Un voyage en Géorgie

Multiplions par la tendresse
La faim, l’enfer par paradis,
Mettons la serre au ciel des glaces –
Nous obtiendrons la Géorgie.
Pasternak, 1933, « Les Vagues », trad. de M. Aucouturier

Août 2008

Après s’être échiné une longue semaine à fabriquer l’univers, L’Eternel pris un bon bain. Lui vint alors l’idée – qui s’avérera bientôt désastreuse – d’en partager les richesses entre ses habitants.
Il envoya une convocation à tous les chefs de tribus, les invitant à venir recevoir leur lot, accompagnés de leurs guerriers, femmes et enfants. Il se forma aussitôt dans l’éther une immense file d’hommes et de femmes aux visages passablement anxieux. Chaque clan s’approchait tour à tour, tremblant devant la puissance céleste et, ayant été gratifié, repartait plus ou moins satisfait du don qui lui avait été fait.
Mais un peuple – les Géorgiens – ne reçut rien car il manquait tout simplement à l’appel. Ce n’est que quelques jours plus tard que ces derniers arrivèrent en une grande farandole de chants, de rires et de danses, égayés par le vin qu’ils transportaient dans leurs outres. Dieu ne manqua pas de s’étonner de les voir arriver ainsi, aussi tardifs qu’insouciants. Les Géorgiens formèrent un arc de cercle autour du Difficilement Nommé et  dirent « Ah ! que cette vie que tu nous as donné est belle . Vois-tu nous allions nonchalamment, de fleurs en papillons, de vallées en torrents, célébrant ta gloire à chaque instant et nous n’avons pas vu passer le temps. » Le Tout Puissant répondit alors qu’il était bien embêté car il avait déjà distribué toutes les montagnes et toutes les plaines, toutes les collines et tous les déserts. Les Géorgiens réfléchirent un instant puis répondirent que cela ne faisait rien : ils avaient la vie, du vent et du soleil, cela suffisait amplement. Sur ce, ils repartirent dans le même  désordre joyeux, échevelés, puissants.


Dieu réfléchit à son tour – un peu plus sérieusement cette fois !  – et les rattrapant d’un bond,  il dit : « Franchement, vous me plaisez un brin, vous autres !  Alors voilà : je ne vous ai pas dit toute la vérité. Il me reste un bout de terre, un jardin escarpé, un coin de Paradis que je m’étais réservé, au cas où. Mais tout compte fait, je préfère vous le donner :  vous le méritez bien ». Ainsi naquit საქართველო , Sakartsvelo, la Géorgie.

La suite ?  Premières vibrations

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Premières vibrations

Dans une vie précédente, j’ai parcouru l’ex-URSS en long et large et surtout en travers. Entre deux visites d’usines, j’ai brûlé ma couenne dans les saunas de l’Oural, collecté le marbre et le mica entre les rails du transsibérien, flâné dans les marchés bleutés de Samarkand. De tout cela rien n’est oublié. Mais parmi tous ces instants merveilleux et insolites, il en est un qui me hantait plus particulièrement jusqu’il y a peu…

Il y a onze ans de ça, j’ai passé la frontière qui sépare l’Azerbaïdjan de la Géorgie.

A vrai dire, c’était un jour maudit où les nuages épousaient la montagne en vomissant un crachin jaune et gluant. Et le passage de la frontière avait été plus qu’épique. Nous – j’étais avec mon amoureux d’alors – avions demandé au chauffeur qui nous menait de Bakou à Tbilissi de faire un petit détour par les  montagnes pour y admirer le palais de Sheki, construit au XVII ème et classé par l’UNESCO au patrimoine mondial.

ŞəkiVisiter Sheki impliquait de ne pas passer par la route principale, mais par une route de montagne, menant à..une douane de montagne…
Or, arrivés à la frontière, il s’avérât que Tafic, le chauffeur – que nous avions rapidement rebaptisé Trafic – en tant que tchétchène  n’était pas autorisé à entrer en Géorgie. Sans doute bénéficiait-il de complices à la douane principale, mais là, non. Les douaniers nous autorisaient, nous les Européens, à passer la frontière à pied…et à rejoindre Tbilissi, toujours à pied, avec les valoches :  250 km.

Ne souhaitant pas mettre à profit ce bon conseil, nous nous retournâmes : deux autochtones, proches parents des Rapetout, nous proposèrent de contourner la difficulté en passant par « la route noire », soit une piste terreuse dans la steppe en contrebas. Las !  La cabane de guingois qui servait de poste frontière, agrémentée d’une branche d’arbrisseau pour toute frontière internationale, subissait au moment de notre arrivée un contrôle des forces armées.  Nous fûmes donc arrêtés par d’accortes militaires, rendus fort suspicieux par les documents arméniens que nous transportions dans nos bagages.

Conduits dans une caserne – où l’on creusait trois tombes- puis dans une autre, nous passâmes de longues heures d’attente, avant que le commandant en chef de la région nous invite à boire un bon thé  en devisant sur la comète de Hale –Bopp dont la queue de plus de 100 millions de km de long  éclairait alors l’univers.

Sur ces courtoisies versaillaises, assuré que notre sortie n’aillait pas raviver le conflit avec l’Arménie, le commandant nous raccompagna au premier poste frontière. Des mafieux arrivent en Mercedès, passent à fond la caisse.  Les douaniers se rhabillent. Après une bonne heure d’attente – bonus –  nous passons en Géorgie, au beau milieu de la nuit, sans un lari en poche, ni savoir déchiffrer la moindre lettre de l’alphabet géorgien. Rencontre avec une écriture somptueuse, mais bien étrange…

Autant dire que la route jusqu’à Tbilissi ne fut pas exactement droite. Vers 4 heures du matin (partis de Bakou la veille au matin), notre vénéré Trafic nous abandonne au pied du Sheraton Metechi Palace Hôtel, sans avoir manqué de contrevenir au code de la route en plein Tbilissi, ce qui failli nous mener encore au poste, évité de justesse par des flics fumeurs de clopes occidentales et compatissants. En pénétrant dans le hall du palace, nous fûmes brutalement ramenés à un confort concret,  autrichien : remix de Mozart et petits chocolats soigneusement enveloppés, posés avec délicatesse au centre de l’oreiller.

La suite ? Tiflis, un jour, Tiflis toujours

Retour…20 ans après la chute du mur

D’abord la rencontre avec Macha, ma prof de flûte, une russe de Géorgie, excellentissime pédagogue.
L’hypothèse – formulée dès mon 1er retour – que les talents et charmes des Russes étaient aussi nourris de Géorgie trouve dans cette rencontre quelque renfort. (On met de côté bien sûr… Staline, Béria, Ordjonikidze… etc. !).  Donc, il fallait en avoir le cœur net, retourner, vérifier. Revoir le Grand Caucase. Prométhée déchaîné.

Je m’ouvre de ce projet à Olivier – alias Lioubimov –  mon nouvel amoureux, qui bien que tenté, se méfie un peu de la situation politique et s’oriente plutôt vers une expédition sibérienne. Cependant, il s’avère impossible d’organiser ce tour dans l’Altaï. En attendant, c’est le retour de l’option géorgienne  et j’obtiens d’Olivier un feu vert de principe. Or, au même instant, une bonne amie se trouve à Tbilissi (où elle dépense à son tour les sous de l’Europe ) : elle trouve des agences de tourisme. Quelques échanges d’e-mails et un transfert bancaire plus tard, le tour est joué. Nous partons …

La prreuve du voyage (expression ivorienne^)

Atterrissage de nuit à l’aéroport de Tbilissi  tout juste reconstruit par un consortium comprenant des turcs, des autrichiens et…la Banque Islamique de Développement ! Il fête au bout d’un an son millionième passager (quand l’aéroport Charles de Gaulle compte plus de 160.000 passages par jour).

Il fait pas loin de trente degrés dehors et l’animation est à son comble, bien qu’il soit près de quatre heures du matin. Nous trouvons aisément notre guide – un jeune homme d’une vingtaine d’année, Gela, curieux, communicant.

Tbilissi a changé du tout au tout. A la sortie de l’aéroport, une splendide gare aux formes ultramodernes, attend d’être mise en service pour relier la ville à l’aéroport. La route principale qui mène à la capitale, rebaptisée G.W. Bush il y a quelques mois, est lisse sur toute sa longueur à l’exception de quelques centaines de mètres. Un exploit dans cette région (l’ex-URSS) réputée pour ses nids de poule.

Puis le centre ville :  lumières, lumières, lumières…et fontaines. Ces dernières sont le petit hobby de Misha, Mikheïl  Saakachvili, jeune président fougueux de mon âge : quarante et un ans. Ces fontaines sont l’aveu  public de sa mégalomanie grimpante, et en tant que telles provoquent l’ironie de la population. Nous parvenons à l’hôtel, il est temps de découvrir la télé géorgienne en sirotant une gorgée de whisky. Pour avoir beaucoup dormi dans des hôtels de style soviétique ou mondialisés, je goûte l’originalité de celui-ci. Le mobilier, d’inspiration années 70 est ultra confortable et élégant.

Avto Varazi “Violin”, 1975, Mixed media on cardboard

Je suis aussi impressionnée par le fait que l’Hôtel se nomme Avto Varazi, du nom d’un peintre géorgien peu connu, ayant vécu de 1926 à 1977. Fait encore plus remarquable, le petit bureau est agrémenté d’un véritable ouvrage d’art bilingue, présentant une biographie du peintre et des reproductions de ses toiles. La Géorgie aime l’art, c’est sûr !

La télé nous offre d’autres horizons, en grande majorité des chaînes russes, quelques chaînes géorgiennes et les inévitable CNN et compagnie. Il est temps de prendre quelque repos, dans quelques heures, nous plongerons dans la chaude et douce Tbilissi.

La suite : Red Bull, Pink Floyd et vodka

Entre deux vignes

Se décider à quitter Tbilissi, prendre la route. Nous passons à l’agence de voyage où Vakhtang – le boss – nous fournit quelques détails sur notre trek et nous recommande de lui confier quelques précieux documents (passeports, billets d’avion, argent) que nous pourrions regretter de voir choir dans un torrent… Ces détails réglés, j’acquiers dans un kiosque attenant un paquet de moellissimes gâteaux au miel et aux noix, servis avec un franc sourire. Et nous prenons la route….vers l’Est, qu’on vous dit !

La route est plus que hasardeuse, on suit la direction de l’Est mais que d’entrelacs, que de routes abandonnées, défoncées, qui longent une voie de chemin de fer digne d’un film de Tarkovski.  Peu à peu nous entrons dans le semi désert qui forme la frontière avec l’Azerbaïdjan. Les arbres fruitiers offrent de fragiles et ultimes touches de vert. Au milieu de ce nulle part est posé un village construit de toutes pièces en remplacement d’un autre village de montagne détruit par un tremblement de terre. Implanter des montagnards en plein Sahel géorgien, tel était le volontarisme soviétique. Il s’est depuis émoussé. La moitié des maisons, quittées de leurs réfugiés, ont été transformées en étables. On ne s’arrête pas dans un village pareil. La route épouse la crête et offre un magnifique paysage de pierres et de sables, effleuré par des aigles. Nous touchons au but, un monastère troglodyte, construit au 6ème siècle par David Gareji et entretenu depuis par des moines, régulièrement menacés, voire exterminés, notamment par les mongols au 13ème siècle.

A notre arrivée, de goguenards miliciens surveillent les hurluberlus que nous sommes en nous intimant le respect d’un lieu aussi sacré. La photo prise d’un superbe moine aux yeux profonds est immédiatement détruite. Accueillants néanmoins, les moines nous permettent la visite d’une partie des lieux sacrés. Sur la porte d’entrée, dans la pierre usée, sont gravés un aigle et des moutons qui auraient sacrifié leurs vies pour celles des moines. Une minuscule chapelle accueille le tombeau de David. S’y côtoient des merveilles médiévales, à la fois rustres et délicates et des icônes de pacotille venues remplacer d’authentiques œuvres d’art. On nous conte l’histoire d’une pierre, posée sur le tombeau. David avait rejoint Jérusalem à pied. Mais à son arrivée, il se sent indigne d’un lieu si divin et après avoir parcouru quelques milliers de kilomètres…il fait demi-tour. Cependant, il ne résiste pas à la tentation de ramasser trois pierres. Arrêté, il est considéré comme un voleur par la milice locale. Il proteste de son innocence, alors on lui laisse une pierre pour le retour. La pierre originale serait entreposée à Tbilissi. Ici, gît une copie. Une pierre rapportée d’un voyage –où seul le chemin est réalisé, le fardeau choisi mais allégé, la tentation tempérée !  Puis nous entamons l’ascension d’une dalle en grès, sous un feu désertique. L’autre versant de la colline, plus aéré et donnant sur les carrières azéries, recèle une dizaine de cavernes creusées au long des siècles, ornées de magnifiques fresques peintes entre le 8ème et le 10ème siècles, mais depuis abîmées par le soleil et la signature des visiteurs. Comme les gamins qui marquent leur nom sur un arbre, les touristes soviétiques ont ici escaladé les parois vertigineuses pour inscrire un Boris, 1975, Macha aime Pacha, 1984…

Le convoi reprend la route en direction de Telavi, capitale de Kakhétie. En chemin, nous visitons la cathédrale d’Alaverdi, par la taille deuxième de Géorgie. Elle porte bien son surnom de cygne, élancée, blanche, posée en pleine campagne. Agressée par les Russes à l’époque tsariste qui tentèrent alors d’en effacer les fresques, elle est aujourd’hui l’objet d’importants travaux de restauration.
Puis, traversant d’innombrables villages abandonnés, entourés de vignes, nous atteignons Telavi. Déjà signalée comme importante par Ptolémée au IIème siècle, elle reste aujourd’hui une bourgade animée au pied de la chaîne du Grand Caucase. Traversée par des torrents, ornée d’arbres pluri centenaires. Il fait doux y vivre, le marché est riche de milles produits, vins, miels, épices et fruits. Nous sommes accueillis par une famille russo-géorgienne qui nous offre de bon coeur les douceurs de leur maison-datcha. On vit sur un balcon immense, qui surplombe la basse-cour et les arbres fruitiers. Sur ce balcon, on mange, on dort, on chante, on déguste une cuisine riche en saveur. Un bonheur. La digestion est assurée par une ballade du soir dans un grand parc surplombant la ville. Tous les habitants semble s’y donner rendez-vous. Tous les âges s’y mêlent, l’ambiance y est tellement bon enfant que nous paraissons projetés dans un autre siècle.

La suite : A l’assaut du Caucase

A l’assaut du Caucase

Le lendemain, Gela nous emmène au marché à l’aube. Fréquentation rapprochée de carcasses et d’entrailles dès potron-minet, il faut avoir le cœur bien accroché…Bardés de ces victuailles, une Niva 4×4 vient pour nous conduire au fin fond du Caucase. Je retrouve le même paysage géologique connu de l’autre côté, au Daghestan : les impressionnants défilés du Caucase. Profonds, sombres, vertigineux, creusés sous vos yeux par des torrents d’une énergie inouïe. Les lignes électriques, posées à la fin de l’époque soviétique sont abandonnées. Les chauffeurs de camion, experts, dévalent la piste à fond de train. Nos autos escaladent d’énormes blocs pierreux, passent sur, sous, dans les torrents. On ferme les fenêtres et parfois…les yeux ! L’eau est thérapeutique. Malades en pèlerinage. On passe un col à 2000 mètre d’altitude. Sur le versant suivant, rencontre d’énormes congères, sous lesquelles passent les eaux vives, tandis que nous passons dessus.

Nous atteignons bientôt l’alpage magnifique qui marque l’entrée de la région où nous allons réaliser notre trek : la Touchétie. Avec la Svanétie, la Touchétie est la plus belle partie montagneuse de Géorgie. La région a été promue au rang de parc national il y a deux ans et la Géorgie compte en faire une de ses régions touristiques les plus dynamiques. L’entrée du parc est marquée par Omalo, village médiéval posé sur un vaste alpage tout en prairie, fleurs, chevaux en liberté. Nous faisons un stop à une petite base militaire pour signaler notre trek, qui longe la frontière avec la Russie, plus précisement le Daghestan puis la Tchétchénie.  On enregistre les promeneurs au cas où.
Puis nous reprenons la route dans une épaisse forêt pour rejoindre Shenako, petit village surplombé d’une belle colline où une minuscule église aux proportions idéales a été récemment restaurée. Accueillis par une famille du village, dans une maison-balcons, nous entrons en contact avec les Touchètes , peuple de grands cavaliers. Durant les périodes froides, la population descend habiter dans la vallée au voisinage de Télavi. Le don de cette région leur aurait été fait par le seigneur de Kakhétie après qu’un de leurs guerriers ayant défendu la région contre une invasion, eut chevauché jusqu’à Télavi sans s’arrêter. C’est une modalité d’établissement des frontières régionales peu répertoriée et peut-être légendaire, mais qui semble depuis parfaitement incontestée.

Vert-tiges !

A l’été, les touchètes rejoignent leurs alpages et nous constatons qu’effectivement les villages sont peuplés comme au « bon vieux temps ». Une immense famille s’agite pour recevoir dignement leurs hôtes occidentaux. Nous partageons cet accueil avec un groupe de hollandais qui effectuent le même périple que nous. Ils sont un peu différents des hollandais que nous avions côtoyé dans le Jura, plus sportifs, plus ouverts, mais ont deux points communs :  être tout aussi bien équipés et parler une langue aussi rude ! Pour adoucir ce sort, la cuisine touchète, réalisée dans une courette de pierre est tout indiquée.

La suite : Dans les sources