TEMPS ERRANCES 2 – OULAN OUDE

(La nouvelle débute là : Le départ)

Deux enquêtes se croisent

La rue empestait le caoutchouc fondu. Le vent était cru. Un ciel d’étain assombrissait la brique des immeubles de la rue « 1905 ». Sur les bords de la rivière, une usine diffusait sa lumière orange et vaporeuse. Victor se dirigeait vers moi, pantalon flottant dans les jambes. Un drapeau noir. C’était lui, le fils de Mad. Diabolov junior. Je le reconnus immédiatement et n’eus aucun mouvement de recul. Au contraire, je bus ses paroles et suivi ses pas. Il me conduisit non loin du sauna, dans un petit salon de thé, bien calfeutré où nous commandâmes deux thés verts. Je voulais pomper à Victor ses connaissances, ses idées et ses hypothèses sur les rythmes de transe des chamanes. Ma petite enquête. De l’air, des aigles, du mica et du rythme, plein de rythme.

Je me suis présentée rapidement, posant, dans un russe un peu heurté, ma première et dernière phrase.

«Minia Zavout Hortense….On m’appelle Hortense, je suis belge. Je joue des percussions et je m’intéresse aux traditions chamaniques. Je voudrais en savoir un maximum. Votre père m’a dit… »

« Tchevo, tchevo… ». En russe, ça veut dire : « De quoi, de quoi… ».  J’ai pensé qu’il ne m’avait pas comprise ou bien que senior lui avait raconté un gros bobard, pour le décider à venir au rendez-vous, ce vieux grigou.

Cinq heures plus tard, nous survolions l’Oural, direction Oulan Oudé. Victor : excité comme un insecte, regard luisant. Son enthousiasme n’avait pas décliné depuis cet instant, au salon de thé où il s’était mis à parler très vite : c’était une opportunité à ne pas manquer, justement, lui aussi devait faire un petit tour en Sibérie, urgent, avait besoin de quelqu’un pour l’accompagner, sans trouver personne, ses amis, tous enfouis sous de lourdes responsabilités. C’est donc tombé sur moi…et j’ai dit oui, bien sûr. A quoi bon moisir à Moscou une minute de plus ? Les avions étaient presque vides. Nous sommes partis à la volée, dans un ballet de gazoline.

L’aéroport bouriate, resté soviétique, comportait trois salles : gens, choses, étrangers.  Mais il y avait longtemps que les gens allaient chez les choses et que les étrangers pouvaient aller chez les gens. Nous nous enfournâmes dans une voiture particulière, le soi-disant taxi pas cher. Deux cigarettes plus tard, à peine un quart d’heure, nous arrivâmes en « ville ». Victor fit arrêter l’engin devant une bâtisse anguleuse surplombant une large place en terre battue. Hôtel Retro, grand luxe :  électricité un étage sur deux.

Place centrale à Oulan Oudé

Après une petite heure d’installation, nous nous retrouvâmes dans la chambre de Victor, qui donnait sur une courette verdoyante. Je constatais que, si Victor avait embarqué peu d’affaires dans notre départ express, il avait tout de même avec lui beaucoup de papiers. Un instant, j’eus un drôle de sentiment, un doute, presque les chocottes, puis c’est passé. Avec une blague sur les fonctionnaires. Il m’emmena déjeuner dans la cantine d’une école, située à quelques minutes à pied de notre base. Durant tout le repas, nous devisâmes sur les transformations politiques en Russie puis, marchant en silence, retournâmes nous allonger au Retro.

La suite ? Le chamane

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TEMPS ERRANCES 5 – JEAN YANNE

(La nouvelle débute là : Le départ)

J’eus encore d’autres surprises. Sûr, les cultures traditionnelles étaient représentées. Mais il y avait aussi des tas de jeunes. Rock, jazz, fusion. Fête à chaque coin de « rue » : on mordait à pleines dents dans d’odorantes brochettes de moutons, dégoulinantes de bon jus, matière grasse avec matière rouge. Les hommes avaient le chapeau de travers, les femmes chipotaient dans leurs châles. Tandis que je digérais sous la tente centrale, on vint me chercher, me priant de me rendre au cinéma. On passait un film français, il ne fallait pas rater ça. Je me rendais sur place, intriguée. Belmondo ? Delon ?
En tous cas, certainement pas Godard. La bande de gamins qui était venue me chercher, piaillait et se chamaillait, ne cessant de me demander si je connaissais Ian Ian et s’étonnait à grand bruit que non. Jamais entendu parler. J’arrivais au cinéma où l’on m’attendait pour démarrer la séance. Les premières paroles du générique éclaircirent mes doutes. « Quand les pavés volent comme de grands oiseaux gris … ».  Tout le monde il est beau, tout le monde, il est gentil ! Ian Ian n’était autre que Jean Yanne ! Les cons ! Un vrai succès en Bouriatie !
Impossible d’oublier les faces cuivrées des bergers, illuminées de rire à la vue de Blier jouant du tac-o-tac puis hochant la tête, approuvant, graves et concernées, les diatribes anti-marketing de l’animateur vedette, Christian Gerber. Rebelle. A la fin de la séance, quelques curieux vinrent s’attrouper autour de moi, pour parler avec la fille qui venait du pays de Ian Ian. Heureux qui ignorez la guéguerre franco-belge ! En donnant quelques détails sur les conditions historiques du film, je me fis passer sans trop de mal pour l’ennemi.
Leur recommandais aussi  « Chobizenesse » et bien sûr « Les chinois à Paris » …
La nuit qui suivit = chaos. Brasier. Garit ! Ceci veut dire : ca brûle ! et c’est de là que vient le nom de Gary, Romain.
Jusqu’à l’aube, je déclarais à qui voulait l’entendre que j’avais beaucoup à dire mais ne parlais jamais qu’en présence de ma vodka. On m’aida à me désaltérer, sans m’écouter plus que ça, vu que de toutes façons je dansais, quelque part, direction galaxie.
Le lendemain, il y eut les cérémonies officielles. Au cœur du dispositif : mes amis chamanes. Habillés de couleurs chatoyantes, ils entonnèrent des chants plutôt gutturaux, chacun leur tour d’abord. Ceux qui ne chantaient pas fumaient un drôle de truc. Enfin, ils se mirent à chanter tous ensemble, élevant l’assistance au-dessus, très au-dessus de l’azur.  Somewhere, over the rainbow.

Suite et fin : Kant dans les amandiers

Kant dans les amandiers

Il fallu partir. Complément. Abandonner Sibir, ses ballasts de marbre blanc, ses gares pittoresques. Mon western. Victor se chargeât de me faire décoller, mit toute son énergie pour m’arracher à ce gouffre.
Dans l’avion, je le sommais de me donner des explications sur son français, si parfait. Il me raconta son enfance, son père, les discours, réels ou imaginaires, des grands littérateurs français que ce dernier mettait en scène pour égayer sa petite famille, à certaines époques, où les distractions – et les gens,beaucoup de gens – disparaissaient de Moscou.

Le J’accuse de Zola avait décidé de sa carrière de juge. Il me dit qu’il lisait beaucoup, y compris en d’autres langues. En grec, latin, allemand, un petit peu en espagnol. Cela permettait d’aller aux sources. Les grecs, bien sûr, mais aussi Lucrèce, Spinoza, Sainte Thérèse…Tant d’autres. Mêmes des français ! Montaigne, La Fontaine, Desproges.
En revanche, il ne lui venait pas à l’esprit le nom d’un quelconque moraliste belge. Normal, mon vieux en Belgique, on y est tous, moralistes, et 100% Magritte !

En tant que juge, il devait rendre justice, n’est-ce pas. La belette au long corsage départageant le lièvre et la torture. En creusant  les questions morales, il s’était aperçu qu’elles amenaient nettement plus loin que le fragile édifice de la justice humaine. Avec Sainte Thérèse, il avait découvert l’humilité. Avec Saint Augustin, la faute heureuse, felix culpa. Avec Alain, la magnanimité.
Il brossait le tableau d’un univers de vertus curatives, d’autres éducatives. Et même des verts tutus, car qu’il connaissait l’Oulipo.

En bref, Victor était un puits de science sur les chemins qui mènent au bien. En revanche, il était nettement moins calé sur les vices. Il me dit que ces derniers étaient beaucoup plus nombreux que les vertus et naturellement plus retords dans leurs apparences. Mais il se montra peu désireux d’aller plus loin. D’illustrer. Remarque, avec le chamane et le gouverneur, on avait eu notre dose. Et puis  je respectais ce tabou opportun : il ne manquerait plus que je doive parler de mon cas ! Après un détour par Orenbourg, je rentrais à Ixelles.

Un peu sous le choc, tout de même. D’habitude, les questions morales, les Kant et autres « qui t’regardent », ça sent le sirop d’orgeat, la dentelle épuisée, le vieux tilleul dégingandé, tout embrouillé. C’est vrai, on n’y comprend rien. Où est le mal où est le bien ? Le mal ne fait-il pas avancer, voire exister le bien ? Une même qualité ne peut-elle pas se révéler tantôt vertu, tantôt vice. Et lycée de Versailles ! Ah, c’est pratique : jolies médailles, méchants revers.

Et puis à quoi bon vouloir être meilleur puisque nous sommes tous égaux ? Cependant, mes frasques sibériennes m’avaient ouvert des horizons. C’est le cas de le dire ! Non, la curiosité, n’est ni « un vilain défaut » (abrutis, bougres d’ânes !), ni une qualité absolue. Il faut en user avec prudence et tempérance, c’est tout. Pas avidité. On vous l’a pourtant déjà dit. Tant pis pour l’hymne à la diversité. Lui préférer la joie. Ne pas tomber dans le piège de la toute puissance. Au nom de la perfection, y renoncer. Etre curieux des autres sans doute, mais pas toujours. Savoir – parfois – être humble et discret… Etre curieux de soi, du silence, de la mort. C’est qu’en morale, on ne rend des comptes qu’à soi même et… à l’humanité !  Tutoyer les extrêmes pour mieux affronter le néant. Faut qu’ça balance. En morale, rien n’est donné : la théorie ne constitue que les balbutiements. On est sans cesse mis à l’épreuve.
La morale, c’est dur, depuis toujours. Surtout pour les politiques : peu y résistent. Vous pouvez vérifier : l’apprentissage par la tentation n’est pas au programme de l’ENA. « Que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre ». Euh, si possible, un rubis, un grenat, une aime-road.
La morale, on y arrive souvent par accident. Un pas de traviole  et hop ! Une chute qui vous laisse face contre terre , suffisamment longtemps pour que vous finissiez par apercevoir de minuscules failles dans la roche, qui s’écartent, laissant passer un autre genre de lumière. La morale, ça permet d’user de nos forces à bon escient (le fameux bonnet scient), d’être efficaces, de nous aider  à faire le bien. Tout comme les percussions. Aussi, au début, il faut taper ritenete. Se retenir, oui, respirer, être patient. Puis se déchaîner, se calmer.
La morale, c’est remplacer des nuits de travail acharné pour sauver le Tiers monde, la République et l’honneur, par des jours avec et des nuits sans.

Par plus de bonheur tout de suite. Recalculer à  la hauteur de sa pomme. N’être ni rebuté par la petitesse d’une tâche, ni effrayé par sa grandeur. Adaptable, mais ferme dans ses valeurs. Flexy-girl, Indestructi-Boy.

Incontestablement, j’avais fait du chemin, mais je souffrais encore. L’anneau pylorique. Et ce feignant de Cupidon, oublieux de mes amours, parvenait à me gâcher l’humeur. Dans le quartier, pas d’amandier.
Devant le cinéma, il y a un drôle de type qui hoche la tête de droite à gauche, puis de gauche à droite, sans arrêt. Plus loin une femme descend la rue, hagarde, avec une épaisse crème blanche et grenue sur le visage. Des fous. Résister contre le sentiment d’injustice, digérer le silence.

La ruée vers l’or, ça donne la faim !

Ce matin, j’ai reçu un gros colis de Russie, avec Victor pour expéditeur. Il s’excuse d’avoir oublié l’essentiel. Une étourderie qu’il tient à rattraper sans délai. Je trouverais dans le paquet, fait de vieux papiers gris, deux ouvrages de référence. « Les mémoires d’un écrivain » de Dostoïevski : « Toute ma vie, j’ai vécu dans l’excès ». Et un recueil de poésie de Mandelstam. « Ne lire que des livres d’enfants ». En remerciement de ces délicates attentions, je lui expédiais la collection complète des films de Chaplin. Modèle de courage. Redoutable metteur en scène de nos lâchetés, de nos espoirs. Je précisais dans le courrier que mon clown préféré avait assidûment lu Kant. Au cas où. Kant dans les amandiers. On ne peut pas renoncer à tout.


Nota bene

Pour connaître la philosophie de Charlot, lire un poème qui lui est attribué et qui se nomme le jour où je me suis aimé pour de vrai.

Pour ce qui touche au petit et au grand, voir Sainte Thérèse. Le Chemin de la perfection, XXXII, p. 374. Cette référence, je l’ai trouvé dans un excellent recueil sur la curiosité publié par Autrement, collection Morale…mais il est épuisé, à mon grand dam.

Cette nouvelle, je l’ai écrite dans le cadre d’un concours organisé par LA bouquinerie d’Alésia

Poche-trons

Il est très méchant de dire de quelqu’un :  » c’est un alcoolique ». Et plus encore de chuchoter d’un ton qui se veut apitoyé : il est éthylique au dernier degré…
Ces termes ont une consonance scientifique, une précision brutale, tragique qui incite à les prendre au sérieux…

On qualifiera donc plutôt un individu porté sur la bouteille : d’ivrogne, de poivrot, de pochard, de picoleur, de biturin, de biturige (tribu belge, NDLR); on dira qu’il est du goulot (ou de la tétine), qu’il glougloute, qu’il a la dalle en pente, etc.
D’un homme ivre, on dira…que la rue n’est pas assez large pour lui, qu’il marche le vent debout…qu’il est dans les vignes, qu’il est cuivré, bien bronzé.
(et qu’est ce qu’on peut dire aussi ? il mesure le terrain, merci Joel)

Parlant des lendemains vaseux, on dira qu’il a la gueule de bois (ou, plus discrètement, la G.D.B)…qu’il est à l’eau de Vichy, qu’il voit voler des éléphants roses…mais on évitera toute allusion directe au délirium tremens.
On peut aussi faire livrer au domicile de l’intéressé 6 belles roses accompagnées d’un carton portant ses simples mots : « Comme ça, tu auras la douzaine ».
Un  matin, au bistro, j’ai entendu la conversation suivante :

Pochtron de gauche : Boire, c’est plus à la mode
Pochtron de droite : Ouais, t’as raison, faudrait éduquer des ivrognes…

Pour les définitions, voici ma source :

Dictionnaire des injures – Robert Edouard, en 10/18 .

On trouve aussi dans cet ouvrage de référence, les définitions (et surtout les usages) de avorton, boudin,cloporte, débris, entôler, félon, goujon, jobard, macaque, névropathe etc.

Et si vous voulez en savoir plus, il ne vous reste plus qu’à l’acheter, bande de cétacés !