D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère (2)

Cet article vient compléter le précédent : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger

Gloire à la sensualité

Etienne raconte à Emmanuel les difficultés qu’il rencontre pour commencer sa vie sexuelle. Jeune et amputé. Il parle de ces gens, un peu tarés, qui fantasment de faire l’amour avec des handicapés. Cela le dégoûte. Emmanuel, curieux, creuse le sujet. Il découvre que c’est une tendance qui existe et se revendique. Ils ont un site internet ! Certains sont tellement tarés qu’ils voudraient même se faire amputer. Enfin, c’est beaucoup de fantasmes, mais tout de même, c’est troublant.
Etienne explique qu’il est arrivé à faire l’amour avec une femme qui était aussi traumatisée. Différemment, plusieurs fois violée. Ils ont tous deux peur, ils doivent tous deux surmonter et c’est pour cela que ça marche. Pour ça qu’ils sont pleins de tendresse, libérés ils s’abandonnent. Pure sensualité.

Cinq ans de droit, combien de travers ?

On passe ensuite à la description très précise du parcours professionnel d’Etienne. Nommé juge dans un fief provincial, il subit avec succès les rites initiatiques d’une société fermée. Il évoque la pression qu’il subit pour être productif. Avoue ne pas rechigner à la tâche, aimer travailler vite, mais pas au point d’abattre les dossiers comme des troncs d’arbre. Chaque « dossier » = un individu, une famille, un cas particulier. Cela je l’ai bien connu, quand j’étais responsable de l’aide sociale.

Madame, respect

On décortique ensuite le droit lié à la question de l’endettement. Il évoque un professeur de l’ENM qui balaie d’un revers de manche le droit de la consommation. C’est un contrat, tu as signé, tu t’es fait baisé, c’est bien fait pour ta gueule, t’avais qu’à faire gaffe. Comme si les rapports de force n’existaient pas. Comme si les poids lourds du crédit respectaient  le droit. Et bien, non. La loi Scrivener n’est pas respectée. Les contrats de crédit sont bourrés de clauses abusives. Il rappelle aussi que la loi Neiertz, votée en 1989, prend enfin des dispositions pour faciliter la sortie d’endettement et son cercle vicieux. Deux lois élaborées par des femmes, plaise à la cour 😉

En avant, les Indestructibles !

ce patron là va s'en prendre une

Notons tout de même que c’est un monsieur, Philippe Florès, qui s’est emparé de tous ces instruments pour les rendre opérationnels. Notons aussi que pour cela, il a fallu qu’il se trouve des alliés clandestins au sein des organismes de crédit. Chevaux de Troie. Cela me fait penser à ma scène préférée des Indestructibles. Le super héros est transformé en assureur, donc il censé arnaquer, mais il aide une mémé à se dépêtrer. Et flanque un méga torgnole à son chef qui ne pense qu’aux associés ! J’adore ce film et surtout ce passage.

Il fait le récit des audiences, un peu comme dans les splendides films de Depardon : Délits flagrants et 10e chambre, instants d’audience.  Cela veut dire qu’il dresse des portraits plein d’humanité des pauvres jugés. Délits flagrants est particulièrement touchant.
Il y a un autre juge, très différent d’Etienne, qui est beaucoup moins juriste, mais tout aussi efficace, car vraiment impliqué. Enfin bref, chacun son style.
Il fait le distinguo entre les endettés actifs (pris dans le piège de la surconsommation) et les endettés passifs, qui s’endettent  pour survivre. Il fait la différence aussi entres les créanciers professionnels de l’arnaque et puis l’ entrepreneur, souvent petit commerçant, mis en danger par la dette non payée.

Pour la Corée du Nord

Il décrit une scène désopilante de rendez-vous entre le juge et des représentants d’une grosse boîte de crédit,  qui se termine par un trait d’humour génial d’Etienne Rigal. En forme de boutade il leur dit qu’il passe ses vacances en Corée du Nord. J’adore, c’est si rare que les gens parlent de la Corée du Nord. C’est une forme de plaidoyer comique pour la liberté et la polémique, à armes égales…

Il reste une bonne centaine de pages. Pleines de belles découvertes. Trois est un joli chiffre, j’arrive ! A y est, j’suis arrivée  : Il sait où il est

Je dédie cet article à une très grande amie, qui est en fauteuil roulant suite à sale accident. Quand j’ai le moral en berne, c’est à elle que je pense. Depuis son accident, elle a fini sa thèse de géographe dans les quartiers de Dakar, elle a fait le tour du monde et deux jolis enfants.  Et puis dans ses soirées, elle allume le dance floor ! Et tout et tout et tout. Moi, avec les p’tites séquelles, de mon gros AVC, j’ai du mal à faire face…et je commence tout juste à imaginer ce qu’elle doit endurer. Je dédie aussi cet article à un nouvel ami, aussi handicapé et tout plein de courage. Il ira loin c’est sûr. Merci, je pense à vous.

NB 1 :  L’histoire du droit et du travers, c’est du Coluche 😉

NB 2 : En regardant La double inconstance de Marivaux, je me dis que ce n’est pas le capitalisme qui a inventé la sur-consommation. C’est juste un travers..humain. Auquel résiste Arlequin.  Résiste et puis cède…Il a ses faiblesses (ripailles) et on le manipule…Génial Marivaux !

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TEMPS ERRANCES 3 – LE CHAMANE

(La nouvelle débute là : Le départ)

"drôle" d'histoire

Je fus réveillée par un frottement d’ongles sur ma porte. J’avais à peine dormi, pensé à Mémorial toute la nuit, à ces russes qui se battent pour la démocratie et dont tout le monde se fout. Et aux Coréens du Nord aussi, comme toujours. Y m’obsèdent, ceux-là, avec leur famine toute grise, discrète. Mais à quoi ça sert d’y penser, seulement y penser ? La porte s’ouvrit sur un petit homme basané, avec une face de lune et aux cheveux très fins. Un chauffeur. De la part de Victor. Je devais être en bas dans cinq minutes. Monter dans une voiture rouge, immatriculée 2345.

Bon, rendue où j’étais rendue…, je n’avais guère le choix et ma curiosité naturelle était émoustillée. La bagnole avait vécu, le pommeau de vitesse était le seul élément neuf, incrusté de roses comme ils aiment là-bas. Capacité de freinage symbolique, amortisseurs oubliés par le constructeur. Nous blindâmes néanmoins au travers Oulan Oudé, suivant l’inclinaison exacte de la chaussée. Je crus que nous allions sortir de la ville, quand soudain nous stoppâmes à la périphérie, au seuil d’une isba verte. Bator – c’était son nom –  fit le tour de la voiture, se tordit le pied dans une ornière et m’ouvrit la portière en claudiquant et grimaçant. Je connaissais les usages : je l’avais attendu. Il m’invita à entrer, me dit que Victor allait me rejoindre ou était déjà là, je n’ai pas bien compris et il partit sans bruit, comme en roue libre.

Je frappais. On m’ouvrit sans délai. « On » avait eu le temps de nous voir arriver. L’adolescente qui m’ouvrit était d’une beauté inouïe, son visage absorbait la lumière jusque dans ses cils, très noirs et très longs. « Vous venez voir Agvan », dit-elle d’un ton affirmatif. « Oui, da, bien sûr, si vous voulez … ». Je la suivis à l’étage où elle s’effaça devant moi, me laissant pénétrer dans une chambre carrée. Ni murs, ni sol, ni plafonds, rien que des tapis, du cuir, de la fourrure. Un chamane, assis au centre, tripotait une touffe de poils qui sortait droite et raide du centre de sa joue gauche.  Il m’invita à prendre place en face de lui. J’obtempérais, lui adressant un sourire inquisiteur et inquiet. Une grande inspiration. Il me dit que je suis malade. Que j’ai bien fait de venir le voir.
Si je lui obéis en tout, il peut m’aider. Il va invoquer mon animal totem et je dois aider à la communication. Certes, je ressortirais de ce rituel légèrement ensanglantée mais nettoyée de mon mal. Là, je me suis dit que je pouvais éventuellement envisager d’étudier les rythmes chamaniques sans me faire dépecer. Et j’ai aussi pensé à Victor…mais il était trop tard. Le chamane avait pris son tambour. Une fumée âcre se répandit autour de nous. Je sentis la transe arriver. Après…plus rien…aucun souvenir.

Lorsque je repris mes esprits, j’étais allongée à même le sol dans ce qui semblait être une grande yourte. Par les fentes de la porte, j’aperçus des hommes en habits bleus qui discutaient à l’extérieur. Une ombre s’approcha, je reconnus la silhouette de Victor. Dans un français irréprochable, il me dit : « Je t’ai fait prendre des risques, mais il étaient calculés et mon objectif a été atteint : le charlatan est sous les verrous. C’est un peu grâce à toi. Merci ». Je lançais à Victor un regard bovin. Il comprit que je n’avais rien compris. D’un coup ma tête se mis à peser un quintal. Je me rallongeais. Victor prépara deux thés verts. Aspirant le liquide brûlant et salé, il entreprit de me raconter toute l’histoire. Il était juge et poursuivait ce chamane avec détermination. Un assassin, qui attirait des femmes chez lui. Les droguait, les dépeçait en vrai pour les revendre en kit sur le marché international des organes. Une vraie enflure. L’horreur à laquelle on ne croit pas. Mais…difficile à coincer, protégé par le gouverneur qui en faisait aussi de belles. Trafic d’uranium. Un peu moins pire, puisqu’il y a aussi une échelle dans le mal… On avait beau avoir des preuves écrites, il fallait prendre le chamane sur le fait. C’était la seule façon de casser sa protection politique et ça avait marché. Il y a tout de même des limites à la corruption, même en Russie. Partout des limites, à condition de faire des sacrifices pour les atteindre. Victor m’avoua aussi qu’il avait utilisé ma curiosité, détectée illico, pour me faire jouer l’appât. Me suggéra que j’aurais tout de même intérêt, en général, dans la vie, à être plus prudente, à limiter mes ardeurs. Ajouta que lorsque j’aurais les idées claires, il m’expliquerait plus en détail ce que ça voulait dire, la mauvaise curiosité. Tu parles ! Je comprenais que mon appétit de savoir, ma soif d’aventures dissimulait une bonne dose d’orgueil. Se croire capable de tout connaître, tout affronter, à chaque instant. Cela donne du courage, mais bon… J’avais manqué de me retrouver éparpillée dans des zones exotiques. Le cœur en Argentine, le foie en Australie, la tête au Zimbabwe. La Forpronu à moi toute seule. Défaite.

La suite ? Gengis Khan


Une association française des amis de Mémorial vient de se créer…