Petit guide de survie

Un rapide aperçu de : à quoi (et comment) ai-je survécu ?

Albert Sabin

Aux mômes poliomyélites, du bourg de mon enfance,
Engoncés, torturés, mais qui voulaient fort vivre
Mais dis moi où, dis moi,
T’as mal où, c’était Lamalou
Du soleil, des sources, massif du Caroux

Aux orgies Carambar, aux saouleries Antésite,
Au courroux de l’accorte rombière qui m’voyait chourer,
Alors que c’était  l’apesanteur
qui avait empli mes poches de gamine
de sucres et de rient

Aux mobylettes qui vont trop vite, décapitent les ados
Aux crimes de l’apartheid qui pressure les têtes, comme de simples oranges

Gagner, claquer ?

Au clash de ma cousine, contre le mur d’un train
Au clash de ma cousine, cousine et amie, Catherine,
fauchée par le Sida, et son groupe Téléphone, nos parties de flipper
N’a pas eu les trois balles, le flipper fait tilt
Moi j’ai eu l’extra
Va t’en savoir pourquoi

Aux éclipses de soleil, aux fous exposant
Maladies et sexe
Aux fillettes naïves, dans la buissonnière

Août 2008, toutes sortes d'éclipses.

A la dose de cyanure, au rein artificiel,
Aux alcools planqués
Ma demi déesse, tellement fatiguée

Au cursus de BEP, visites  « psychiatrie »,
Comme dit Kamini, la vie c’est psychiatrie
Hospitalisation sous tiers, que je doit la faire

Illusion d'optique

Pour tout ça et bien non,
pas vraiment de recettes,
Suis dans la stupeur, l’ incrédulité
Devant tant d’injustices et tant de souffrances

J’passe aux stupéfiants,
Prendre les commandes et se laisser aller
Gange à la ganja, il n’y a qu’un pas.
V’là qu’c’est pas assez !
Je pars à Moscou

Rouge et beau en russe, c'est le même mot !

Là est mon secours

Envie d’immenses steppes, de congères, de vent
besoin de toundra, en argot local :  légèrement taré…
Il faut mesurer, fille d’apothicaire

Ce qu’ils ont souffert mes amis les Russes
Comme ils sont vivants !
Chauffeurs de taxi disent des poésies
Un pic de glace tombe sous mon nez
Descend des grattes-ciel et tue les passants
Au dégel, dégel
Juste un coup de chance

Tous égaux

Les morts désirées, les morts accidents
Morts entre deux,
Ils ressusciteront, mais ça prend du temps…

Passions naufragées. Il faut amputer
Que c’est moi la femme !
A moi de couper,
Couler les navires qui prenaient les eaux,
Bricole thérapies, décolle sparadraps
La gangrène n’est plus, nous voici sauvés

Et pourquoi survivre à cet AVC ?
Chance, curiosité et très entourée
Par amour pour ma Chlof, que j’veux pas quitter

le meilleur et le pire

Des emplois dingos, Machiavel, mensonges
Tous sont pas sauvés,
A Sylvie, je pense,
Qu’on a enterrée,
Une Mère courage,
Mais bien trop discrète.
Tu reviendras pas,
Sauf flash dans mes yeux.
Ca me fait si mal

Y a t-il un remède ? Pas trop radical
Que coucher des maux,
Qui  restent sous la peau

bon, je suis pas très foot, mais là...

Que deviendrais-je, en corps
Vais-je toujours survivre ?
Franchement, je ne sais pas,
J’ai la force de mes rêves, de ma fille, mes amis
Y compris d’un bon  psy !
Je m’accroche à ma flûte, je joue la panthère rose et tape sur des tambours

Mais si une comète comac
Me tombait sur la tête
Je voudrais qu’on écoute
Le jour de mon départ,
Une chanson qui dépote
I am dynamite !!!

Post-scriptum

Tout est vrai dans ce poème, évidemment. Y compris la 1ère éclipse de soleil, ver 1974…
Sinon, je donne deux « trucs » en plus : la pêche à la ligne et pour la patience et pour la science de démêler les fils, ou de casser, sans trop de regrets. Et écrire, bien sûr, écrire c’est crier !

Franchement, c’est pas avec un tel poème que j’suis prête à draguer
Pour d’la vraie
J’sèche la fête des voisins, c’est pas bonjour l’ambiance,
Mais un profond silence

Publicités

D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère (3)

Cet article vient compléter les précédents : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger et Gloire à la sensualité

Il sait où il est

Le chevalier Preux

Nous faisons la rencontre de Patrice, le mari de Juliette. Son père, qui se dresse contre toutes les agressions envers Dame Nature. Le mien c’est le même ! Il bloque les chantiers, se bat aux tribunaux, rachète les terrains où poussent des orchidées. Adorables !
Par contre, lui  souffre un peu d’une mère trop protectrice. Moi, j’ai parfois reproché à ma mère de ne pas avoir l’été assez. Je comprends mieux, maintenant ma chance. Elle m’a donné confiance en moi. Patrice a réussi à construire son équilibre aussi, mais il est très sensible et surtout très discret.  C’est pas vraiment mon cas 😉
Mais « il sait où il est ». Il est dans le présent. Et c’est une très grande force.
C’est un gars tolérant. Il aime ses beaux-parents auxquels presque tout pourrait conduire à s’opposer. Le milieu, les idées, leur accueil plutôt genre réservé. En fait, ils ne sont réservés que envers lui, ils le sont en général, souffrent dans le silence. N’osent rien dire à leur fille. Se prennent tout dans la gueule et puis serrent les dents. Oui, je suis d’accord avec Emmanuel. C’est une génération. Nous avons la chance que la parole soit plus encouragée. Et nos enfants, c’est encore mieux. Quand mon petit bout d’chou s’est sentie mal dans ses baskets, suite à la séparation avec son père, elle a beaucoup souffert et j’ai tout essayé. J’ai fini par faire ce que je considérai comme une mode débile de bobo : l’emmener voir une psy pour les enfants. Le bien que ça lui a fait ! C’était impressionnant et tellement plaisant. Cela ne veut pas dire qu’elle n’aura jamais de problèmes, mais celui-là il n’est plus enkysté et c’est déjà énorme.

De la pugnacité…comme dit Ambroise Paré !

franchement pas très sexy...

On pénètre plus avant  dans les arcanes du droit. Une disposition vient contrecarrer les lois de protection des endettés précédemment citées. Question de forclusion. Cette disposition permet d’acculer, et j’ai envie de dire d’enculer, les pauvres débiteurs. Mais, une autre disposition, du droit européen, permet de neutraliser ce dispositif. Peut-être. Emmanuel décrit de façon délirante, comme dans un film à gros budget, la découverte du texte par Etienne, le partage de cette trouvaille avec Juliette. Il partage la jouissance qui consiste à se prendre la tête sur des textes hyper chiants pour les profanes et d’y voir une issue. Le droit n’est pas franchement très clair et même pour les juristes. Je crois que c’est dans Solal qu’Albert Cohen souligne qu’un bon procès est un procès qui dure vingt ans !! Enfin, bon pour les avocats quoi. C’est du Albert Cohen 😉 Bref, cette disposition européenne mobilise la fine équipe des juristes anti-sur-endettement, ils tentent un coup direct, ça rate, trouvent un second moyen bien tordu de chez tordu : ça marche !!!

N’appartiens jamais à personne

Barbares...ou non

La maladie de Juliette se déclare. Elle est haineuse. Transformée. Ne supporte pas l’idée de quitter ses trois filles. Patrice est alors d’un courage incroyable. Face à la mort, la mort de son amour, de son amour qui souffre tant, il ose lui dire que ses filles lui survivront. Qu’on saura les aimer. Et bien moi, je dis oui. Ma mère est morte, ni jeune ni vieille, j’avais 31 ans…et bien j’ai cru crever. Puis me suis relevée. J’ai trouvé de l’amour, et surtout j’ai fini par comprendre qu’elle ne mourrait jamais dans mon cœur. Secrètement, je pense qu’elle est devenue mon ange gardien.
Sa mort lui appartient. Arrêtez de vouloir toujours posséder les gens et surtout dans leur mort, foutez bien leur la paix ! Juliette veut vivre pleinement jusqu’au bout. Effrontée, elle affronte et organise son départ. Son enterrement, la « garde » de ses filles. Elle voudrait faire plus. Continuer de leur lire des histoires, le soir. Un moment délicieux. Mais elle est trop fatiguée et se résigne.

Parle avec elle

Almodovar, un grand, grand, grand

Emmanuel décrit les souffrances générées par le traitement. Juliette et Patrice ont encore la force de parler politique. Ils ne sont pas du tout d’accord, mais le dialogue est possible. Il s’ouvre à sa différence. La scène du départ de Juliette est si dure, si belle, que j’ai du mal à la relire. Mes poils se hérissent. Mon regard se détourne. Je n’arrive pas à faire face. Eux, oui. Il dit des choses si belles, si dures. Je ne peux que citer  : « tout en sachant que son cerveau n’était plus en mesure d’analyser les vibrations de sa voix ni le contact de sa peau, il était certain que sa chair les percevait encore, qu’elle entrait dans l’inconnu en se sentant enveloppée par quelque chose de familier et d’aimant ». Almodovar le dit aussi dans « Parle avec elle ». On se parle en touchant.
Le courage de Patrice face à la mort. « Ce qui me manque, c’est de ne plus pouvoir lui parler. C’est très égoïste.. ». Il monte un diaporama. Etienne lui dit que la plus belle photo y manque. Une photo où il la porte dans les escaliers du théâtre. Il dit oui, j’aimais cela, la porter. Porter, c’est euphorique, comme je le dis dans cet article, Tu es pierre.

Ce livre splendide, d’une richesse incroyable, se termine…ne se termine pas…il explique son travail de respect de la volonté des gens dont il conte la vie. Il raconte combien il mesure son bonheur… « Pourvou que ca dure ». Et il parle de Bambi, le surnom de ma mère.

Dédicace

Cet article, je le dédicace à mon immense amie Emma. Pour des tas de raisons. Elle a adoré ce livre. Elle a attiré mon attention sur certains détails, que j’avais négligé. Elle a mit des mots sur lire ce qui n’est pas écrit et puis inversement.J’ai vécu avec elle, les plus grands bonheurs, les plus grands malheurs, dans l’Oural et ailleurs. Elle a été à Henri Mondor avant moi, bien avant moi. Elle dit que c’est peut-être là qu’elle est devenue « frontale ». Elle m’a appris à me défendre. Cela n’a pas toujours été facile entre elle et moi. On s’est parfois bien engueulées. On s’est toujours aimé. A quarante ans passés, elle a réussi brillamment son examen d’avocat, car elle est faite pour ça, elle lit tous les dossiers avec la même humanité. Et elle nous a donné un adorable petit garçon, Solal..

Autres ajouts

Etienne évoque très rapidement sa mère. Une sainte, parmi tant d’autres, surtout de sa génération, sous nos latitudes. Et encore ailleurs, aujourd’hui. Des femmes qui donnent leur vie, qui donnent la vie. Messieurs, ne soyez pas jaloux. Vous pouvez nous aider. Et certains l’ont compris…

N’appartiens jamais à personne, Bernard Lavilliers, illustrée, discutée et…en musique

D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère (2)

Cet article vient compléter le précédent : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger

Gloire à la sensualité

Etienne raconte à Emmanuel les difficultés qu’il rencontre pour commencer sa vie sexuelle. Jeune et amputé. Il parle de ces gens, un peu tarés, qui fantasment de faire l’amour avec des handicapés. Cela le dégoûte. Emmanuel, curieux, creuse le sujet. Il découvre que c’est une tendance qui existe et se revendique. Ils ont un site internet ! Certains sont tellement tarés qu’ils voudraient même se faire amputer. Enfin, c’est beaucoup de fantasmes, mais tout de même, c’est troublant.
Etienne explique qu’il est arrivé à faire l’amour avec une femme qui était aussi traumatisée. Différemment, plusieurs fois violée. Ils ont tous deux peur, ils doivent tous deux surmonter et c’est pour cela que ça marche. Pour ça qu’ils sont pleins de tendresse, libérés ils s’abandonnent. Pure sensualité.

Cinq ans de droit, combien de travers ?

On passe ensuite à la description très précise du parcours professionnel d’Etienne. Nommé juge dans un fief provincial, il subit avec succès les rites initiatiques d’une société fermée. Il évoque la pression qu’il subit pour être productif. Avoue ne pas rechigner à la tâche, aimer travailler vite, mais pas au point d’abattre les dossiers comme des troncs d’arbre. Chaque « dossier » = un individu, une famille, un cas particulier. Cela je l’ai bien connu, quand j’étais responsable de l’aide sociale.

Madame, respect

On décortique ensuite le droit lié à la question de l’endettement. Il évoque un professeur de l’ENM qui balaie d’un revers de manche le droit de la consommation. C’est un contrat, tu as signé, tu t’es fait baisé, c’est bien fait pour ta gueule, t’avais qu’à faire gaffe. Comme si les rapports de force n’existaient pas. Comme si les poids lourds du crédit respectaient  le droit. Et bien, non. La loi Scrivener n’est pas respectée. Les contrats de crédit sont bourrés de clauses abusives. Il rappelle aussi que la loi Neiertz, votée en 1989, prend enfin des dispositions pour faciliter la sortie d’endettement et son cercle vicieux. Deux lois élaborées par des femmes, plaise à la cour 😉

En avant, les Indestructibles !

ce patron là va s'en prendre une

Notons tout de même que c’est un monsieur, Philippe Florès, qui s’est emparé de tous ces instruments pour les rendre opérationnels. Notons aussi que pour cela, il a fallu qu’il se trouve des alliés clandestins au sein des organismes de crédit. Chevaux de Troie. Cela me fait penser à ma scène préférée des Indestructibles. Le super héros est transformé en assureur, donc il censé arnaquer, mais il aide une mémé à se dépêtrer. Et flanque un méga torgnole à son chef qui ne pense qu’aux associés ! J’adore ce film et surtout ce passage.

Il fait le récit des audiences, un peu comme dans les splendides films de Depardon : Délits flagrants et 10e chambre, instants d’audience.  Cela veut dire qu’il dresse des portraits plein d’humanité des pauvres jugés. Délits flagrants est particulièrement touchant.
Il y a un autre juge, très différent d’Etienne, qui est beaucoup moins juriste, mais tout aussi efficace, car vraiment impliqué. Enfin bref, chacun son style.
Il fait le distinguo entre les endettés actifs (pris dans le piège de la surconsommation) et les endettés passifs, qui s’endettent  pour survivre. Il fait la différence aussi entres les créanciers professionnels de l’arnaque et puis l’ entrepreneur, souvent petit commerçant, mis en danger par la dette non payée.

Pour la Corée du Nord

Il décrit une scène désopilante de rendez-vous entre le juge et des représentants d’une grosse boîte de crédit,  qui se termine par un trait d’humour génial d’Etienne Rigal. En forme de boutade il leur dit qu’il passe ses vacances en Corée du Nord. J’adore, c’est si rare que les gens parlent de la Corée du Nord. C’est une forme de plaidoyer comique pour la liberté et la polémique, à armes égales…

Il reste une bonne centaine de pages. Pleines de belles découvertes. Trois est un joli chiffre, j’arrive ! A y est, j’suis arrivée  : Il sait où il est

Je dédie cet article à une très grande amie, qui est en fauteuil roulant suite à sale accident. Quand j’ai le moral en berne, c’est à elle que je pense. Depuis son accident, elle a fini sa thèse de géographe dans les quartiers de Dakar, elle a fait le tour du monde et deux jolis enfants.  Et puis dans ses soirées, elle allume le dance floor ! Et tout et tout et tout. Moi, avec les p’tites séquelles, de mon gros AVC, j’ai du mal à faire face…et je commence tout juste à imaginer ce qu’elle doit endurer. Je dédie aussi cet article à un nouvel ami, aussi handicapé et tout plein de courage. Il ira loin c’est sûr. Merci, je pense à vous.

NB 1 :  L’histoire du droit et du travers, c’est du Coluche 😉

NB 2 : En regardant La double inconstance de Marivaux, je me dis que ce n’est pas le capitalisme qui a inventé la sur-consommation. C’est juste un travers..humain. Auquel résiste Arlequin.  Résiste et puis cède…Il a ses faiblesses (ripailles) et on le manipule…Génial Marivaux !

D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère

Rien de ce qui est humain ne m’est étranger

« Il savait que, en parlant de lui, je parlerai forcément de moi. Ca ne le gênait pas »

magnifique

Au commencement…était le verbe. Tenir parole. Au pied, la lettre ! Boîte à l’être…Je tiens ici parole. Comme Emmanuel Carrère l’a tenu à ceux dont il narre un morceau de vie.  Un homme de paroles, dans tous les sens du terme. Comme ce beau griot africain qui vient de nous quitter : Sotigui Kouyate.

Emmanuel avait certes intérêt à tenir parole car l’un des principaux personnages de son roman est juge. Commode, pas commode. Il sait ce que veut dire s’engager. Sang-gager. D’ailleurs, c’est une spécialiste des gages, de l’endettement au quotidien. Qui touche des pauvres, les rend encore plus pauvres. Comme un des personnages que j’évoque dans mes propos sur Douze, de Mikhaïlkov.
Bref, je me sens moi aussi tenue, un peu nue. Mais, je ne pensais pas que relire cette œuvre me procurerait autant de joie, autant de peine. Mon p’tit tsunami. Les éternels insatisfaits. La boue noire et les résidus…. J’ai survécu. Respect.

du vide des deux côtés, et la terre au loin

Il aurait préféré ne pas être là. Ne pas s’ennuyer. Il ne pouvait pas penser à échapper à l’horreur, puisqu’elle est arrivée, imprévue, soudaine. Soudain est l’un des termes les plus utilisés dans les histoires d’enfants. Comme si on voulait les y accoutumer. Mais ce n’est pas possible. Au mal, lent ou brusque, on ne s’y fait jamais.
Description de la vague et d’une frontière nette. A droite, la vie. A gauche, la mort.
Dans l’action qui suit l’horreur, il se sent inutile. Admire et jalouse sa femme. Ils étaient sur le point de se quitter.  Point de rupture, ligne de soudure.
Et il n’est pas inutile. Il donne à d’autres vies que la sienne, sur la pointe des pieds, dresse des portraits, crus et délicats. Il partage. Il n’y a aucun voyeurisme, pas de sensationnel, de superficiel. Il entre dans les cœurs. Il soutient la famille de Juliette, qui s’était construit un bonheur, avec beaucoup de courage, prenant des risques.

Funambules

Juliette, deuxième. Elle est menacée d’une mort prochaine. Lui, fait le pitre, inspecte la bibliothèque, gaffe avec un jeu de mots. Mon frère !
Des projets qui lui tiennent à cœur commencent à rencontrer un certain succès. Il s’avoue un peu mégalo, narcissique. Insouciant, incapable de prendre au sérieux ce malheur qui avance à grands pas. Cette deuxième Juliette est la sœur de sa femme. Le hasard fait qu’elle se prénomme comme la jolie fillette, avalée par la vague.

Une femme, juge et simple, mère et forte. Pas coquette. Qui pour ne pas inquiéter donne peu de nouvelles. Mourante, elle arrache les tuyaux qui l’emprisonnent. Ma sœur ! C’est  la maladie d’Hodgkin qui l’emporte? Mon grand-père paternel est aussi mort de cette maladie, rare et terrible.

Emmanuel note très justement que les enfants qui perdent leur mère perdent en même temps leur sentiment de sécurité. Oh ! combien je comprends. J’ai connu ça. A quatorze ans. Sortie de chrysalide. Le corps de ma mère n’était pas mort, très abimé, mais son âme, oui, c’était une mort clinique. Déflagration lointaine de la guerre d’Algérie. Pharmacienne, elle se procure du cyanure…et le mange. C’est alors que je deviens une pro du risque, de l’insécurité choisie. C’est une caractéristique de l’adolescence (prouvé par la neurologie)…alors, imaginez ! Un con scia ment maman !
Je veux rassurer : c’est du boulot, mais on surmonte, on arrive à doser. Pas à éliminer. Sauf à se suicider ou bien à vivoter.

Il brocarde l’usage du  mot « Maman » dans les contextes publics. On (l’école) demande les mamans pour ceci, pour cela. Cela m’irrite aussi au plus haut point. Un mot si fort doit rester privé. Et …les papas, alors, y en a pas besoin ?!

Clowns, images d’Epinal

mon grand oncle

Il fait le clown. Depuis quelques temps, c’est la profession que j’inscris sur des formulaires où cette information est  inutile. Je m’amuse juste à regarder la réaction des gens. Ils sont souvent gênés. Dans tous les cas,  je ricane gentiment 😉
Hommage à mon grand-oncle, Pékari.  A mon grand-père, lui aussi décrié, car il était un macho avéré. Ok, je n’apprécie pas. Mais j’ai une photo de ce macho,  habillé en tutu et coiffé de grosses nattes. Vous m’suivez ?

« On s’est étreint en silence, ce silence accompagné d’une pression de main sur épaule, expression maximale du chagrin ». Cette phrase est magnifique. Je veux dire seulement qu’elle n’est pas réservée à un certain milieu. Trop de douleur et la pudeur, cela n’appartient pas à une classe sociale. C’est juste…la classe.

Alors la rencontre avec le juge, Etienne Rigal, unijambiste, collègue de la défunte, qui ne ressemble en rien à ce qu’il imagine. J’avoue que moi aussi, même après une 1ère lecture passionnée, j’en avais retenu une image déformée. Ah qu’elles sont tenaces, les images d’Epinal ! Décalcomanie.
Je vois un gars acariâtre, plutôt vieux, laid, avec un caractère de cochon. Je vois le duo qu’il forme avec Juliette. Les Robins des bois. Facile ! Et bien non :  juristes, ils appliquent le droit. Qui est parfois bien fait, offre les instruments à qui veut se battre jusqu’au bout. Ils invoquent le droit européen. Les caractères en taille 6 des contrats de prêts.  Ils tirent les bonnes ficelles. Alors, c’est sûr, l’establishement n’apprécie pas. Les gens bien posés préfèrent le confortable, le rentable. Facile et gratifiant.

Ce juge tient sa place. Il ne fait pas pleurer. Rend juste hommage à sa collègue, brillante, dévoile un côté sans doute ignoré, même de ses plus proches. Certes, son sentiment va plus loin que cela. Tous deux étaient atteints d’un cancer et se sont battus.  Il parle d’une destruction physique qui peut être renaissance. Touchée. Je pense à ce livre qui m’a tant apporté et qu’un jour j’espère chroniquer :  « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estés. Un livre qui fait, défait les nœuds entre création, puis destruction, puis création…

Parti socialiste unifié

je ne voyais pas tout

Le père d’Etienne est comme je les aime : éclectique. Sciences dures, sciences sociales, et aussi littéraires. Un humaniste. Qui fraye avec la haute et les prolos. Ne cherche pas à faire carrière. C’est un PSU, comme ma mère. Ces temps heureux que j’ai passé, enfant, dans leurs colloques et dans leurs fêtes !
Etienne est un homme de nuances, de précision. Rigoureux. Par exemple, il ne dit pas qu’il aime le pouvoir, mais le goût du pouvoir. La volonté d’agir. Il a sans doute lu Kant et sait que le pouvoir est presque toujours un poison. D’où précision.
Il se soucie des autres, mais aussi de lui, en visant une place confortable dans la société. Comme on dit aujourd’hui c’est gagnant-gagnant : lui se sent bien matériellement et moralement, et met ces bienfaits aux services des autres. Il se syndique, fait partie des juges militants. J’adhère. Je milite aussi.
Il évoque la justice de classe. L’affaire de Bruay en Artois ! C’est un des mes amis qui vient d’écrire un livre passionnant sur cette affaire, avec une analyse très poussée des aspects politiques et sociaux ! Pascal Cauchy, « Il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça » L’affaire de Bruay en Artois »

Renards, apprivoisés…

Joaillier de l’âme, encore, Emmanuel comprend les raisons de tant de précision mais il trouve  quand même Etienne  un peu tatillon et le taquine. Il souligne que l’on est toujours content quand quelqu’un qui nous aime relève nos travers comme une raison supplémentaire de nous aimer. Etienne comprend cette marque d’amitié : ils en rient tous deux. L’affaire est dite et si le travers passait une frontière, on pourrait sans doute faire un signe, plus facilement.

toute une histoire...

Alors que j’écris ce billet, je rêve d’un ancien petit ami, qui se nommait Viturat. Je comprend que je fais ce rêve car notre séparation n’avait pas été douloureuse. Exceptionnel.
Aussi à cause de son nom. Vie tuera. Oui, notre vie nous tuera. Comme les cellules cancéreuses que découvre Etienne. Comme le renard dont parle Emmanuel. Dans le ventre et au Péloponnèse. Aux scouts, mon totem était Goupil, agile et délurée…
Nous ne devons pas rejeter nos maux comme des étrangers. Il font partie de nous. Il nous faut les apprivoiser, peut être les éloigner car ils ne sont pas toujours une fatalité. Dans tous les cas, les accepter, c’est essentiel.
Les rejeter, les dénigrer, c’est tuer le dialogue, une mort bien plus terrible. Même si parfois, il faut amputer. Ce n’est jamais de gaîté de cœur. Le membre continue de bouger… Vous avez déjà coupé la queue d’un lézard ?

Donc, Etienne est amputé et je suis justement en train de rédiger une série  d’articles sur Ambroise Paré, un médecin génial qui a fait considérablement progresser l’art de l’amputation…

D’accord, mais de mort lente

toujours là !

On met Etienne sous chimiothérapie.  Il vomit sans arrêt et interdit à sa belle d’assister à ces scènes. Il dit aujourd’hui regretter cet interdit. Moi, je me dit qu’il avait  peut-être raison ou que cela n’y aurait rien changé. De toutes façons, elle le quitte. Dès le début, elle avait dit qu’elle n’était pas sûre de tenir le coup.
Il arrête la chimio de lui-même, sans en parler à personne. La chimio le prive de ses poils, il est jeune homme. Il a besoin de sexe, pas de médicaments qui le rendent imberbe. Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente.
Evocation de Molière qui se moque de médecins dont les malades meurent guéris !  De Donald Winnicot qui demande à Dieu la grâce de mourir pleinement vivant.
Etienne se donne à fond dans sa psychothérapie. Il devient, comme moi, un grand croyant en l’inconscient. Un con science ! Il va carrément loin en se demandant si son cancer n’est pas somatique. Comme Fritz Zorn (de son vrai nom Angst, l’angoisse, le surnom d’un clochard que j’ai connu à station St Michel), dans Mars.

Pour ce qui est de mon AVC, je ne peux dire qu’il soit d’origine somatique, par contre, il est clair que le déclenchement (la rupture d’anévrisme) est d’origine psychologique. D’abord le stress.

Voici la suite

Notes diverses

A voir : une interview d’Etienne Rigal, un régal…

Emmanuel dit qu’écrire toutes ces horreurs (ce livre et les précédents) n’est pas du courage. Que cela relève plutôt du malheur. Moi je dis les deux. C’est une thérapie, et assez  osée !

A écouter ou lire aussi : L’humeur vagabonde du mardi 4 mai 2010 avec Douglas Kennedy. Que dit-il ? Que son principal motif d’écrire c’est la vie des autres..

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », citation de Térence. Errance. Poète comique latin d’origine berbère, né à Carthage vers -190 et mort en -159.

Emmanuel rappelle une citation de Céline, qui clôt Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier : « La pire défaite en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui a fait crever ». Il lisait Bouvier durant son voyage au pays du tsunami. Moi, je le découvre via une bibliothécaire avec laquelle je passe quelques jours de vacances…au moment où j’écris ce billet ! Tant de co-incidences, mon ange gardien est vraiment zélé !

Mon grand-père au front, 1940

un an après la lettre, deux ans avant sa mort

Vous n’avez pas je pense oublié l’anniversaire de notre Gilles. Baisers de son Papa – bonjour à tante.

Le 26 mai 1940

Cher grand papa, Chère grand-maman, Et mes petits enfants

C’est aujourd’hui dimanche. J’ai quelques moments de repos. Aussi je m’empresse après avoir écrit à Mimise [Mamie] de vous adresser un petit mot.
Par une brève lettre de Madeleine datée du 20 j’ai appris que le troisième luron était venu rejoindre les deux ainés. [Voir ci-dessous des précisions sur le 3ème luron]. Quelle maisonnée cela va vous faire.
En échange je n’ai pas de nouvelles de Mimise depuis le 18.

Pour nous la vie est calme à tout point de vue en ce moment et nous nous réorganisons. Je suis versé à la 7e Cie du 213e RI et le secteur postal est 12.656 . Je suis affecté comme caporal VB [de Vivien-Bessières, la grenade VB mise en service en 1916, la plus célèbre des grenades à fusil françaises] à la 1ere section. Dans le combat si cela se passe comme à Sedan je n’aurais pas grand chose à faire puisque nous n’avions pas plus de grenade VB que de grenades ordinaires, que de chars, que d’avions.
Et avec cela une compagnie devait tenir un front d’un kilomètre de large.

Aussi est on un peu révolté de lire dans « Le Journal » d’aujourd’hui dimanche 26 – car Le Journal et Le Matin viennent assurer leurs profits jusqu’aux portes de notre fort – l’article d’un certain Mr Miellet soit disant président de la Commission de l’armée demandant des sanctions vis à vis des hommes qui n’ont pas tenu leur poste de Sedan à Namur. Avant de réclamer des sanctions contre ceux qui ont perdu 65% de leurs camarades ( ma compagnie), la compagnie voisine n’ayant récupéré que 10 hommes etc etc –  ce monsieur ferait mieux de s’attaquer à ceux qui ont permis les trahisons de toute nature à ceux qui ont laissé se sauver Thorez, ceux qui ont fait qu’aujourd’hui on est obligé d’imprimer dans les journaux : Souscrivez ! il leur faut des chars, des chars, des chars – ceux qui ont permis la cohabitation des civils et militaires en zone frontière pendant huit mois, alors que les civils de déplaçaient presque librement, le militaire avait besoin d’un ordre de mission pour faire quinze cent mètres, personne ne pouvait empêcher un espion de se rendre sur les positions et les travaux en cours. Dire que c’est de la faute des soldats alignés de Sedan à Namur « si les ouvrages fortifiés édifiés le long de la Meuse et qui ont coûté huit mois d’efforts et de sacrifice ont été abandonnés et contournés » Il est tout de même nécessaire de rétablir la vérité.  Dans quelques blockhaus que je connaissais , il n’y en avait pas un sur trois de terminé (le gros œuvre, j’entends) et ceux dont le béton était fini l’aménagement intérieur était loin d’être au point. Combien n’avait que des mitrailleuses alors qu’ils auraient du avoir des canons. Pourquoi ces canons n’étaient ils pas en place.
Pourquoi les péniches allemandes du blocus de Sedan

Combats de chars devant Sedan en mai 1940. Source : SHD

n’ont elles pas été coulées au milieu de la Meuse mais sur le bord et qu’elles émergent encore.

Enfin en ce qui me concerne, j’ai la conscience tranquille. J’ai toujours suivi mon chef de section et ayant perdu au départ mon sergent et deux hommes, j’ai ramené le reste de mon groupe intact. On ne pourra pas nous reprocher d’avoir quitté notre poste. Il nous a été impossible de gagner le point assigné. Cela semble paradoxal et s’explique simplement. Notre chef de section –affecté à notre section depuis une quinzaine – n’avait pas et n’a pu trouver malgré les renseignements quémandés à l’un et à l’autre, le bois où nous devions nous faire hacher. Le chef de section pas plus que le tireur n’avaient de cartouches pour leur revolver – et cela à répéter pour toute la compagnie malgré l’observation faite par un brave garde mobile chef de section qui y est d’ailleurs resté.

En désespoir de cause nous nous sommes ralliés à deux officiers d’un régiment voisin. Nous avons essuyé quelques marmitages. Les deux officiers en question ont alors disparu ?! Cela restera un mystère. Nous nous sommes alors repliés et mis une deuxième fois à la disposition d’un autre régiment qui après nous avoir gardé quelques heures ne nous a pas employé. Ensuite a commencé une retraite sans gloire – mais sans honte – a pied sous des bombardements intensifs d’aviation allemande opérant toujours très tranquillement nous avons traversé en une journée le département des Ardennes.
Là nous avons été regroupés et nous avons pu nous compter.
Pendant cette journée de marche nous avons vu monter des chars, il était temps. Ils ont fait du bon ouvrage puisqu’ils ont réduit le rayon de la poche de 17 km à 7 km.
Le discours de P. Reynaud où il parlait de l’armée Corap était dur mais véridique. L’article de Miellet pue la démagogie.
Et j’ai négligé les parachutistes. Ils n’ont pas eu besoin d’employer ce moyen pour nous tirer dans le dos. Ils ont eu tout le loisir pendant huit mois de choisir leurs emplacements.
Je vous embrasse sans que le moral soit entamé.

Max

Notes

Note de mon père  : [Sur l’enveloppe au recto : POSTE AUX ARMEES 27-05 /40 > Monsieur et Madame Henri Boisgontier / avenue de la République  / Le Clion sur Mer Loire Inférieure au verso : Naudet Max caporal aux armées]
Il s’agit donc d’une lettre de mon grand-père. Elle a été recopiée avec soin par mon père, Gilles, qui à l’époque venait de fêter ses 3 ans. Mon grand-père est mort 3 ans plus tard, d’une maladie aujourd’hui quasiment éradiquée. Enfin, sous nos latitudes. Il s’agirait de la maladie de Hopkins. D’après ma tante, c’est ce qui a permis son renvoi du front.
Le troisième luron, c’est donc ma tante informatrice et adorée, Marguerite, qui devint journaliste et qui n’a pas travaillé que pour des bons feuillets, mais toujours consciencieuse. Le deuxième, ma tante, Brigitte, est cuisinière et dentellière hors pair, dont je suis un peu éloignée, mais qui m’a donné une cousine au poil !  Et le premier, c’est mon père. Aucun d’entre eux n’a jamais vraiment encaissé ce deuil. Et pourtant, des efforts, ils en ont fait. Je le sais.
Mamise, ma grand-mère est restée veuve jusqu’à 80 ans. Elle se décida alors à épouser un jeune homme de 90 ans, et ils vécurent ensemble, heureux quelques années, jusque la veille des 100 ans de son 2ème époux, Fernand, qui était préoccupé de laisser ma grand-mère accéder à sa retraite.

Enfin, le fait que ce grand-père presque inconnu soit si soucieux de la vérité et si courageux, cela fait notre fierté ! Et quand mon frère a appelé son deuxième fils Max, nous avons tous été très touchés. Enfin, je sais que ce grand-père était ingénieur agricole, mon père est devenu ingénieur agronome et plus précisément des Eaux et Forêts. Et qu’il voulait partir au Cameroun, avec lequel j’essaie de travailler, sur l’éducation, dans une ONG.

Pour aller plus loin

Des bibliothèques et médiathèques entières sont emplis de documents sur ce triste épisode. Moi, simple citoyenne, j’indique les œuvres qui m’ont le plus marqué :

  • L’étrange défaite, de Marc Bloch, écrit contemporain de cette lettre. La guerre vue par un de nos plus grands historiens.
  • Les sentiers de la Gloire, de Stanley Kubrick, un film qui porte sur la 1ère guerre mondiale et non la 2ème mais l’ambiance n’est pas si différente.
  • Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, les premières pages sont aussi consacrées à la 1ère guerre mondiale. La boucherie.

Vous pouvez bien entendu suggérer de nouvelles références, y aller de vos histoires, commenter.