Piotr IllytchTchaïkovski

si sage, sérieux

1840-1893

« Quoique ses talents soient quelque peu supérieurs à la moyenne, il n’a aucune chance de faire une carrière musicale », tel est le jugement émis par un certain Rodolph Kundinger,  professeur  de piano auquel on avait confié le jeune Tchaïkovski. Piotr Illytch, alors âgé de vingt ans, se morfond, dans une ambiance à la Gogol, dans un obscur département du ministère de la Justice, où il lui arrive d’égarer par distraction les documents qui lui sont confiés.  Mais Tchaïkovski n’a cure de ce verdict : la musique sourde en lui depuis son plus jeune âge. De son enfance à Votkinsk (Oural), il garde le souvenir de longues soirées d’hiver où il se prenait à improviser sur le piano du grand domaine et revit ses insomnies durant lesquelles il s’écriait « Ah cette musique ! cette musique ! ». A Saint Petersbourg, où la famille s’est récemment établie, il est de toutes les évènements musicaux, opéras, ballets, soirées privées. Ayant fait ses adieux à la bureaucratie, il s’inscrit aux Classes musicales ouvertes en1860 (et transformées en Conservatoire en 1862) sous la houlette d’Anton Rubinstein. Il y apprend la composition, l’orchestration, le piano, la flûte et l’orgue. De condition bourgeoise – son père est grand capitaine d’industrie – Tchaïkovski ne craint pas de gagner petitement sa vie en donnant des leçons de piano dans les bonnes familles. Ses premières compositions sont vertement critiquées par Rubinstein : « ça ne vaut rien ». Timide, fragile, il observe de loin le groupe des Cinq (Balakirev, Borodine, Cui , Moussorgski et Rimski-Korsakov ; voir art. Musique) sans parvenir à se lier d’amitié avec ces musiciens sûrs d’eux, qui lui paraissent trop brutaux, novateurs.
Son caractère sombre, nostalgique ne cesse de s’affirmer, il se sent peu doué pour la vie, tente de se suicider pour rejoindre sa mère bien aimée emportée par une épidémie de choléra alors qu’il n’avait que quatorze ans.

Ni Orient, ni armes, ni esclaves

Musée dans l’Oural, frontière de l’Europe

Il parvient à s’échapper de cette ambiance pesante grâce Nicolas Rubinstein, frère d’Anton, qui le recrute en 1866 pour enseigner le piano au Conservatoire de Moscou nouvellement créé (cet établissement porte à présent son nom). Là, il prend peu à peu confiance et compose en 1869 sa première symphonie et son premier opéra « Le Voïvode » pour lequel, se distinguant de la mode du moment, il ne voulait « ni Orient, ni armes, ni esclaves ». Le compositeur, tout en s’affirmant russe et s’inspirant du folklore, ne cache pas son admiration pour les grands maîtres allemands : Mozart, Beethoven. Tandis que ses maîtres l’éreintent, le public moscovite juge ses œuvres « pas mauvaises ». En 1870, Balakirev, duquel il s’est timidement  rapproché, lui commande un poème symphonique pour la Société russe de musique. Il livre Roméo et Juliette qui remporte un grand succès lors de sa création à Moscou. A la même époque,  Tchaïkovski s’essaie à la direction d’orchestre, mort de peur, il se tient la tête de peur qu’elle ne tombe. Là encore, si l’assurance ne vient que progressivement, Tchaïkovski finira par faire de triomphales tournées à l’étranger dirigeant ses œuvres, inaugurant même le Carnegie Hall  en1891.
A compter des années 1870, Tchaïkovski compose ardemment : quittant l’appartement collectif du conservatoire, il s’installe avec son valet Aliocha et ne cesse d’aborder de nouvelles formes musicales. En 1875, son premier concerto pour piano, qu’il souhaite dédier à Nicolas Rubinstein est rejeté violemment par ce dernier qui se dit « répugné ». La même année il compose Le lac des cygnes, qui se solde également par un échec retentissant. Heureusement, Tchaïkovski trouve auprès des compositeurs occidentaux tels que Lizt, Saint Saëns, Debussy,  Bizet un accueil plus chaleureux. Et puis, il a commencé à s’endurcir, à ne plus souffrir des critiques acerbes de ses contemporains, du moins en ce qui concerne sa musique. De fait, homosexuel notoire à une époque où ce penchant pouvait conduire au bagne sibérien, il tente de s’amender et de se donner une image respectable en épousant une jeune musicienne.

Nadiejda Von « Mec » !

Ce mariage est un échec cuisant, incapable de surmonter son dégoût, Tchaïkovski se sépare d’Antonina Milioukova avec les pires difficultés et sort de ce mariage ravagé (1877). Peu de temps après, il entame une relation épistolaire avec la baronne Von Meck, veuve richissime et mélomane, qui lui promet de ne jamais exiger de lui la moindre rencontre. La baronne lui envoie des courriers passionnés et – surtout – elle le dote grassement d’une pension annuelle de 6000 roubles.  « On » rembourse discrètement les dettes qu’il ne cesse de contracter (il s’habitue très vite au luxe !), on l’invite à séjourner dans des palaces russes, italiens, parisiens. Lui compose, hors du temps, passant des œuvres dictées par son inspiration à des œuvres de commande, sans juger les secondes inférieures aux premières. Il dédie à la baronne sa Quatrième symphonie et dans de longues missives, s’explique sur ses sources d’inspiration, ses méthodes de travail, ses goûts musicaux. Cette relation  particulière s’achèvera en 1890, sur l’initiative de la baronne Von Meck finalement lassée de n’être qu’une mécène. Entre temps, Tchaïkovski s’est imposé comme parmi les meilleurs compositeurs de son temps : Eugène Onéguine est créé à Moscou en mars 1879. L’année suivante, il compose le Capriccio Italien, la célèbre Sérénade pour cordes et l’Ouverture 1812 . Un an plus tard, il dédie son superbe Trio pour piano à Nicolas Rubinstein, décédé. Il compose ensuite Manfred (1885), sa cinquième symphonie (1888). En 1889, le danseur et chorégraphe français,  Marius Petipa, qui dirige les théâtres impériaux à Saint-Pétersbourg lui commande un ballet avec comme argument La Belle au Bois Dormant . Triomphe, suivi de celui de la Dame de Pique, écrite en quelques mois. Seconde commande de Marius et ce sera Casse-Noisette, créé au théâtre Marinsky de Saint-Pétersbourg en décembre 1892. Le 6 novembre 1893, quelques jours après la création de sa symphonie « Pathétique », Tchaïkovski meurt du choléra après avoir bu de l’eau non stérilisée. Son décès est parfois, mais sans la moindre preuve, considéré un suicide lié au scandale de son homosexualité. Malgré l’abondance de concurrents notoires, Tchaïkovski reste le compositeur le plus populaire de Russie. Sans doute, parce que sa musique, souvent lyrique, reflète une personnalité hypersensible (« Quel pleurnicheur je fais ! »). Peut être aussi parce que hors des querelles idéologiques, elle est le produit d’une synthèse équilibrée entre tradition russe et canons occidentaux.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

On peut – entre autres-  écouter ce morceau que j’aime beaucoup car il passe d’un registre à l’autre avec une facilité déconcertante : Romance Opus 5

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Chachlik

Sur le marché, en Ouz bé qui s'tend

Le chachlik est une brochette d’origine caucasienne, dont la consommation est largement répandue dans toute l’ex-Union soviétique. En effet, pendant les beaux jours, de tous les parcs et datchas émane le délicieux fumet accompagné de l’âcre fumée des chachliks. La « chacklik party » est presque plus rituelle que nos barbecues. Elle s’accompagne bien sûr d’une grande consommation de vodka,  à laquelle on préférera la bière s’il fait chaud.  Le chachlik est une très grande brochette préparée la plupart du temps à base de viande (mouton, porc ou bœuf) marinée dans l’huile, le vinaigre et surtout les oignons. Toutes sortes de variantes sont possibles pour la marinade : citron, herbes, tomates. Sur les bords de la Mer Caspienne, on mange d’excellents chachliks d’esturgeon, poisson à la chair très ferme et fine. Pour préparer le chachlik, outre les aliments, il faut de grandes broches métalliques (champour), de la bonne humeur et des amis.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

Tolstoï Lev Nikolaievitch (1828-1910)

Un des auteurs russes les plus lus au monde, le comte Léon Tolstoï a considéré l’écriture tantôt comme une nécessité absolue tantôt comme un passe-temps bourgeois et superflu. Ecrivain prolixe dans sa jeunesse, il devint sur le tard, philosophe, avare de ses mots, mais ses talents ne se sont jamais démentis.

Toute sa vie à cheval

Tolstoï est le quatrième fils d’un noble, militaire, qui vit des rentes du domaine de Iasnaïa Poliana, à trois cent kilomètres au Sud de Moscou.  Cette propriété deviendra le point d’attachement de Tolstoï et de sa famille : il y exercera ses talents de propriétaire foncier, d’écrivain, de père de famille, de  maître d’école, de patriarche. Pourtant jeune orphelin de père et de mère, Tolstoï est contraint de quitter le paradis de son enfance, pour rejoindre Kazan où lui et ses frères sont élevés par une vieille tante. Il y fait de médiocres études à l’université, se montrant rétif au savoir pré mâché. D’ailleurs, dans ses œuvres, il s’attachera fréquemment à démontrer l’inanité de la science calcifiée, n’hésitant pas – dans Guerre et Paix à démonter le mythe national d’une armée russe organisée. Sans doute savait-il d’expérience – il a servi comme sous-officier durant la guerre de Crimée – que les batailles racontées dans les livres d’histoire ont peu à voir avec la réalité. A peine sorti de cette courte carrière militaire, en 1852, Tolstoï publie son premier récit. Une courte nouvelle, intitulée Histoire de mon enfance, qui est immédiatement saluée par les plus grands critiques et littérateurs de son temps : Nekrassov, Tourgueniev. Encouragé, il publie de nombreux récits inspirés de son séjour au Caucase dont Les Cosaques, Coup de main, L’opération de déboisement. Dès ces premières œuvres, les qualités de l’écrivain sont en place : capacité à chercher la vérité au-delà des apparences, à retranscrire par un tableau physique les sentiments profonds des personnages, intérêt pour les questions morales, maîtrise parfaite du rythme du récit. [Ce qu’explique très bien Nabokov, dans ses leçons sur la littérature russe, NDLR].
Ayant démissionné de l’armée, il rejoint son cher domaine où il tente avec maladresse d’améliorer le sort des serfs. Mais il se heurte à l’ignorance, à la méfiance, au gouffre social qui le sépare des paysans. Cette incommunicabilité, il la relate dans La matinée d’un Seigneur, qui paraissant six ans avant l’abolition du servage (1861), qui vient en corroborer la nécessité. Volontaire, désireux de faire lui-même changer les choses, il organise un réseau d’écoles aux alentours de Iasnaia Poliana, dans lesquelles il met en œuvre une pédagogie sans contraintes, qu’il veut guidée par le besoin et les savoirs des petits paysans. Puis il se marie et l’activisme de sa femme, Sophie Bers, qui prend en main le domaine, lui permet de se consacrer à nouveau entièrement à la littérature.  C’est alors qu’il entreprend sa première grande œuvre – Guerre et Paix – qui lui demandera six années de travail (1863-1869). S’il étudie à fond l’histoire officielle, il

Mêmes les américains ont aimé

prend avec elle beaucoup de liberté, affirme sa vérité qui passe par l’aventure individuelle de ses héros. Ainsi la bataille de Borodino où Pierre Bezoukov, une des figures marquantes du livre, erre sans but, prend la forme d’un immense chaos ne devant rien à la stratégie des généraux. Le roman, fresque historique et psychologique d’une grande justesse reçoit un accueil enthousiaste du public. Bientôt, Tolstoï entame la rédaction de son deuxième ouvrage majeur, Anna Karenine (1873-1877). Avec ce roman, Tolstoï affine sa description de la bourgeoisie russe mais il aborde également un de ses thèmes favoris : la sincérité dans le couple. Précédemment abordé dans Le bonheur conjugal (1859), il reprendra ce thème dans l’un des ses derniers romans La sonate à Kreutzer (1887).  La conception que Tolstoï a de l’amour, basée sur son expérience propre, est loin d’être optimiste. Ainsi, quand bien même les héros d’Anna Karenine parviennent-ils à s’unir, bravant qui la timidité, qui les interdits sociaux, la solitude des cœurs reste la règle avec la mort pour seule issue. De fait, à compter des années 1880, Tolstoï est obsédé par l’idée de sa mort. Il veut la surmonter, lui survivre. Et le voici emporté par ce que d’aucuns décriront comme une crise mystique, il réécrit l’Evangile, fustige l’hypocrisie de l’Eglise, dénonce la misère et tente – autant que faire se peut  – de se défaire de ses privilèges. Paré d’une chemise du moujik, il coud ses

Un livre exceptionnel et tout petit !

bottes, fauche son blé, renonce à ses droits d’auteur. Il écrit moins, des ouvrages plus courts, plus cinglants, moins nuancés. Son dernier roman – Résurrection –  où il dénonce la machine carcérale – lui vaut d’être excommunié par le Saint Synode en 1901, il a alors soixante treize ans. Neuf ans plus tard, le vieux barbu, qui n’écrit plus que son journal, quitte un domicile où les crises conjugales se succèdent, bien décidé à recommencer sa vie. La mort le cueille en chemin, sur un quai de gare. Avec Gorki, Tolstoï est le seul écrivain qui ait intéressé les bolcheviks qui voyaient en lui le fidèle reflet de son époque car s’il savait exprimer la lassitude du peuple face aux privilèges exorbitants de la noblesse, mais en prônant la non résistance au mal, il avait été incapable d’y trouver une issue.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

Lecture complémentaire indispensable : Alberto Cavallari, La Fuite de Tolstoï, chez cet excellent éditeur qu’est Christian Bourgois. J’espère que la maison survit à la mort de son créateur.

Un roman russe, Emmanuel Carrère

Quelle académicienne !

Lève-toi et marche !

Etudiante à Sciences Po de 89 à 91, en cursus « Affaires économiques internationales » je ne suis pas censée suivre les cours d’Hélène Carrère d’Encausse, mais russophone et russophile, je me fais violence pour y aller, le lundi matin, à 8h00.
Je suis passionnée par ses analyses. L’époque est si riche. Tchernobyl, perestroïka, Glasnost, fin de l’Empire. Je n’aime pas ses diatribes nationalistes, mais je respecte profondément son analyse de la fin de l’URSS.
Les années se passent. Je traîne mes guêtres en ex-URSS, Moscou, la Russie profonde, l’Oural,  la Sibérie, le Caucase. Quelques articles de ce blog en témoignent.

Et puis…une amie très chère, qui a participé à la création de l’association des amis de Mémorial, m’offre « Un roman russe », d’Emmanuel, le fils. Je plonge dès la première page et …je plonge, profond, bien plus profond que ne le suggère la couverture du Folio.
Ce roman n’est pas une vie autre que la mienne. C’est ma vie. Lui c’est Kotelnitch. Moi c’est Berezniki, Kaluga, Ijevsk, Ussolié Sibirskoié. Avec la  même tristesse, la même énergie, la même absurdité. Pour ce qui est de l’histoire d’amour, de ses délires érotiques, non. Je suis trop coincée. Et mes histoires sont forcément différentes, mais j’aurai pu vivre cela. J’aime et délire aussi. Qui ne connaît pas ces doutes, ces fantasmes, ces malentendus ? Allers-retours, chemins de traverse.

L’importance des voyages en trains me frappe, Inconsciemment, normal, je rêve souvent de trains, de gares. Et depuis que j’ai lu le magnifique ouvrage de Jean-Bernard Pontalis, Ce temps qui ne passe pas, suivi de Le compartiment de chemin de fer (Gallimard, 1997), j’ai compris l’importance intime de ces voyages en train, hors du temps.  Lire La Sonate à Kreutzer, de Léon Tolstoï. Voir aussi le début (et la suite !) de Stardust Memories, de Woody Allen.

Je découvre aussi les racines de la famille Carrère. Le grand père géorgien. Devenu nationaliste et collabo. Abject sans doute, mais j’aime trop la Géorgie pour ne pas essayer de comprendre. Et on comprend : un homme vexé de mieux maîtriser le russe que sa propre langue. Un homme heurté par la si courte durée de l’indépendance géorgienne. Comme le dit Emmanuel, s’il appelait la démocratie, « la bête immonde », c’était pour désigner les régimes qui avaient laissé la Russie envahir son petit pays en 1921. Un homme, qui voulait devenir diplomate et devient taxi. Qui se sait malade. Outragé à vie. Taxi, il ne prend pas de client quand il est plongé dans un ouvrage de science politique ou de  philosophie !
L’arrière-arrière-grand-mère, Nino, a traduit Georges Sand en Géorgien. C’est pas classe ça ? Lire Ali et Nino, de Kurban Saïd.
Et puis ce grand père, si fou, si étrange, qui permet de mieux comprendre le nationalisme « hérité » de la grande Hélène. Et je comprends aussi que l’on puisse un jour ressentir l’urgence de faire le  jour sur les secrets de famille.  C’est des plus osés, des plus difficiles : je salue son courage. Et pour avoir croisé sa mère récemment dans un  petit cocktail,

intemporelle vitrine à lécher !

je peux vous dire qu’elle est encore bien droite, élégante, drapée d’une tenue de tigresse, perchée sur ses talons aiguilles ! Il faut dire qu’être une des rares immortelles, après l’indigence totale dans laquelle elle est née, ca révèle un personnage hors du commun. Une femme forte.

Moi aussi, ça me démange de crever l’abcès du passé. Dans ma famille, les blessures, le pus,  ne viennent  ni d’une révolte manquée, ni d’un exil forcé, ni d’une idéologie affreuse, paumée. Mais, oui, un peu de la 2nde guerre mondiale et surtout de la guerre d’Algérie. Nous verrons cela plus tard : guerres étatiques, blessures humaines sur des générations.
Allons, revenons au roman russe !

Première page, il y a un train de sodium. Or, c’est le sodium m’a conduite à Berezniki et à Ussolié Sibirskoié. Deux villes si semblables à Kotelnitch. Et le sodium, je vais vous dire, c’est incroyable, magique ! Vous prenez du sel, de mer ou de terre (on dit alors « gemme », j’aime…), vous ôtez le chlore et vous obtenez du sodium. Hautement explosif. Produit dans des conditions d’insécurité délirantes en Russie.  A partir de ce sel inoffensif, précieux, le sel de la vie, on obtient une bombe, qui sert à faire des médicaments, du plastique. Toutes sortes de mélanges. Joli symbole.
Les vielles femmes qui les engueulent ?   Oui, ce sont bien ces déesses en furie que j’ai décrites dans mon article sur la  babouchka !  Le thaïlandais de Maubert ? J’y ai souvent mangé. Le prisonnier de guerre hongrois égaré ? Des histoires comme ça, j’en ai entendu parler ! Les russes fous de joie de parler français ?  J’en ai rencontré par légions. Et qui connaissaient mieux que moi notre histoire et notre littérature !
Enquêter, fouiller, mettre de côté des idées pour plus tard. J’aime. Tenter de croire en un nouvel amour, malgré le décalage social, après une histoire si longue, avec les enfants, ceux qui sont faits et ceux qu’on aurait voulu faire mais qu’on ne fait pas.
Bon, je vais arrêter listes toutes les covalences, ça va fatiguer…mais des livres soulignés comme ça, dans ma bibliothèque, je n’en compte pas beaucoup. Quand j’étais jeune, c’est ainsi je soulignais Dostoïevski (essentiellement Crimes et châtiments, mais aussi Les carnets souterrains, qu’E. Carrère évoque à propos de son grand père) – et Michel Tournier – c’est dire à quel pinacle je porte ce roman !
Comme Dostoïevski, Emmanuel a l’immense talent d’évoquer les petitesses et les contradictions de l’âme humaine. Il avoue. Il a peur des conflits. Mais tout d’un coup, ca le prend, il cherche la bagarre, veut prendre des coups ! Il veut surmonter le fossé social qui le sépare de sa belle, mais dit à quel point cela leur est difficile et ne cache rien de ses sautes d’humeur. Il pense avoir tué sa nounou. Peut-être. Une nounou, personnage secondaire, mais tellement attachant. Tzigane, mi-errante, mi-noble. Fort laide, mais qui avait tous les hommes à ses pieds.

Si vous avez aimé ce texte un peu tronqué, vous pouvez lire mes impressions sur D’autres vies que la mienne, celui-ci  est fini.

NB 1: voila, depuis des jours je travaillais sur cet article en mode brouillon. Je passe la matinée à faire la queue à  la mairie pour faire faire le passeport de ma puce. Je rentre, une correction et je publie sans faire attention. Alea jacta est ! Enfin, ce n’est pas si grave, l’auteur a quand même apprécié..

NB 2 : je ne me doutais pas en citant Michel Tournier, qu’il avait écrit ceci : Certes on n’a jamais rien vu de plus grand, majestueux, chaud, murmurant, soupirant, soufflant, fort, gracieux, élégant, érotique, puissant et féminin qu’une locomotive à vapeur. Extrait de Le Miroir des idées

NB 3 : au total, ces histoires de train m’ont inspiré ce poème : Me filent les trains

Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881)

Quelque fantasmagorique qu’elle puisse souvent paraître, rien dans l’œuvre de Dostoïevski qui n’ait été intensément vécu, ressenti, expérimenté. L’idiot, le joueur, le criminel, l’illuminé, l’épileptique, l’éternel mari sont autant de facettes de Dostoïevski lui-même, homme chez qui la passion n’eut d’égale que la compassion.
Enfant, Fédor Dostoïevski est confronté à la misère et la folie. Son univers est celui de l’hôpital pour nécessiteux où son père exerce la médecine.  Fragile, il est durement frappé par le décès précoce de sa mère, emportée par la tuberculose. Malgré sa modestie et sa légendaire avarice, le père de Fédor assure à ses fils une éducation de qualité. Fédor dévore avec passion la littérature russe et européenne, notamment Balzac qu’il érige en modèle. Parallèlement, il fait la découverte d’une autre Russie, d’un autre peuple – ce qui pour lui ne fait qu’un tant il ne s’intéressait qu’aux hommes –  celle de la campagne de Darovoié où son père a fait l’acquisition d’un petit domaine et règne en tyran. A bout, un groupe de serfs l’assassine cruellement. Ce drame provoque en Dostoïevski un torrent de sentiments contradictoires -soulagement, culpabilité, fascination – qui nourriront la plupart de ses œuvres, et plus particulièrement Les frères Karamazov.

Diplômé du Collège des Ingénieurs de Saint Petersbourg, il démissionne rapidement de son poste de fonctionnaire pour se consacrer à la littérature. Son premier ouvrage, Les Pauvres Gens, rédigé à l’âge de 23 ans, rencontre un succès immédiat et fait de lui la coqueluche des cercles éclairés de la capitale. Mais rapidement, Dostoïevski se brouille avec le beau monde : il est trop maladroit, sincère, naïf. Il se lance à corps perdu dans l’écriture et accumule les échecs. On l’accuse de pasticher Gogol, ce qui est effectivement le cas du Double, publié en 1844 et dont la ressemblance avec Le Nez est indéniable. Pourtant Le Double est non seulement une œuvre  personnelle, directement inspirée des récentes déconvenues de l’écrivain, mais elle aborde une des obsessions majeures de l’écrivain : la tension dialectique du vice et de la vertu au cœur de l’âme humaine.
Révolté par l’archaïsme du régime, Dostoïevski fréquente un cercle socialiste qui –  réuni autour de Petrachevsky – concocte d’inoffensives diatribes contre les institutions. Arrêté, condamné à mort puis gracié au moment même d’être exécuté, il est puni de quatre ans de bagne à Omsk, en plein cœur de la Sibérie.  De cette expérience existentielle, Dostoïevski retirera non seulement le matériel qui lui servit à écrire Souvenirs de la maison des morts (1860), mais également une conception totalement nouvelle du destin politique de la Russie. Il rejette définitivement le socialisme, qu’il juge trop froid, rationnel, déconnecté de la richesse émotionnelle du peuple russe dont il a sondé l’immensité dans l’âme au travers ses plus grands criminels et qu’il ne peut se résoudre à voir malmené par une démocratie hâtivement importée. Ce sont ces convictions qui inspireront Les Possédés en 1871.
Après le bagne viennent six années de service militaire en relégation à la frontière de l’Asie centrale. Dostoïevski y reprend la plume pour y rédiger les souvenirs du bagne et une comédie Le Bourg de Stépantchikovo et sa population. Mais il passe l’essentiel de son temps à faire la conquête d’une jeune veuve. Etant parvenu à éliminer un concurrent plus jeune que lui, il l’épouse puis rentre à Tver et à bientôt Saint Petersbourg, en liberté sous une surveillance qui ne sera levée que seize ans plus tard.  Le mariage s’avère décevant – la nuit de noce est marquée par une violente crise d’épilepsie – et la vie difficile : ses fictions littéraires étant peu goûtées par les critiques, il touche de faibles cachets aussitôt engloutis dans d’aléatoires aventures journalistiques. Cherchant à se dégager de cette vie oppressante, Dostoïevski part pour l’Europe : ce sera le premier séjour d’une longue série dans les casinos qui se solderont immanquablement par la faillite, l’écrivain étant incapable de quitter la table de jeu sans avoir remis tous ses gains sur le tapis. Comme le remarquera plus tard sa seconde femme, il a désormais besoin de cette déchéance pour écrire, comme si par la création il pouvait racheter toutes ses pertes de jeu. Dans cette première tournée européenne, il est accompagné d’une jeune beauté étudiante – Pauline Sousslova – qu’il aime d’autant plus que celle-ci le trompe et le méprise et qu’il mettra en scène dans Le Joueur (1866).

Couverture pour "Les carnets du sous-sol", Magnard. Mon préféré

A son retour, Dostoïevski enterre tour à tour sa femme puis son frère. De cette période de solitude, on retiendra Mémoires écrits dans un souterrain où le héros exprime un mépris fanatique des lois de la nature, où il n’est question que de repousser les limites du possible.
Lors d’un second voyage en Europe, toujours ruiné par le jeu, pressé par ses créanciers, Dostoïevski conçoit Crime et châtiment (1866). Ce roman magistral, universellement connu, pose la question du prix de la vie et de la liberté, celle de l’égalité entre hommes ainsi que celle de la justice divine ou humaine. Rassuré par ce succès et aidé par sa seconde femme, qui fait office de sténographe, il enchaîne la rédaction de plusieurs grandes œuvres, dont L’Idiot. La folie du jeu le quitte, peut-être suite à la perte de sa première fille. Il entreprend Le journal d’un écrivain, publié sous forme de périodique, où se mêlent opinions politiques et nouvelles, qu’il interrompt bientôt pour rédiger l’œuvre qui sera le plus grand succès de son vivant : Les frères Karamazov (1880). Adulé, comparé aux plus grands – Tourgueniev, Gogol, Tolstoï – il est invité à prononcer un discours en l’honneur du centième anniversaire de la naissance de Pouchkine. Dans cette intervention, il met ses dernières forces, tentant de réconcilier occidentalistes et slavophiles dans la figure d’un russe universel. Quelques mois plus tard, alors qu’il a repris son Journal d’un écrivain et rédige la suite des Fréres Karamazov, il meurt d’une hémorragie interne. L’œuvre de Dostoïevski, mélange de mysticisme et d’humanisme, a mis en avant de façon intemporelle et universelle le lien intime entre liberté et responsabilité.  Sans doute est ce la une des raisons pour lesquelles la Russie stalinienne ne lui réserva  pas un bon accueil. En 1931,  Lounatcharski,  commissaire du peuple à la culture, déconseillait la diffusion de ces ouvrages à l’esprit petit bourgeois. En 1936, au plus fort de la répression stalinienne, on pouvait être arrêté pour avoir lu Les Possédés. Les lecteurs étaient en effet ébahis par tant de prescience : « Comment a-t-il pu savoir tout cela ? ». Ce n’est  qu’en 1956 que furent publiées les œuvres complètes de Dostoïevski. Et il fallu attendre la perestroïka pour que les tirages consacrés à cette fleuron de la littérature deviennent réellement significatifs dans son propre pays.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

Nb : il est vraiment fait d’or 😉