compositeur craint les représailles et renonce à faire jouer sa 4ème Symphonie, dont le côté introspectif n’est pas pour plaire au régime qui veut de la musique joyeuse, en accord avec le réalisme socialiste prôné par Jdanov. Heureusement pour lui, sa 5ème symphonie reçoit un accueil favorable. On considère qu’il s’est amendé et lui-même joue le jeu, évoquant l’humanisme optimiste de son œuvre. Au-delà des vastes débats idéologiques qui l’entoure, cette symphonie possède de telles qualités telles qu’elle est aujourd’hui la symphonie plus enregistrée de toute l’histoire moderne. Sorti de là, Chostakovitch comprend qu’il ne peut survivre qu’en allant plus loin et promet au pouvoir une symphonie sur Lénine, qui selon ses dires lui demande un travail colossal et en conséquence ne peut être achevée rapidement. A dire vrai, il compose tout autre chose – sa 6ème symphonie – mais, ayant temporisé, il est ensuite sauvé par la guerre qui éclate. Il s’engage comme pompier auxiliaire à Leningrad et c’est dans des conditions extraordinairement difficiles qu’il compose sa 7ème symphonie dédiée au siège. Poignante, mais pleine d’espoir, l’œuvre est aussitôt exécutée à Moscou où elle est microfilmée, envoyée en avion à Téhéran, de là transportée en voiture au Caire d’où elle part vers l’Europe et les Etats-Unis. Elle sera continuellement jouée pendant la guerre, en marque de soutien des alliés aux combats héroïques menés par les armées soviétiques. En 1943, Chostakovictch compose une 8ème symphonie, parfois appelée Stalingrad par analogie avec la précédente.  Celle-ci fut cependant nettement moins appréciée et par le pouvoir soviétique qui ne la jugea pas assez optimiste et en Occident qui crut y voir une répétition de la précédente. Son exécution fut donc interdite pour plusieurs années. Sortis de la guerre, le pouvoir soviétique attend de son principal compositeur une œuvre majeure à la gloire de l’armée soviétique. Au lieu de cela, sa 9ème symphonie est une œuvre courte, joyeuse et insouciante qui provoque la consternation. Puis, il abandonne le genre pour écrire des œuvres plus intimes, comme son 3ème quatuor.
C’est alors que sonne l’heure de la reprise en main de la musique par le congrès de l’Union des compositeurs en 1948. Avec d’autres, il est accusé de formalisme et sommé de rentrer dans l’ordre du réalisme socialiste. A compter de cette date, Chostakovitch entame une double vie : d’un côté il produit des œuvres politiquement correctes, de l’autre il écrit des pièces excessivement sarcastiques d’une très grande drôlerie. Ainsi du Rayok (littéralement le Petit Paradis), petite pièce pianistique qui met en scène une parodie du comité central ou bien encore ses Mélodies sur des pièces populaires juives, qui cadrent mal avec l’antisémitisme ambiant.
Prudent, le compositeur attendra deux ans après la mort de Staline pour faire jouer ces deux compositions. Car en public, il n’a d’autre choix que de jouer le jeu : il est notamment envoyé en délégation à New-York en 1949 et éprouve un malaise évident à devoir défendre une ligne politique en laquelle il ne se reconnaît pas. Le malaise est semble-t-il partagé : quelques mois après la mort de Staline, sa 10ème symphonie entraîne un déluge de controverses au sein de l’Union des compositeurs. Car si la ligne politique ne se

David Oïstrakh que j'aurai voulu écouter

détend pas, elle stérilise tellement la création, que seules les œuvres de Chostakovitch arrivent à passer à la barre et à créer l’événement, comme ce fut le cas pour le Premier Concerto pour violon dédié à son génial exécutant, David Oïstrakh. Mais à nouveau l’œuvre est rapidement évincée de la scène soviétique tandis qu’elle connaît un succès retentissant de par le monde.  Pour le quarantième anniversaire de la révolution, Chostakovitch rentre à nouveau dans la rang avec sa 11ème symphonie consacrée à la révolution de 1905. Puis peu à peu, l’ambiance se détend, en 1959 Chostakovitch participe à la réception d’accueil de Stravinsky et fait preuve de son ouverture d’esprit envers une musique qu’il ne se sentait pas à même de pratiquer mais dont il appréciait les qualités. En 1960, Chostakovitch devient membre du parti communiste, passage sans doute obligé pour conserver son siège de premier secrétaire de l’Union des compositeurs de la République de Russie. En 1962, il délivre enfin sa Symphonie 1917, à la mémoire de Lénine, où d’aucun crurent voir dans l’emphase de l’œuvre, une sorte de parodie de la grandiloquence des slogans officiels.  Cette mascarade permet néanmoins à Chostakovitch de voir ses œuvres préférées réhabilitées et lui donne une plus grande liberté d’écriture par ailleurs : il continue de dénoncer l’antisémitisme avec Babi Yar et met en musique la poésie de Tsvetaieva, poétesse acculée au suicide par le stalinisme. En 1966, il est le premier compositeur à recevoir le titre de Héros du travail socialiste Jusqu’à ses derniers jours, en 1975, il continue d’écrire avec ardeur, innovant ou reprenant des œuvres classiques : il réorchestre notamment plusieurs œuvres de Moussorgski. Ce n’est qu’après sa mort que purent être révélés des écrits privés prouvant combien il avait intiment souffert des conditions politiques ayant entouré sa création.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

La musique, la Russie, une vraie histoire d’amour

La musique est un art majeur en Russie, apprécié et pratiqué du haut en bas de la pyramide sociale. Malgré le renchérissement de ces dernières années, les salles de concerts ne désemplissent pas, et chacun se met sur son trente et un pour faire honneur aux musiciens, couverts de fleurs à l’issue de leurs prestations. A ce propos, voir le film le Concert, magnifique.
Si l’on peut expliquer ce phénomène par une correspondance entre âme slave et lyrisme, il  faut aussi souligner qu’il est le fruit d’une longue tradition, qui a fait tour à tour de la musique, l’enfant chéri du pouvoir politique ou le refuge des esprits libres. Un jour ouverte aux influences étrangères et le lendemain fer de lance du nationalisme.  Ainsi, quelque fut son « régime », la musique a toujours occupé dans ce pays une place de choix et la Russie offert au reste du monde d’immenses compositeurs et interprètes.

Des épopées moyenâgeuses à Glinka

Au Moyen Age, la Russie est faite de petits royaumes, dont les princes et leurs épopées, sont chantés par des bardes. Ils accompagnent leurs chansons de geste – bylines – au son du gousli, petite table trapézoïdale, comportant sept à huit cordes. Mais l’instrument est secondaire, le vocal reste prépondérant. Les rythmes, très libres, sont essentiellement impairs et la mélodie, ample et dominée par les intervalles diatoniques, est souvent mélancolique. Les compositions sont influencées par les musiques scandinaves et orientales. On importe aussi des instruments, tels la domra, guitare d’Asie centrale, qui se transforme bientôt en balalaïka.

Mais la musique populaire contrarie l’Eglise qui en interdit l’exercice au 12ème siècle. Cet interdit a pour effet de répandre la musique dans les campagnes les plus reculées et d’inciter les interprètes de musique religieuse à prendre de la distance avec les « canons » byzantins. Au milieu du 17ème, la musique populaire, toujours vivace grâce aux lignées de bardes, est de nouveau mise à l’index par le tsar Alexis, dans une période particulièrement troublée politiquement. Il faut attendre la fin du siècle et l’arrivée du prince Galitzine puis de Pierre Le Grand pour que musique et théâtre obtiennent un semblant de reconnaissance officielle. Durant tout le 18ème siècle, la mode est à la « cupidonnade », la bonne société danse sur des menuets importés d’Allemagne ou de France, accueille des compositeurs d’opéra italiens. Mais ceux-ci ne restent pas longtemps imperméables au charme du « folklore » russe qu’ils font entrer peu à peu dans leurs oeuvres. Le succès est au rendez-vous, d’autant qu’après la campagne de Napoléon, un besoin de musique nationale se fait sentir. En 1835, Verstovski, directeur du tout nouveau Bolchoï, fait jouer le premier opéra russe Le tombeau d’Askold,

Mikhail_Glinka_by_Ilya_Repin

Mikhail Glink par Ilya Repin

de sa composition. Mais c’est Glinka, son contemporain (1804-1867), qui est considéré comme le véritable père de la musique russe. Ses compositions les plus célèbres, Rouslan et Ludmila (sur un poème de son ami Pouchkine) et Kamarinskaïa, mettent toutes deux en valeur la tradition populaire. Pourtant, à l’instar de ses prédécesseurs, Glinka reste ouvert aux influences étrangères. Ainsi, après un séjour en Espagne, il compose une Jota aragonaise et Une Nuit à Madrid.

La suite

Le 19ème siècle, âge d’or de la musique russe

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Encouragés par le succès de Glinka, un groupe de jeunes musiciens, dont la plupart sont autodidactes, se lancent dans la composition inspirée du folklore. C’est le fameux groupe des Cinq (dont le nombre ne fut jamais stable) qui a donné à Moussorgski80la Russie deux de ses plus fameux compositeurs : Moussorgski et Rimski-Korsakoff. Les autres membres du groupe (notamment Balakirev, Cui et Borodine) ont laissé une œuvre moins marquante. Borodine, dont le principal métier était la chimie, a cependant signé plusieurs œuvres dignes d’intérêt telles que  Le Prince Igor et Dans les steppes d’Asie Centrale. Le groupe est dominé par  une exigence de liberté, de mise en valeur des textes et de la langue (d’où une importante production d’opéra et de romances) et par un certain nationalisme musical, qui n’exclut pas une dose d’orientalisme. Les thèmes sont suggérés par Stassov, un archéologue au patriotisme exacerbé. Ainsi, parmi les œuvres les plus célèbres de Moussorgski, on trouve Boris Godounov et Khovanstchina, « drames nationaux populaires » inspirés de l’histoire médiévale.  Particulièrement doué pour retranscrire les sentiments, Moussorgski est aussi très inventif et c’est en grande partie grâce à son œuvre que la musique russe commence à se bâtir une réputation internationale, intéressant des compositeurs comme Ravel ou Debussy. De son côté, Rimski-Korsakoff lègue à la postérité une œuvre variée, quoique plus conventionnelle : Schéhérazade, le Capriccio Espagnol, le Coq d’Or etc. De par son équilibre entre orchestration et chant, Snégourotchka, peu connue hors de Russie, était sa composition préférée.

Parallèlement au groupe des Cinq, une autre « école » se développe, celle des frères Rubinstein, qui créent les premiers conservatoires de Russie (Saint Petersbourg en 1862 et Moscou en 1866). Ce courant, plus conformiste, est aussi plus

Borodin

Borodin est mon favori, car il était aussi chimiste, bordélique, généreux

ouvertement tourné vers l’Occident. C’est au contact des Rubinstein que Piotr Illytch Tchaïkovski prend son envol.  S’il fréquente peu le groupe de Cinq dont le caractère turbulent le met mal à l’aise (il entretient cependant des rapports amicaux avec Rimski-Korskakoff), il est comme eux inspiré par le folklore et  la littérature russe (La Dame de Pique, Voivode etc.). Mais sa musique reste plus simple dans sa forme et plus intellectuelle dans son inspiration : il met en musique des œuvres comme La Tempête de Shakespeare ou Manfred de Byron. Ces deux courants donneront le jour à plusieurs compositeurs et interprètes de renom tels que Glazounov, Liadov, Scriabine, Rachmaninov.

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De la révolution musicale à la révolution politique

stravinsky

Pas toujours sage, ce Stravinsky !

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C’est avec Stravinsky, admirateur des Cinq et élève de Rubinstein, que la musique russe entre de façon fracassante dans la modernité et le 20ème siècle. Jeune compositeur, ses œuvres sont appréciées, mais elles s’inscrivent dans la lignée de ses prédécesseurs. C’est alors que Stravinsky fait la rencontre de l’impresario Diaghilev. Celui-ci lui passe commande de ballets où le caractère totalement novateur de Stravinsky trouve à s’affirmer. Après L’Oiseau de feu et Petrouchka en 1911, Stravinsky crée l’événement à Paris en 1913 avec  Le Sacre du printemps. Un critique, présent lors de la première représentation, relate dans ses mémoires : « l’explosion fut atomique. Au dernier accord, plus rien ne restait debout dans le domaine de l’harmonie, du contrepoint, de la grammaire et de la syntaxe classique. Une terreur panique s’empara de l’assistance »…Mais le succès des « Ballets russes » éloigne rapidement Stravinsky de Moscou : il s’établit à

Prokofiev

Prokofiev, petit génie

Paris puis aux Etats-Unis et ne retournera en Russie qu’une seule fois en 1962 . Un destin bien différent de celui de son contemporain Sergueï Prokofiev, qui après plusieurs années d’exil rentra en URSS en 1936 et devient avec Chostakovitch, l’un des deux plus grands compositeurs de l’Union soviétique.

Tempo soviétique, la musique instrumentalisée

Dès la révolution d’Octobre, la musique, comme les autres formes d’art, est contrôlée par le Parti. Au cours de la première décennie, les compositeurs jouissent d’une certaine liberté, même si certains lieux d’élite – comme le Bolchoï – sont dans la ligne de mire des bolcheviks, qui veulent en réduire le budget. Sur le plan idéologique, Arthur Lourié, qui dirige le département « musique » du Commissariat du peuple à l’éducation est relativement libéral. Il considère que « l’immense valeur créée par l’ancienne culture » doit être rendue accessible au plus grand nombre. Sur le terrain, une lutte acharnée oppose les novateurs (comme Scriabine) réunis dans l’Association de Musique Contemporaine aux idéologues, regroupés dans l’Association des Musiciens Prolétariens. Ces derniers finissent par avoir le dessus. On créé des opéra sur des thèmes révolutionnaires, Scriabine est attaqué, Lourié omet de rentrer d’une mission à l’étranger tandis Lounatcharski, commissaire du peuple à l’éducation renie ses « vielles hérésies et ses doctrines erronées ». A la fin des années 20, la contrainte se précise : Prokofiev et Chostakovitch dont les œuvres ont illuminé les premières années de l’URSS, sont taxés de fascisme. Chostakovitch est particulièrement visé : certaines de ses œuvres, comme Le Nez, sont retirées du répertoire.  En 1933, l’Union des compositeurs donne sa vision du réalisme socialisme dans un nouvel organe de presse Sovietskaya Muzika : « l’attention principale du compositeur soviétique doit être dirigée vers les principes progressistes et victorieux de la réalité, en particulier vers ce qui est héroïque, large et beau ». Certains s’adaptent : Chébaline avec sa symphonie « Lénine », Miaskovski avec sa symphonie « Kholkoze ».

Chosta, un vrai look année 70

A la même période, Chostakovitch est de nouveau attaqué pour son opéra Lady Macbeth de Mzensk tandis que Prokofiev, peu conscient du danger décide de rentrer à Moscou. A son tour rapidement mis en cause, il est temporairement sauvé par la guerre qui lui offre l’occasion d’écrire sa 7ème symphonie consacrée au siège de Leningrad. De fait, les musiciens, mobilisés pour galvaniser le front, jouent le jeu. Mais dès la fin de guerre la situation se dégrade sérieusement. En 1948, à la suite d’un opéra « géorgien » ayant particulièrement déplu à Staline (La grande amitié de Mouradeli), Jdanov convoque les plus grands musiciens au siège du Comité central et annonce la couleur : tout ce qui ressemble de près ou de loin au « formalisme » est condamné, seul le réalisme a droit de cité. La musique symphonique et l’opéra sont particulièrement visés. A cette occasion Tikhon Khrennikov se distingue comme particulièrement virulent. Elu secrétaire général de l’Union des compositeurs, il en restera le patron jusqu’en 1992. C’est à lui que l’on doit l’enfermement du monde musical soviétique, mais aussi le développement d’un grand réseau d’écoles et de conservatoires destinés à populariser la pratique musicale et à produire des bêtes de concours. Malgré les verrous posés par  Khrennikov, à partir des années 60, les musiciens russes entrent en contact avec la musique moderne, dodécaphonique et sérielle : Schoenberg,  Berg, Boulez. Stravinsky est même officiellement invité en 1962. Si cela ne permet pas l’émergence d’un véritable courant de musique contemporaine, plusieurs s’y essaient : Denisov, Pärt, Oustlovskaïa, Schnittke. Leurs œuvre, soumises à de rigoureuses procédures d’autorisation, sont interdites au public. Or, nombre d’entre elles obtiennent un véritable succès à l’étranger et parviennent à être localement distribuées grâce à une édition clandestine (samizdats) de partitions. De son côté Chostakovitch mène une double vie, produisant des œuvres plaisantes aux oreilles des apparatchiks et distillant avec prudence des compositions plus dérangeantes. Les années 70 n’offrent guère plus de liberté et certains artistes se voient dans la nécessité d’émigrer: c’est notamment le cas d’Andreï Volkonski et de Mstislav Rostropovitch. Il y a cependant des trous dans les mailles du filet : la création en 1974 à Gorki (Nijni-Novgorod) de la 1ère symphonie de Schnittke en est un exemple. Totalement iconoclaste, offrant une place à une longue improvisation de jazz, l’œuvre dérange à ce point qu’il faut attendre 1986 pour qu’elle soit de nouveau rejouée.

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