Petit guide de survie

Un rapide aperçu de : à quoi (et comment) ai-je survécu ?

Albert Sabin

Aux mômes poliomyélites, du bourg de mon enfance,
Engoncés, torturés, mais qui voulaient fort vivre
Mais dis moi où, dis moi,
T’as mal où, c’était Lamalou
Du soleil, des sources, massif du Caroux

Aux orgies Carambar, aux saouleries Antésite,
Au courroux de l’accorte rombière qui m’voyait chourer,
Alors que c’était  l’apesanteur
qui avait empli mes poches de gamine
de sucres et de rient

Aux mobylettes qui vont trop vite, décapitent les ados
Aux crimes de l’apartheid qui pressure les têtes, comme de simples oranges

Gagner, claquer ?

Au clash de ma cousine, contre le mur d’un train
Au clash de ma cousine, cousine et amie, Catherine,
fauchée par le Sida, et son groupe Téléphone, nos parties de flipper
N’a pas eu les trois balles, le flipper fait tilt
Moi j’ai eu l’extra
Va t’en savoir pourquoi

Aux éclipses de soleil, aux fous exposant
Maladies et sexe
Aux fillettes naïves, dans la buissonnière

Août 2008, toutes sortes d'éclipses.

A la dose de cyanure, au rein artificiel,
Aux alcools planqués
Ma demi déesse, tellement fatiguée

Au cursus de BEP, visites  « psychiatrie »,
Comme dit Kamini, la vie c’est psychiatrie
Hospitalisation sous tiers, que je doit la faire

Illusion d'optique

Pour tout ça et bien non,
pas vraiment de recettes,
Suis dans la stupeur, l’ incrédulité
Devant tant d’injustices et tant de souffrances

J’passe aux stupéfiants,
Prendre les commandes et se laisser aller
Gange à la ganja, il n’y a qu’un pas.
V’là qu’c’est pas assez !
Je pars à Moscou

Rouge et beau en russe, c'est le même mot !

Là est mon secours

Envie d’immenses steppes, de congères, de vent
besoin de toundra, en argot local :  légèrement taré…
Il faut mesurer, fille d’apothicaire

Ce qu’ils ont souffert mes amis les Russes
Comme ils sont vivants !
Chauffeurs de taxi disent des poésies
Un pic de glace tombe sous mon nez
Descend des grattes-ciel et tue les passants
Au dégel, dégel
Juste un coup de chance

Tous égaux

Les morts désirées, les morts accidents
Morts entre deux,
Ils ressusciteront, mais ça prend du temps…

Passions naufragées. Il faut amputer
Que c’est moi la femme !
A moi de couper,
Couler les navires qui prenaient les eaux,
Bricole thérapies, décolle sparadraps
La gangrène n’est plus, nous voici sauvés

Et pourquoi survivre à cet AVC ?
Chance, curiosité et très entourée
Par amour pour ma Chlof, que j’veux pas quitter

le meilleur et le pire

Des emplois dingos, Machiavel, mensonges
Tous sont pas sauvés,
A Sylvie, je pense,
Qu’on a enterrée,
Une Mère courage,
Mais bien trop discrète.
Tu reviendras pas,
Sauf flash dans mes yeux.
Ca me fait si mal

Y a t-il un remède ? Pas trop radical
Que coucher des maux,
Qui  restent sous la peau

bon, je suis pas très foot, mais là...

Que deviendrais-je, en corps
Vais-je toujours survivre ?
Franchement, je ne sais pas,
J’ai la force de mes rêves, de ma fille, mes amis
Y compris d’un bon  psy !
Je m’accroche à ma flûte, je joue la panthère rose et tape sur des tambours

Mais si une comète comac
Me tombait sur la tête
Je voudrais qu’on écoute
Le jour de mon départ,
Une chanson qui dépote
I am dynamite !!!

Post-scriptum

Tout est vrai dans ce poème, évidemment. Y compris la 1ère éclipse de soleil, ver 1974…
Sinon, je donne deux « trucs » en plus : la pêche à la ligne et pour la patience et pour la science de démêler les fils, ou de casser, sans trop de regrets. Et écrire, bien sûr, écrire c’est crier !

Franchement, c’est pas avec un tel poème que j’suis prête à draguer
Pour d’la vraie
J’sèche la fête des voisins, c’est pas bonjour l’ambiance,
Mais un profond silence

Tu es pierre

Les pierres, je les porte, les chéris, les admire ou les sculpte.
Porter, c’est parfois euphorique. De sa racine grecque : bien porter. Michel Tournier me l’a appris par un écrit qu’il a commis sur Saint Christophe. Le roi des Aulnes, bien sûr !
Porter un enfant, lui faire traverser un fleuve. Un des plus beaux gestes à  donner.

Caroux, reste sauvage !

Je suis devenue urbaine depuis plus de 20 ans. Les pierres, dans la ville, sont devenues bien rares. Alors, je les importe, car ma tête est restée dans les montagnes où j’ai eu la chance de grimper dans ma prime enfance. Petites montagnes du Caroux. Magnifique granite, émaillé de mica. La pierre du Caroux est chaude, elle brille, elle accroche doucement, elle est si solide. Elle accueille les fleurs, les animaux, les torrents.  Ce sont mes premières marches. Je tiens à peine debout et je soulève ces grosses pierres, les enlace, amoureuse. Et ma mère, partant à l’assaut des parois verticales, revient toujours gaie. Combien je l’admire.
Et vlan, d’un coup, nous déménageons pour la banlieue parisienne. J’ai cinq ou six ans. Choc sur le macadam, laisse béton !  Quatre ans plus tard, nous emménageons à Fontainebleau où mon père « fort-reste ».  J’y attaque le grès. La varappe m’attrape. J’y passe tous mes samedis – ça me dit – les dimanches aussi.
J’apprends à tenir en équilibre sur de dures réglettes millimétriques, à mettre les doigts dans de petits trous,pas toujours vides, à danser dans l’air. Le groupe est sympathique, même si le prof en profite souvent pour nous toucher les fesses ! La forêt nous enchante. Ca sent très très bon. Mousse, champignons, sève. Seule la pluie peut m’écarter de ces heures de bonheur.

Je suis - un peu moins - folle mais surtout moins douée !

Ensuite, je monte à Paris, mais ne fais pas de ricochets. Je déteste l’hypokhâgne du lycée Fénelon où les enseignants s’acharnent à me dégoûter de tout ce que j’aime : histoire, littérature, latin. Seules les prof. de grec et de russe sont fréquentables. Je suis mal dans ma peau, ma mère est très malade. Je veux tout changer. Un type, croisé par hasard, me parle du métier de tailleur de pierre. Ca y est ! J’ai trouvé ma voie. Je me renseigne sur un BEP, contacte le directeur. Il me prend pour une folle. Une fille ! Et bourgeoise en plus. Il me jette, je toque chez les compagnons. Ils ignorent que l’humanité est constituée par deux sexes. « Condamnée » à poursuivre des études de ma classe sociale, de mon sexe, je passe à l’université pour y faire de l’histoire. Y trouve un grand bonheur. Mais je ne lâche pas les pierres. Je suis opiniâtre. Difficile de démotiver un sculpteur. Camille Claudel, ça vous dit ?!
Je trouve une association,  Remparts qui offre – entre autres – des stages de taille de pierre en échange de quoi nous participons à restaurer de vielles bâtisses. Je fonce. Un des plus beaux souvenirs de ma vie. Nous sommes dans le Rouergue. Au dessus de Saint Affrique. Sur un promontoire, un château médiéval. Le maître nous initie. Il faut calculer, tirer des traits sur les cailloux. Faire des plumes. Et oui, la plume, c’est la première attaque de la pierre. Le rebord par lequel on commence à dessiner la forme. Puis on cogne. Doucement ou fort. Je taille une pierre pour refaire une fenêtre. Symbole. Le stage nous offre la possibilité de sculpter une deuxième pierre à notre guise.

Ma 1ère sculpture

Je fais ce loup-dragon. Je la rapporte dans mon sac à dos. Un gentil monsieur, me voyant ahaner, propose de porter mon sac, je lui dit ok ! Je crois qu’il a été un peu surpris par le poids ;-).

Pour mes 18 ans, mon grand frère m’offre des outils. Je les garde toujours aujourd’hui, même si je n’ai plus de meule pour les entretenir. Et pas d’espace adapté, pour bien les user. Sculpter en appartement, c’est peu conseillé. Bruit, poussière. Mais j’y retournerai. Un jour, j’aurai mon atelier.
Après ce cadeau, je suis encore régulièrement à Fontainebleau et je profite pour faire une autre pierre. Une lionne : elle s’est échappée !

Je deviens collectionneuse acharnée. Asie centrale. Marbre. Là encore, ils me prennent pour une dingue. En tailleur, avec mes dossiers de consultante. Je vais chez un marbrier de cimetière, je négocie une belle plaque de marbre pour 3 kopecks. J’essaie d’y faire une lune. Je n’y suis jamais arrivée. Trop dure.
Sibérie : Sloudianka
! C’est une petite ville, au bord du Baïkal, qui se nomme mica et héberge un des plus beaux musées géologiques que j’ai visité. Entre les voies du transsibérien, le ballast est en marbre blanc.
Caucase : ardoise. Bretagne : granite. Crête : toutes les pierres de la terre,  vomies par Zeus en colère. Des pierres que les marins jettent à l’eau dès fois que je fasse couler le bateau ! Je les récu-pierre !
Tuffeau. Calcaire très propre, crayeux, dont sont faits les châteaux de la Loire. Simples masures ! Pierre aux propriété étranges. Plus elle est humide et plus elle est dure. N’y voyez aucune allusion ! Je visite la carrière transformée en champignonnière… Hors de question de partir sans mon bout de roche. J’achète un gros bloc. Cette pierre a beau être la matière première de bâtisses vieilles de trois siècles, on peut tout simplement la sculpter avec l’ongle. Elle est d’une tendresse infinie.

château, assez perso

C’est la seule que je suis parvenue à travailler dans mon gourbi parisien. La poussière était là, partout, dans mes draps, mais pas le bruit. J’y forme un œuf, dans lequel je trace une onde. Une faille. Une ouverture. Un chemin sinueux.
En dehors de ce contact tactile et créatif, je visite un maximum de musées géologiques : Moscou bien sûr. Le musée est situé dans la flèche de l’université Lomonossov. La visite est conduite par une copine de Dersou Ouzala ! Je veux dire une géologue qui s’est fait grignotée par un ours auquel elle n’en veut pas. Assez âgée, elle pète la forme. Dans ses yeux, du mica. Le musée comporte des exemplaires de pierres du monde entier, des bouts de comètes, des pierres artificielles. Trésor.
Lausanne, pas mal, tranquille, quoi ! Les ressources des Alpes sont nombreuses.
Le jardin des plantes de Paris se défend bien. Non loin, peu connu, il y a un petit musée à Jussieu, admirable. Fermé pour travaux. Na remont. J’attends.

Avec une amie qui connaît mes faiblesses, nous partons passer des vacances à Carrare. Italie. La plus grande réserve de ce marbre blanc qui a servi  à faire les plus belles sculptures que nous ont donné les artistes grecs et italiens. On y apprend l’histoire si dure des ouvriers de la montagne. Engloutis. Ecrasés.
La mégalomanie de Mussolini qui fait extraire le plus gros bloc de marbre de toute l’histoire. Des dizaines de bœuf pour le tracter, pour une colonne qui est aujourd’hui à terre. La carrière est toujours en activité. Le musée qui va avec est impressionnant. J’ai pris de la doc. pour aller faire un stage de sculpture sur marbre, terminer ma lune, mais – normal- ça coûte bon-bec ! Pour thune, on dit aussi caillasse !

Vivent les livres !

Et j’ai aussi des lectures. Deux émergent nettement du lot : Les pierres sauvages de Fernand Pouillon. Un architecte très connu dans les années 50. L’histoire de l’homme est intéressante mais son œuvre sur les pierres sauvages est totalement atypique. C’est le journal du maître d’œuvre du Thoronet. Un splendide monastère cistercien. Ce livre mêle l’amour de la pierre, de l’ouvrage et de Dieu. Je ne suis pas familière du dernier, mais c’est une voie d’entrée. De questionnement. Sur l’amour du beau.
Le deuxième ouvrage que je chéris, c’est un manuel de géologie, de Léon Bertin, professeur au Muséum national d’histoire naturelle. Offert par mon père.
Il est clair, passionnant, drôle. Je le dévore régulièrement, mais il est un peu daté (1946). Ma mère le relie dans du plein cuir, dore le titre sur la tranche. C’est le dernier cadeau qu’elle m’a fait de son vivant. Spasiba, matiouchka .

Mes outils, merci JB !

J’ai aussi des pierres que je porte à mon cou. Deux offertes par ma compagne d’Italie.
Dans ma collection, j’ai des pierres ordinaires, mais aussi des raretés. Comme de la vanadinite. Mon exemplaire vient d’Afrique du Sud. Importée par des industriels français (Métaux Spéciaux), elle est transformée en un liquide fumant – le vanadium – qui entre dans des mélanges qui feront d’autres mélanges.  Je raconterai plus tard comment je me suis procurée cette pierre, car c’est tout une histoire.

Voilà, comme tous les autres articles, celui-ci est voué à grandir. Et surtout à être mieux illustré. Je dois fouiller dans mes archives. Scanner…En fait,  je vais créer un album sur Picasa, parce que ici, ca tiendra pas !

Nb : le jour où j’écris cet article, je vais déjeuner avec ma tante et ma cousine.  Leur nom de famille ? Roche. Le déjeuner est délicieux à tous points de vue. Humain, gastronomique. Ma tante se nomme Annie. Et c’est son anniversaire, demain. Cadeau !

Premières vibrations

Dans une vie précédente, j’ai parcouru l’ex-URSS en long et large et surtout en travers. Entre deux visites d’usines, j’ai brûlé ma couenne dans les saunas de l’Oural, collecté le marbre et le mica entre les rails du transsibérien, flâné dans les marchés bleutés de Samarkand. De tout cela rien n’est oublié. Mais parmi tous ces instants merveilleux et insolites, il en est un qui me hantait plus particulièrement jusqu’il y a peu…

Il y a onze ans de ça, j’ai passé la frontière qui sépare l’Azerbaïdjan de la Géorgie.

A vrai dire, c’était un jour maudit où les nuages épousaient la montagne en vomissant un crachin jaune et gluant. Et le passage de la frontière avait été plus qu’épique. Nous – j’étais avec mon amoureux d’alors – avions demandé au chauffeur qui nous menait de Bakou à Tbilissi de faire un petit détour par les  montagnes pour y admirer le palais de Sheki, construit au XVII ème et classé par l’UNESCO au patrimoine mondial.

ŞəkiVisiter Sheki impliquait de ne pas passer par la route principale, mais par une route de montagne, menant à..une douane de montagne…
Or, arrivés à la frontière, il s’avérât que Tafic, le chauffeur – que nous avions rapidement rebaptisé Trafic – en tant que tchétchène  n’était pas autorisé à entrer en Géorgie. Sans doute bénéficiait-il de complices à la douane principale, mais là, non. Les douaniers nous autorisaient, nous les Européens, à passer la frontière à pied…et à rejoindre Tbilissi, toujours à pied, avec les valoches :  250 km.

Ne souhaitant pas mettre à profit ce bon conseil, nous nous retournâmes : deux autochtones, proches parents des Rapetout, nous proposèrent de contourner la difficulté en passant par « la route noire », soit une piste terreuse dans la steppe en contrebas. Las !  La cabane de guingois qui servait de poste frontière, agrémentée d’une branche d’arbrisseau pour toute frontière internationale, subissait au moment de notre arrivée un contrôle des forces armées.  Nous fûmes donc arrêtés par d’accortes militaires, rendus fort suspicieux par les documents arméniens que nous transportions dans nos bagages.

Conduits dans une caserne – où l’on creusait trois tombes- puis dans une autre, nous passâmes de longues heures d’attente, avant que le commandant en chef de la région nous invite à boire un bon thé  en devisant sur la comète de Hale –Bopp dont la queue de plus de 100 millions de km de long  éclairait alors l’univers.

Sur ces courtoisies versaillaises, assuré que notre sortie n’aillait pas raviver le conflit avec l’Arménie, le commandant nous raccompagna au premier poste frontière. Des mafieux arrivent en Mercedès, passent à fond la caisse.  Les douaniers se rhabillent. Après une bonne heure d’attente – bonus –  nous passons en Géorgie, au beau milieu de la nuit, sans un lari en poche, ni savoir déchiffrer la moindre lettre de l’alphabet géorgien. Rencontre avec une écriture somptueuse, mais bien étrange…

Autant dire que la route jusqu’à Tbilissi ne fut pas exactement droite. Vers 4 heures du matin (partis de Bakou la veille au matin), notre vénéré Trafic nous abandonne au pied du Sheraton Metechi Palace Hôtel, sans avoir manqué de contrevenir au code de la route en plein Tbilissi, ce qui failli nous mener encore au poste, évité de justesse par des flics fumeurs de clopes occidentales et compatissants. En pénétrant dans le hall du palace, nous fûmes brutalement ramenés à un confort concret,  autrichien : remix de Mozart et petits chocolats soigneusement enveloppés, posés avec délicatesse au centre de l’oreiller.

La suite ? Tiflis, un jour, Tiflis toujours