J’suis une Ninja

belle Agnès...

Quand je suis sortie de l’hôpital, on me disait : « Alors ! Ca doit drôlement changer ta façon de voir la vie. » Je ne voulais pas vexer, je me disais qu’ils avaient peut-être raison, alors je disais oui, mais sans grande conviction. Je voyais pas vraiment. J’étais juste très fatiguée et je n’étais pas encore retournée dans l’arène. Plus belle, la vie sociale !

Ce n’est qu’aujourd’hui, un an après, que je commence à mesure à quel point cet accident a changé ma vie.
Je le répète, j’ai beaucoup de chance, car mes séquelles physiques sont minimes. J’ai juste perdu une bonne vision de l’œil droit, la jambe droite est un peu faiblarde. Je suis encore fatiguée et j’ai un risque épileptique avéré.  C’est pas grand-chose par rapport aux séquelles que peut laisser un A.V.C.
Mais ça me fait quand même chier. Par exemple, j’ai suivi une formation sur un logiciel très compliqué et les instructions étaient projetées en trop petit sur un écran. Je demande au formateur d’agrandir l’image. Une fois, deux fois, vingt fois. Il est sympa, il fait. Mais il faut toujours demander. La trentième fois, il a zappé et j’ai perdu le fil. Je me suis énervée et suis partie en pleurant. Alors, j’ai pensé à mon amie en fauteuil roulant.
Il faut monter des marches et  elle doit toujours demander : « Est-ce qu’il y a une rampe, un ascenseur ? ». Gonflant. Un jour, on t’oublie. Tu restes en bas et t’as plus qu’à pleurer.
J’ai donc commencé à comprendre ce qu’elle vit et ce qui vivent tous les handicapés. Pourquoi elle est partie vivre dans une ville où la plupart des transports et les bâtiments publics sont accessibles. Ceci dit, mon handicap étant invisible, ca met un peu de poivre. Obligée d’expliquer. Comme ma fatigue. Je dois me justifier toujours,. Comme le chantent si justement Les Rita Mitsouko, je suis fatiguée d’être fatiguée.

Mais le véritable « handicap » dont je commence à mesure les effets est d’ordre psychologique et …social. Je ne supporte plus les méchants, les cons, les gens qui font du mal. A moi, comme aux autres. En général, s’ils sont capables de l’un, ils le sont de l’autre.
Mon cerveau les envoie chier sans me demander d’avis raisonné. Ca sort tout seul et j’ai beau avoir identifié le phénomène, ca continue de me surprendre.
Une fois que j’ai réalisé que j’avais bel et bien envoyé chier un tel ou un tel – quelques minutes après –  j’analyse. Pour les uns, je me dis, c’est bien fait. Tu as raison. Ca c’est pour les méchants. Les méchants intelligents sont capables de comprendre pourquoi j’ai réagi comme ça. S’ils ne veulent pas comprendre, tanpis. Ceux qui sont juste un peu bêtes ou maladroits, j’essaie de rattraper le coup. Je m’excuse, je dis que c’est sorti tout seul. Que c’est de l’autodéfense. Il y aussi les narcisses, assez nombreux, qui passent leur temps à se regarder le nombril. Avant, je les supportais. C’est fini. Ils  me reprochent de ne pas assez les caresser, de ne pas dire assez fort à quel point ils sont beaux et comment et pourquoi. Moi aussi, j’aime bien me faire flatter le nombril, mais point trop n’en faut. Et dans ces cas, c’est jamais assez. Je suis fatiguée de mener des luttes sans issue.
Je veux être en relation avec des gens qui s’aiment suffisamment pour ne pas être en demande permanente d’un reflet, qui sera forcément déformé. S’ils s’aimaient « justement », cela leur donnerait plus la possibilité de faire attention aux autres.  Je sais que cela reflète chez eux une grande douleur. Mais je suis ni leur psy, ni leur souffre-douleur.
Enfin, il ne faut pas trop schématiser. La plupart des êtres humains sont des cocktails et bien heureusement, la recette peut évoluer.Je parle bien sûr des adultes.
Pour les enfants, adolescents, c’est différent. Je tolère beaucoup plus, j’essaie de faire passer les messages en douceur ou laisse couler, attendant un moment plus opportun.

Mars Observer Browse

Mais an fait, ce caractère de spontanéité, j’ l’avais déjà avant ! Avant d’être adolescente, je parlais beaucoup. Mais, ado,  j’ai vécu des horreurs et suis devenue taiseuse. C’est ce que j’explique dans C’est devenu. Je ne regrette pas cette période, car j’ai appris à observer mes congénères. Tous des cosmos, dit Saint Augustin.

Alors voilà ma spontanéité, ma franchise sont de retour et en force !  J’suis plus une gamine, je suis une Nijna, Fatal Bazooka . ll me reste à cultiver le côté tortue…

tout le monde n'arrive pas à sonner.

J’ai évolué, j’ose dire : pris de la maturité. J’assume mes cheveux blancs. Sel de la vie, de la sagesse. Je fais mieux le tri, hiérarchise. Ne dépense plus l’énergie en vain. Ce n’est pas toujours de gaîté de cœur. J’abandonne des combats quand je vois qu’ils sont perdus ou que pour les gagner, je risque de me perdre.  Je viens de lâcher le syndicat…pour lequel j’ai beaucoup donné, avalé de couleuvres, 5 ans durant. J’accepte mes limites. C’est allé trop loin. Déni de souffrance au travail, le suicide d’une collègue, ca ne peut pas passer. Mon psy a approuvé…

Ce qui est curieux, c’est le parallèle que l’on peut faire entre la rupture d’anévrisme et ma « nouvelle » personnalité. Un bouchon a sauté. Et je ne veux plus qu’il s’en reforme de nouveau. Faut que ça coule. Néanmoins, je garde un certain self-control. Je vous assure, je me retiens d’humilier, de couvrir d’injures. J’ai les idées, les mots. Mais ce serait être méchante en vain.

Ce fichu caractère me met dans des relations difficiles avec beaucoup de gens. Ceux qui m’ont connu, toute douce avant. Mais je veux assumer. Ceux qui m’aiment vraiment comprennent. Ce sont eux qui comptent. Fini les déséquilibres. Sacrifice, masochisme. Tout ça pour se faire aimer. Ce qu’on en fait des bêtises à ce compte-là. Totalement contre-productives à plus ou moins long terme.

Et puis, je dois dire que cette spontanéité ne concerne pas que des situations négatives. Il m’arrive de dire à des gens combien ils me plaisent. Direct, ils sont parfois surpris. Alors, je me reprend aussi !

un artiste si sublime

Est-ce que cela va encore changer ? Je n’en sais rien. Je suis dans le présent et je laisse venir, même si je m’inquiète un peu de couper tant de ponts. Certains méritent d’être sans doute reconstruits, mais un pont ça se construit à deux. Si j’en ai envie, je m’sens capable, je remet une pierre. En face, la pierre ne vient pas ? Alors,  je laisse tomber. Il y a d’autres rives.

Notes diverses

Etymologie : vous savez ce que veut dire hypocrite ? ca veut dire être en-dessous de la crise. Craindre les conflits. En démocratie, en amitié, en amour c’est avec des mots que l’on se « bat » : on discute, dispute ! hé ho ! et y a les jeux de mots…

Ah voilà que j’apprends qu’un tchèque ou bien slovaque, Jan Svankmajera,  dit ceci : Il est bien sur tentant de s’enfermer sur soi-même et de ne travailler qu’à l’accomplissement de son propre salut . Pour ma part je me dis toujours que ce qui me libère moi-même peut libérer aussi les autres même s’il semble que ces autres sont de moins en moins nombreux . Cet homme est un artiste qui fait de magnifique animations en pâte à modeler. En voir une.

Ninja ou samouraï ? S’âme ou rail ? s’amour aïe ?

Sur l’avant dernière photo
Il s’agit d’une photo de Jean Gaumy, prise à Pripyat, la ville la plus touchée par la catastrophe de Tchernobyl. Je la trouve magnifique. La petite fille qui n’arrive pas à sonner. Dans ce contexte et dans tant d’autres.
Jean Gaumy, est très fort…regardez !

D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère (2)

Cet article vient compléter le précédent : Rien de ce qui est humain ne m’est étranger

Gloire à la sensualité

Etienne raconte à Emmanuel les difficultés qu’il rencontre pour commencer sa vie sexuelle. Jeune et amputé. Il parle de ces gens, un peu tarés, qui fantasment de faire l’amour avec des handicapés. Cela le dégoûte. Emmanuel, curieux, creuse le sujet. Il découvre que c’est une tendance qui existe et se revendique. Ils ont un site internet ! Certains sont tellement tarés qu’ils voudraient même se faire amputer. Enfin, c’est beaucoup de fantasmes, mais tout de même, c’est troublant.
Etienne explique qu’il est arrivé à faire l’amour avec une femme qui était aussi traumatisée. Différemment, plusieurs fois violée. Ils ont tous deux peur, ils doivent tous deux surmonter et c’est pour cela que ça marche. Pour ça qu’ils sont pleins de tendresse, libérés ils s’abandonnent. Pure sensualité.

Cinq ans de droit, combien de travers ?

On passe ensuite à la description très précise du parcours professionnel d’Etienne. Nommé juge dans un fief provincial, il subit avec succès les rites initiatiques d’une société fermée. Il évoque la pression qu’il subit pour être productif. Avoue ne pas rechigner à la tâche, aimer travailler vite, mais pas au point d’abattre les dossiers comme des troncs d’arbre. Chaque « dossier » = un individu, une famille, un cas particulier. Cela je l’ai bien connu, quand j’étais responsable de l’aide sociale.

Madame, respect

On décortique ensuite le droit lié à la question de l’endettement. Il évoque un professeur de l’ENM qui balaie d’un revers de manche le droit de la consommation. C’est un contrat, tu as signé, tu t’es fait baisé, c’est bien fait pour ta gueule, t’avais qu’à faire gaffe. Comme si les rapports de force n’existaient pas. Comme si les poids lourds du crédit respectaient  le droit. Et bien, non. La loi Scrivener n’est pas respectée. Les contrats de crédit sont bourrés de clauses abusives. Il rappelle aussi que la loi Neiertz, votée en 1989, prend enfin des dispositions pour faciliter la sortie d’endettement et son cercle vicieux. Deux lois élaborées par des femmes, plaise à la cour 😉

En avant, les Indestructibles !

ce patron là va s'en prendre une

Notons tout de même que c’est un monsieur, Philippe Florès, qui s’est emparé de tous ces instruments pour les rendre opérationnels. Notons aussi que pour cela, il a fallu qu’il se trouve des alliés clandestins au sein des organismes de crédit. Chevaux de Troie. Cela me fait penser à ma scène préférée des Indestructibles. Le super héros est transformé en assureur, donc il censé arnaquer, mais il aide une mémé à se dépêtrer. Et flanque un méga torgnole à son chef qui ne pense qu’aux associés ! J’adore ce film et surtout ce passage.

Il fait le récit des audiences, un peu comme dans les splendides films de Depardon : Délits flagrants et 10e chambre, instants d’audience.  Cela veut dire qu’il dresse des portraits plein d’humanité des pauvres jugés. Délits flagrants est particulièrement touchant.
Il y a un autre juge, très différent d’Etienne, qui est beaucoup moins juriste, mais tout aussi efficace, car vraiment impliqué. Enfin bref, chacun son style.
Il fait le distinguo entre les endettés actifs (pris dans le piège de la surconsommation) et les endettés passifs, qui s’endettent  pour survivre. Il fait la différence aussi entres les créanciers professionnels de l’arnaque et puis l’ entrepreneur, souvent petit commerçant, mis en danger par la dette non payée.

Pour la Corée du Nord

Il décrit une scène désopilante de rendez-vous entre le juge et des représentants d’une grosse boîte de crédit,  qui se termine par un trait d’humour génial d’Etienne Rigal. En forme de boutade il leur dit qu’il passe ses vacances en Corée du Nord. J’adore, c’est si rare que les gens parlent de la Corée du Nord. C’est une forme de plaidoyer comique pour la liberté et la polémique, à armes égales…

Il reste une bonne centaine de pages. Pleines de belles découvertes. Trois est un joli chiffre, j’arrive ! A y est, j’suis arrivée  : Il sait où il est

Je dédie cet article à une très grande amie, qui est en fauteuil roulant suite à sale accident. Quand j’ai le moral en berne, c’est à elle que je pense. Depuis son accident, elle a fini sa thèse de géographe dans les quartiers de Dakar, elle a fait le tour du monde et deux jolis enfants.  Et puis dans ses soirées, elle allume le dance floor ! Et tout et tout et tout. Moi, avec les p’tites séquelles, de mon gros AVC, j’ai du mal à faire face…et je commence tout juste à imaginer ce qu’elle doit endurer. Je dédie aussi cet article à un nouvel ami, aussi handicapé et tout plein de courage. Il ira loin c’est sûr. Merci, je pense à vous.

NB 1 :  L’histoire du droit et du travers, c’est du Coluche 😉

NB 2 : En regardant La double inconstance de Marivaux, je me dis que ce n’est pas le capitalisme qui a inventé la sur-consommation. C’est juste un travers..humain. Auquel résiste Arlequin.  Résiste et puis cède…Il a ses faiblesses (ripailles) et on le manipule…Génial Marivaux !

Le point IV de Truman

Pourquoi une histoire du développement ?

Comprendre les politiques actuelles ou en construire de nouvelles ne peut se faire sans une vision rétrospective du développement. L’étude du phénomène sur le temps relativement long  permet de dégager les tendances lourdes, qu’elles soient factuelles ou conceptuelles. Au delà de ces tendances, il est également intéressant de se pencher sur les différentes périodes de l’histoire du développement : qu’est ce qui a changé, quand et pourquoi ? Outre que cette approche fait ressortir le caractère très politique, et donc soumis aux aléas de la conjoncture, des modes idéologiques, elle permet aussi d’analyser les chemins explorés par le passé, avec leurs succès et échecs.

1945 – 1950 : émergence de l’idée et mise en place des premiers instruments

L’éclosion de la notion de développement se déroule progressivement entre 1945 et 1949, débutant avec la construction des institutions de Breton Woods et particulièrement des Nations Unies et s’achevant par le discours du président Truman, en janvier 1949, qui formule clairement qu’il existe un état de sous-développement et définit ce que devrait être un programme d’aide à l’égard des « régions » sous développées.

Bretton Woods

Selon G. Meir (Meir (G.M) et Seers (D.), Les pionniers du développement, Economica, Paris, 1988)  les problèmes de développement ne furent pas vraiment à l’ordre du jour de la conférence de Bretton Woods.  Pourquoi inviter des nations  ne faisant pas partie du monde développé ? s’inquiétait  Keynes lui-même qui pense qu’elles ne feront qu’encombrer le terrain !
De fait, les vingt et unes nations du Tiers Monde invitées ont bien du mal à faire entendre leurs voix. De plus, leurs revendications se placent exclusivement dans le domaine du commerce extérieur. C’est que la perspective de création d’une Organisation du Commerce International qui aurait pu autoriser les pays du Sud à s’intégrer dans le commerce international, en régulant le commerce des matières premières et en autorisant  les pays du Sud à obéir à des règles un peu plus souple, paraissait alors très alléchante. Il n’est pas cynique d’affirmer que c’est  sans doute parce que cette perspective était trop alléchante et que les pays du Sud avaient clairement exprimé leurs intérêts que cette organisation ne vit le jour qu’après cinquante ans de mûre réflexion…et orientation du terrain !

Sur le plan commercial, il ne sort donc de Bretton Wood que l’accord du GATT (on y parle de Fair Trade, soit littéralement …commerce équitable !)

Premiers pas aux Nations Unies

L’article 55 débutant le chapitre IX de la Charte des Nations Unies (San Fransisco, 1946)  exprime sa volonté d’agir et fonde sa compétence en matière de développement. : il s’agit de favoriser « le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et les conditions de progrès et de développement dans l’ordre économique et social ». Ces objectifs sont volontairement très généraux. En effet, les débats tenus lors de la rédaction de cet article ont montré qu’il  était difficile d’atteindre un consensus sur des objectifs précis. (Cot (JP) et Pellet (A), La Charte des Nations, commentaire article par article, Economica, 1985, p. 846.) On parvint pourtant à s’entendre sur quelques objectifs particuliers, notamment la santé publique.  Notons aussi que dans ce texte fondateur, les Nations Unies placent la préoccupation sociale immédiatement après les préoccupations économiques. Malheureusement, la pratique ne confirmera pas immédiatement cet ordre de priorités !

Si l’article 55 ne précise pas  que cette action doit se diriger en priorité vers certains pays,  cela apparaît évident aux premiers fonctionnaires des Nations Unies  Ainsi, par la résolution 198 –III, votée le 2 décembre 1948, l’Assemblée Générale des Nations recommande à l’Ecosoc et aux institutions spécialisées de « procéder d’urgence à un nouvel (déjà!) examen de l’ensemble du problème du développement économique des pays sous-développés sous tous ses aspects ».

Par la  résolution 200-III, votée le même jour, l’ONU crée son premier instrument d’assistance technique : le Programme Ordinaire d’Assistance technique. Le POAT – premier acronyme d’une longue série – sera financé par le budget de l’ONU.

pas du tout impérialiste...

Le point IV de Truman : définitions des objectifs et des moyens de l’aide au développement

C’est dans ce contexte, que le président Truman présente son point IV lors  de son allocution d’investiture du 20 janvier 1949. Le point IV de Truman est à bien des égards un discours fondateur. D’abord parce qu’il donne à l’action qui commence à se mettre en place aux Nations Unies une direction particulière, qui correspond à sa vision propre du développement. Fondateur ce discours l’est aussi en ce qu’il pose l’existence du sous-développement, jusqu’alors jamais aussi directement nommé.

Le point IV, allocution du président Truman, 20 janvier 1949

« Quatrièmement, il nous faut lancer un programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l’amélioration et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est insatisfaisante. Ils sont victimes de maladie. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap et un menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères. Pour la première fois de l’histoire, l’humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager la souffrance des ces gens.
Les Etats-Unis occupent parmi les nations une place prééminente quant au développement de techniques industrielles et scientifiques. Les ressources matérielles que nous pouvons nous permettre d’utiliser pour l’assistance à d’autres peuples sont limitées. Mais nos connaissances techniques – et qui, physiquement, ne pèsent rien – ne cessent de croître et sont inépuisables.
Je crois que nous devrions mettre à la disposition des peuples pacifiques  les avantages de nos réserves de connaissances techniques afin de les aider à réaliser la vie meilleure à laquelle ils aspirent. Et, en collaboration avec d’autres nations, nous devrions encourager l’investissement de capitaux dans les régions où le développement fait défaut.
Notre but devrait être d’aides les autres peuples libres du monde à produire, par leur propres efforts, plus de nourriture, plus de vêtements, plus de matériaux de construction, plus d’énergie mécanique afin d’alléger leur fardeau.
Nous invitons les autres pays à mettre en commun leurs ressources technologiques dans cette opération. Leurs contributions seront accueillies chaleureusement. Cela doit constituer une entreprise collective à  laquelle toutes les nations collaborent à travers les Nations Unies et ses institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable. Il doit s’agir d’un effort mondial pour assurer l’existence de la paix, de l’abondance et de la liberté.
Avec la collaboration des milieux d’affaire du capital privé, de l’agriculture et du monde du travail de ce pays, ce programme pourra accroître grandement l’activité industrielle des autres nations et élever substantiellement leur niveau de vie.
Ces développements économiques nouveaux devront être conçus et contrôlés de façon à profiter aux populations des régions dans lesquelles ils seront mis en œuvre. Les garanties accordées à l’investisseur devront être équilibrées par des garanties protégeant les intérêts de ceux dont les ressources et le travail se trouveront engagés dans ces développements.
L’ancien impérialisme – l’exploitation au service du profit étranger – n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts d’une négociation équitable et démocratique.Tous les pays, y compris le nôtre, profiteront largement d’un programme constructif qui permettra de mieux utiliser les ressources humaines et naturelles du monde. L’expérience montre que notre commerce avec les autres pays s’accroît au fur et à mesure de leurs progrès industriels et économiques.Une production plus grande est la clef de la prospérité et de la paix. Et la clef d’une plus grande production, c’est une mise en œuvre plus large et plus vigoureuse du savoir scientifique et technique moderne.Ce n’est qu’en aidant ses membres les plus défavorisés à s’aider eux-mêmes que la famille humaine pourra réaliser la vie décente et satisfaisante à laquelle chacun à droit.
Seule la démocratie peut fournir la force vivifiante qui mobilisera les peuples du monde en vue d’une action qui leur permettra de triompher non seulement de leur oppresseurs, mais aussi de leurs ennemis de toujours : la faim, la misère, le désespoir. »

Le point IV fixe donc la nécessité et les objectifs d’une politique d’aide au développement et en propose  les principales composantes et mécanismes.
Premièrement, Truman affirme haut et fort qu’il existe un état de sous-développement. Jusque là on n’avait parlé que de développement insuffisant. Inventant la notion de sous-développement et son corollaire de l’aide au développement, Truman modifie profondément l’acception de développement, utilisée depuis un certain temps par les économistes et les politiques pour évoquer les phénomènes de croissance en général, c’est à dire au Nord, comme au Sud[6], si l’on nous permet cet anachronisme. Truman invente  le sous-développement, et sans le quantifier (il parle tout de même de la moitié de l’humanité), il le désigne : faim, dénuement, maladie.

Ayant affirmé l’existence du problème et son intention de lutter contre, il pose les objectifs, qu’ils soient à long terme et universels – pour le bien de l’humanité – ou à moyen terme et particuliers – pour le bien des peuples sous-développés et pour celui… des Etats-Unis.

Toutes les nations sont concernées car à terme le développement doit apporter, au plan universel, la paix, l’abondance et la liberté. Comme, on le verra plus loin, les moyens mis en œuvre viseront essentiellement l’abondance ; la paix et la liberté étant – sans doute – censées en découler.

Dans l’immédiat, il s’agit d’atteindre un objectif précis : mettre fin à l’état de quasi misère « de plus de la moitié des gens de ce monde. »  On se propose d’aider les pays à s’aider eux même afin de produire plus de nourriture, de vêtements et atteindre un meilleur état de santé. En gros, ce qui est visé c’est le développement économique des pays et la mise en place d’un cercle vertueux du développement. Au passage, Truman évoque en particulier la production de matériaux de construction et la fourniture de plus d’énergie mécanique, ce qui donne bien une idées des priorités et croyances du moment.

Sans doute soucieux de convaincre son public qu’il n’est pas uniquement mu par philanthropie, Truman précise enfin qu’un des objectifs possibles à moyen terme est le développement des échanges commerciaux des Etats-Unis avec les pays aidés.

Ensuite, Truman suggère les moyens à mettre en œuvre et les modalités de cette aide qu’il propose.

D’abord, il s’agit de mobiliser l’avancée technologique et scientifique des pays avancés. A de nombreuses reprises, Truman évoque le transfert de technologie. On comprend à le lire qu’il s’agit de transférer des modes de production plus efficaces dans quelques secteurs clefs : industrie, agriculture, infrastructures.

Les moyens matériels à mobiliser sont limités (les ressources matérielles que nous pouvons nous permettre d’utiliser…sont limitées…). Une lecture attentive permet de déceler que ces limites concernent essentiellement les ressources publiques qui doivent jouer un rôle d’encouragement et d’encadrement des ressources privées.

Truman suggère en effet que c’est avant tout aux capitaux privés de se mobiliser. Aux pouvoirs publics de les encourager et protéger. Les garanties données ne se limiteront aux investisseurs puisqu’il est question « protéger les intérêts de ceux dont les ressources et le travail seront engagés dans ces développements ». Venant d’un président des Etats-Unis, ce souci de protéger les intérêts des travailleurs est sans doute sincère, mais il permet également de repousser à l’avance les accusations possibles d’impérialisme. Truman ne commet-il pas un lapsus révélateur en déclarant : « l’ancien impérialisme….n’a rien à voir avec ces propositions ». De même, le souci de contrôler que les développements économiques profitent vraiment aux populations, ne doit pas une précaution contre d’éventuelles corruptions que Truman n’envisageait sans doute pas, mais plutôt une façon de se démarquer des politiques impériales du passé.

Si l’on en juge par ce sous-titre du Monde du 19 novembre 2002, les préoccupations de Truman en matière de collaboration public/privé sont encore d’actualité plus de quarante ans après : « Longtemps accusées de pratiquer un néocolonialisme économique, les entreprises multinationales sont désormais sollicitées par les Etats et même par l’ONU pour financer la modernisation des pays émergents. Le partage des rôles entre pouvoir politique et grandes entreprises restent à définir ».

Pour des raisons sans doute complexes, la démocratie occupe une place négligeable dans le discours de Truman. Un très court paragraphe lui est consacré, servant essentiellement de repoussoir à la tentation communiste ! On est quand même en 1949..

Sur le plan des modalités de l’aide publique, Truman suggère que le programme d’aide soit une entreprise collective à laquelle toutes les nations collaborent à travers les Nations Unies et ses institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable. Si la dernière partie de la proposition ne cesse d’étonner (pourquoi Truman doute-t-il que cela soit réalisable ?), le rôle central des Nations Unies et des ses institutions spécialisées, embryonnaires et donc à développer, est clairement posé par son propos.

Le point IV eu un certain retentissement  dans les opinions publiques (occidentales) (à vérifier, voir notamment impact dans les milieux d’affaires…): la presse voulut en savoir plus, rapidement les Nations Unies se dotèrent des instruments de la politique annoncée  (naissance de l’aide bilatérale ?) et les élites politiques du Sud se considérèrent à la tête de pays éligibles à l’aide…

De fait, l’immense majorité des opinions partageaient alors la croyance – qui paraît aujourd’hui bien naïve – qu’il suffirait de transférer les bonnes technologies pour que tout aille partout pour le mieux dans le meilleur des mondes. A reprendre, préciser et nuancer.

La suite ? Années 50 : mise en place des 1ères réalisations et théorisation du développement


Notes
Les trois autres points de Truman étaient : la création de l’OTAN,  la poursuite du soutien des Etats-Unis aux Nations Unies et au plan Marshall.

Pour l’original, voir Public Papers of the Presidents of the  United  States, Harry S. Truman, Year 1949, 5, United States Government Printing Office, 1964 (January 20), p.114-115.

Pour des notions antérieures sur le sous-développement, voir Leroy-Beaulieu. Pacte de la SDN  (article 22) et aussi…Schumpeter.