D’autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère

Rien de ce qui est humain ne m’est étranger

« Il savait que, en parlant de lui, je parlerai forcément de moi. Ca ne le gênait pas »

magnifique

Au commencement…était le verbe. Tenir parole. Au pied, la lettre ! Boîte à l’être…Je tiens ici parole. Comme Emmanuel Carrère l’a tenu à ceux dont il narre un morceau de vie.  Un homme de paroles, dans tous les sens du terme. Comme ce beau griot africain qui vient de nous quitter : Sotigui Kouyate.

Emmanuel avait certes intérêt à tenir parole car l’un des principaux personnages de son roman est juge. Commode, pas commode. Il sait ce que veut dire s’engager. Sang-gager. D’ailleurs, c’est une spécialiste des gages, de l’endettement au quotidien. Qui touche des pauvres, les rend encore plus pauvres. Comme un des personnages que j’évoque dans mes propos sur Douze, de Mikhaïlkov.
Bref, je me sens moi aussi tenue, un peu nue. Mais, je ne pensais pas que relire cette œuvre me procurerait autant de joie, autant de peine. Mon p’tit tsunami. Les éternels insatisfaits. La boue noire et les résidus…. J’ai survécu. Respect.

du vide des deux côtés, et la terre au loin

Il aurait préféré ne pas être là. Ne pas s’ennuyer. Il ne pouvait pas penser à échapper à l’horreur, puisqu’elle est arrivée, imprévue, soudaine. Soudain est l’un des termes les plus utilisés dans les histoires d’enfants. Comme si on voulait les y accoutumer. Mais ce n’est pas possible. Au mal, lent ou brusque, on ne s’y fait jamais.
Description de la vague et d’une frontière nette. A droite, la vie. A gauche, la mort.
Dans l’action qui suit l’horreur, il se sent inutile. Admire et jalouse sa femme. Ils étaient sur le point de se quitter.  Point de rupture, ligne de soudure.
Et il n’est pas inutile. Il donne à d’autres vies que la sienne, sur la pointe des pieds, dresse des portraits, crus et délicats. Il partage. Il n’y a aucun voyeurisme, pas de sensationnel, de superficiel. Il entre dans les cœurs. Il soutient la famille de Juliette, qui s’était construit un bonheur, avec beaucoup de courage, prenant des risques.

Funambules

Juliette, deuxième. Elle est menacée d’une mort prochaine. Lui, fait le pitre, inspecte la bibliothèque, gaffe avec un jeu de mots. Mon frère !
Des projets qui lui tiennent à cœur commencent à rencontrer un certain succès. Il s’avoue un peu mégalo, narcissique. Insouciant, incapable de prendre au sérieux ce malheur qui avance à grands pas. Cette deuxième Juliette est la sœur de sa femme. Le hasard fait qu’elle se prénomme comme la jolie fillette, avalée par la vague.

Une femme, juge et simple, mère et forte. Pas coquette. Qui pour ne pas inquiéter donne peu de nouvelles. Mourante, elle arrache les tuyaux qui l’emprisonnent. Ma sœur ! C’est  la maladie d’Hodgkin qui l’emporte? Mon grand-père paternel est aussi mort de cette maladie, rare et terrible.

Emmanuel note très justement que les enfants qui perdent leur mère perdent en même temps leur sentiment de sécurité. Oh ! combien je comprends. J’ai connu ça. A quatorze ans. Sortie de chrysalide. Le corps de ma mère n’était pas mort, très abimé, mais son âme, oui, c’était une mort clinique. Déflagration lointaine de la guerre d’Algérie. Pharmacienne, elle se procure du cyanure…et le mange. C’est alors que je deviens une pro du risque, de l’insécurité choisie. C’est une caractéristique de l’adolescence (prouvé par la neurologie)…alors, imaginez ! Un con scia ment maman !
Je veux rassurer : c’est du boulot, mais on surmonte, on arrive à doser. Pas à éliminer. Sauf à se suicider ou bien à vivoter.

Il brocarde l’usage du  mot « Maman » dans les contextes publics. On (l’école) demande les mamans pour ceci, pour cela. Cela m’irrite aussi au plus haut point. Un mot si fort doit rester privé. Et …les papas, alors, y en a pas besoin ?!

Clowns, images d’Epinal

mon grand oncle

Il fait le clown. Depuis quelques temps, c’est la profession que j’inscris sur des formulaires où cette information est  inutile. Je m’amuse juste à regarder la réaction des gens. Ils sont souvent gênés. Dans tous les cas,  je ricane gentiment 😉
Hommage à mon grand-oncle, Pékari.  A mon grand-père, lui aussi décrié, car il était un macho avéré. Ok, je n’apprécie pas. Mais j’ai une photo de ce macho,  habillé en tutu et coiffé de grosses nattes. Vous m’suivez ?

« On s’est étreint en silence, ce silence accompagné d’une pression de main sur épaule, expression maximale du chagrin ». Cette phrase est magnifique. Je veux dire seulement qu’elle n’est pas réservée à un certain milieu. Trop de douleur et la pudeur, cela n’appartient pas à une classe sociale. C’est juste…la classe.

Alors la rencontre avec le juge, Etienne Rigal, unijambiste, collègue de la défunte, qui ne ressemble en rien à ce qu’il imagine. J’avoue que moi aussi, même après une 1ère lecture passionnée, j’en avais retenu une image déformée. Ah qu’elles sont tenaces, les images d’Epinal ! Décalcomanie.
Je vois un gars acariâtre, plutôt vieux, laid, avec un caractère de cochon. Je vois le duo qu’il forme avec Juliette. Les Robins des bois. Facile ! Et bien non :  juristes, ils appliquent le droit. Qui est parfois bien fait, offre les instruments à qui veut se battre jusqu’au bout. Ils invoquent le droit européen. Les caractères en taille 6 des contrats de prêts.  Ils tirent les bonnes ficelles. Alors, c’est sûr, l’establishement n’apprécie pas. Les gens bien posés préfèrent le confortable, le rentable. Facile et gratifiant.

Ce juge tient sa place. Il ne fait pas pleurer. Rend juste hommage à sa collègue, brillante, dévoile un côté sans doute ignoré, même de ses plus proches. Certes, son sentiment va plus loin que cela. Tous deux étaient atteints d’un cancer et se sont battus.  Il parle d’une destruction physique qui peut être renaissance. Touchée. Je pense à ce livre qui m’a tant apporté et qu’un jour j’espère chroniquer :  « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estés. Un livre qui fait, défait les nœuds entre création, puis destruction, puis création…

Parti socialiste unifié

je ne voyais pas tout

Le père d’Etienne est comme je les aime : éclectique. Sciences dures, sciences sociales, et aussi littéraires. Un humaniste. Qui fraye avec la haute et les prolos. Ne cherche pas à faire carrière. C’est un PSU, comme ma mère. Ces temps heureux que j’ai passé, enfant, dans leurs colloques et dans leurs fêtes !
Etienne est un homme de nuances, de précision. Rigoureux. Par exemple, il ne dit pas qu’il aime le pouvoir, mais le goût du pouvoir. La volonté d’agir. Il a sans doute lu Kant et sait que le pouvoir est presque toujours un poison. D’où précision.
Il se soucie des autres, mais aussi de lui, en visant une place confortable dans la société. Comme on dit aujourd’hui c’est gagnant-gagnant : lui se sent bien matériellement et moralement, et met ces bienfaits aux services des autres. Il se syndique, fait partie des juges militants. J’adhère. Je milite aussi.
Il évoque la justice de classe. L’affaire de Bruay en Artois ! C’est un des mes amis qui vient d’écrire un livre passionnant sur cette affaire, avec une analyse très poussée des aspects politiques et sociaux ! Pascal Cauchy, « Il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça » L’affaire de Bruay en Artois »

Renards, apprivoisés…

Joaillier de l’âme, encore, Emmanuel comprend les raisons de tant de précision mais il trouve  quand même Etienne  un peu tatillon et le taquine. Il souligne que l’on est toujours content quand quelqu’un qui nous aime relève nos travers comme une raison supplémentaire de nous aimer. Etienne comprend cette marque d’amitié : ils en rient tous deux. L’affaire est dite et si le travers passait une frontière, on pourrait sans doute faire un signe, plus facilement.

toute une histoire...

Alors que j’écris ce billet, je rêve d’un ancien petit ami, qui se nommait Viturat. Je comprend que je fais ce rêve car notre séparation n’avait pas été douloureuse. Exceptionnel.
Aussi à cause de son nom. Vie tuera. Oui, notre vie nous tuera. Comme les cellules cancéreuses que découvre Etienne. Comme le renard dont parle Emmanuel. Dans le ventre et au Péloponnèse. Aux scouts, mon totem était Goupil, agile et délurée…
Nous ne devons pas rejeter nos maux comme des étrangers. Il font partie de nous. Il nous faut les apprivoiser, peut être les éloigner car ils ne sont pas toujours une fatalité. Dans tous les cas, les accepter, c’est essentiel.
Les rejeter, les dénigrer, c’est tuer le dialogue, une mort bien plus terrible. Même si parfois, il faut amputer. Ce n’est jamais de gaîté de cœur. Le membre continue de bouger… Vous avez déjà coupé la queue d’un lézard ?

Donc, Etienne est amputé et je suis justement en train de rédiger une série  d’articles sur Ambroise Paré, un médecin génial qui a fait considérablement progresser l’art de l’amputation…

D’accord, mais de mort lente

toujours là !

On met Etienne sous chimiothérapie.  Il vomit sans arrêt et interdit à sa belle d’assister à ces scènes. Il dit aujourd’hui regretter cet interdit. Moi, je me dit qu’il avait  peut-être raison ou que cela n’y aurait rien changé. De toutes façons, elle le quitte. Dès le début, elle avait dit qu’elle n’était pas sûre de tenir le coup.
Il arrête la chimio de lui-même, sans en parler à personne. La chimio le prive de ses poils, il est jeune homme. Il a besoin de sexe, pas de médicaments qui le rendent imberbe. Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente.
Evocation de Molière qui se moque de médecins dont les malades meurent guéris !  De Donald Winnicot qui demande à Dieu la grâce de mourir pleinement vivant.
Etienne se donne à fond dans sa psychothérapie. Il devient, comme moi, un grand croyant en l’inconscient. Un con science ! Il va carrément loin en se demandant si son cancer n’est pas somatique. Comme Fritz Zorn (de son vrai nom Angst, l’angoisse, le surnom d’un clochard que j’ai connu à station St Michel), dans Mars.

Pour ce qui est de mon AVC, je ne peux dire qu’il soit d’origine somatique, par contre, il est clair que le déclenchement (la rupture d’anévrisme) est d’origine psychologique. D’abord le stress.

Voici la suite

Notes diverses

A voir : une interview d’Etienne Rigal, un régal…

Emmanuel dit qu’écrire toutes ces horreurs (ce livre et les précédents) n’est pas du courage. Que cela relève plutôt du malheur. Moi je dis les deux. C’est une thérapie, et assez  osée !

A écouter ou lire aussi : L’humeur vagabonde du mardi 4 mai 2010 avec Douglas Kennedy. Que dit-il ? Que son principal motif d’écrire c’est la vie des autres..

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », citation de Térence. Errance. Poète comique latin d’origine berbère, né à Carthage vers -190 et mort en -159.

Emmanuel rappelle une citation de Céline, qui clôt Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier : « La pire défaite en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui a fait crever ». Il lisait Bouvier durant son voyage au pays du tsunami. Moi, je le découvre via une bibliothécaire avec laquelle je passe quelques jours de vacances…au moment où j’écris ce billet ! Tant de co-incidences, mon ange gardien est vraiment zélé !

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Douze de Nikita Mikhalkov

On peut dire que Mikhalkov est un salaud, un ami de Poutine. C’est vrai.  On peut aussi dire que certains passages de son dernier film sont un peu lourds, chargés d’aveux maladroits. Oui, on peut le dire, et je reviendrai sur ces « tâches » plus tard. Il n’empêche. Ce film est pour moi magistral. Il m’a coupé la chique et j’ai eu envie d’applaudir durant le film. C’est rare.

12 hommes en colère, Lumet, 1957

Alors ? De quoi s’agit-il ?  D’un défi très osé : un remake de Douze hommes en colère. D’un film réunissant les plus grands acteurs « russes » (ie. de Russie). D’un tableau de la Russie sans concessions.
D’un film à l’image signifiante, comme ces rayons de vélos qui tournent implacablement, comme ces hommes politiques discourant seuls, au milieu de la campagne, qu’elle soit soviétique ou de nouvelle Russie.

D’abord, le défi à Sidney Lumet est relevé point par point. Mais il va  plus loin. Il est à la fois une copie et un original.
Il y a par exemple, cette voisine, qui dit avoir vu et n’a pas pu voir. A ce fait, Mikhalkov ajoute une autre dimension  humaine : la femme est jalouse de l’enfant qu’elle accuse car il l’empêchait d’avoir à elle toute seule l’homme qui fut assassiné .

Les jurés représentent tous un morceau de la Russie contemporaine et éternelle. Un patchwork de cette Russie dont tout le monde se fout. Que l’on aime à vilipender, sans regarder dans notre propre basse-cour. Toutes les faiblesses d’une démocratie qui, à plus de deux cent ans, est encore si imparfaite. Oui, il faut critiquer Poutine, oui, il faut défendre les droits de l’homme en Russie. Mais ceux qui s’acharnent sur Mikhalkov ne comptent pas parmi les amis de Mémorial.

C’est un film qui connaît le Caucase. La façon dont est filmée la danse du petit Tchétchène, c’est un geste d’amour.  Cette danse, pour l’avoir vu en vrai lors d’un séjour (fou comme il se doit) au Daghesthan, c’est un motif de vivre. Un élan vers le ciel. De la joie et de l’énergie brute, concentrée.  Voyez en  un extrait.

Critique du capitalisme sauvage. L’un des jurés parle de son oncle, honnête homme, qui se laisse entraîner dans les jeux d’argent, puis dans le cycle infernal du crédit. Il perd tout et toute droiture. Il boit, il cogne. Compte tenu de son passé irréprochable, il est pardonné.

D’un pays où l’on ne peut plus enterrer dignement ses morts. Où l’on extorque des sommes folles aux endeuillés pour un bout de terre.  J’ai connu cela aussi. Un de mes meilleures amies russes a du squatter la tombe d’un autre pour enterrer son père. La encore, la Russie n’est pas la seule à vivre cette infamie, voir Littoral, une nouvelle Antigone.
Alors, certes, le directeur du cimetière se paie une Rolex. Mais, il ne fait pas que cela : il finance une école, un dispensaire dans son village d’origine. Tout comme l’ont fait Tolstoï, ou bien encore Tchekhov. Des hommes généreux mais qui ne croyaient guère en la politique.

Critique d’un pays qui laisse ses génies et/ou leurs trouvailles partir à l’étranger. C’est en l’occurrence le cas du premier juré. Celui qui instille le doute. Auteur d’une découverte fabuleuse dont il ne peut rien faire en Russie. Homme, relevé d’une déchéance par une femme qui a vu sa douleur, son malheur et ne lui pas jeté la pierre.  Un salut à l’humanité, aux jugements pas trop vite posés, à la compassion.

Honneur aux juifs et aux non juifs. Aux juifs, qui doutent, pensent, savent changer d’avis. C’est le premier qui suit le premier juré qui a douté.

Le médecin

Honneur aux caucasiens, qui ont une parole. Qui sont médecins chefs. Des comme ca, j’en ai connu. C’est même comme ça que j’ai atterri  au Daghestan. Je faisais le tour des hôpitaux pédiatriques de Moscou. Pour vendre du Smecta. Sauver des vies, sans faire trop de blé.  Un des médecins chefs m’a invité à venir passer des vacances au Daghestan. L’hospitalité caucasienne, c’est un must. Parfois un peu trop poussé… Enfin, ceci est une histoire que j’écrirai plus tard. C’est juste pour dire que ce médecin n’est pas sorti de l’imagination de Mikhalkov :  il existe, je l’ai rencontré !

Il y a les artistes : l’homme de télé et le chanteur. Tous deux faibles. Surtout l’homme de télé. Des films d’horreur, il peut en balancer à l’écran,  mais il se laisse berner. Et si on lui fait un peu peur en vrai, il vomit ses tripes. Ne sait plus où il en est.
Et  le chanteur, qui sniffe, fatigué de faire le clown pour des gens indifférents.

Enfin, Mikhalkov dévoile le  probable motif  du crime :  la spéculation immobilière. Authentique, scandaleuse et pas uniquement russe (pour la France, traitée avec humour par Dupontel dans Le vilain).

Alors, voilà, tout cela est de la belle pâte humaine. Un film percutant, pour ceux qui aiment la Russie, avec ses qualités et ses tares. Un pays d’excès.

Alors, non, je n’aime pas spécialement Mikhalokov, quand ami de Poutine, il dit que la critique est libre en Russie. (On croirait entendre Cholokhov montré dans le documentaire sur Sakharov, projeté cette semaine sur Arte).
Tout est dans la nuance.  Comme le dit Mikhalkov, les médias sont plus libres que l’on aime à le dire ici.  Mais ils sont malgré tout de plus en plus muselés. Voir ici :  M. Poutine muselle les libertés.
Il y a des sujets à ne pas toucher, sous risque de boire des drôles de thé, un peu empoisonnés.  Ce qui est magnifique, c’est que nos dirigeants démocrates n’en ont rien à secouer : ils veulent du gaz. Ils en ont déjà plein la tête !  Alors, oui, le démarrage de certains jurés semblent un peu dicté et  parfois sur-joué. Mais ce sont des défauts bien minimes par rapport à la réflexion et à l’émotion que procurent ce film. Spasiba, Nikita !

Facteurs X,Y,Z

Vendredi 30 novembre 2008 : Journée doublement syndicale et journée de réforme à l’Établissement.
Syndicalisme, premier volet :  il y a embrouille au niveau des élections prud’homales. C’est simple, les salariés de Nico &  Co, n’ont tout simplement pas été déclarés comme pouvant voter. Une paille. La DRH maîtrisant l’art du mensonge, il est impossible de savoir si celle est qui a « oublié » ou si ce sont les services de l’Etat qui n’ont pas enregistré sa demande. Toujours est-il qu’outre la démarche entreprise par les syndicats auprès du directeur pour que l’erreur soit réparée fissa, des salariés ont porté plainte auprès du Tribunal de Grande Instance. Leur audition est fixée à ce jour. J’y vais. Pour savoir, pour comprendre.
Comme on pouvait s’en douter les juges ne statuent pas mais reportent  l’affaire au lundi,  où la question sera examinée pour l’ensemble des salariés. On nous donne d’ores et déjà assurance que nous pourrons voter et on nous indique comment. On prend note de notre présence, je signe un registre.
Et puis, je descend dans les bureaux pour questionner les fonctionnaires de justice, comprendre d’ou vient le bug. Impossible de débrouiller l’affaire. Je repars avec de simples pistes à creuser et les infos pratiques sur le vote.

Vanité, de M.Bruneau

Syndicalisme, deuxième volet. Il se trouve que nous – syndicalistes – avons été informés au dernier moment, d’un projet dit Nico &  Co 2020, dont l’existence a été révélée hier à l’ensemble de la communauté. Ce projet est tout beau, c’est un excipient pour faire avaler la nième augmentation de nos tarifs. Il faut bien une contre-partie..pour plus tard… Donc, tout est prévu (i.e. promis) pour améliorer la vie à l’Établissement…sauf celle des salariés !

Nous avons eu le temps de concocter un tract un peu méchant, où nous avons entre autres pris soin de faire un joli graphique comparant l’augmentation du salaire de la direction et de celle des salariés. C’est chaud, même la CGT nous trouve culottés. C’est moi qui balance ce tract (un pdf attaché) et dans le corps du texte, j’en profite pour informer les salariés sur le déroulement des prud’hommes. Quand je clique sur envoyer, mon coeur bat tambour….Quelques heure plus tard, alors que nous étions dans une phase d’intersyndicale, un des syndicats envoie un message nous accusant de récupération, avec toute la direction en copie. Mes collègues partent en vrille. Moi aussi, le responsable de ce mail j’en ferai bien du steak haché. Mais, responsabilité sociale et solidarité obligent, je garde mon sang froid et propose que  tous les syndicats se retrouvent  lundi, pour discuter ce problème. Du direct, en face à face. Ne pas donner du petit lait à la direction. Diviser, c’est régner…

Une fois ces broutilles accomplies, je m’attaque à un autre gros morceau. Une baleine. La préparation de la mise en ligne de l’information sur la réforme de l’Institut. Ni faite, ni à faire. Il était prévu depuis des mois que l’info serait en ligne le lundi matin, mais plus j’avance et plus je me rends compte que nous ne sommes pas prêts et j’obtiens, ric-rac, 15 jours de rab.  Je dois les mettre à profit pour tout boucler. Je prends contact avec la terre entière pour régler les questions pendantes. J’écris au manager, jamais présent, pour lui présenter des projets de communiqués d’attente. Pas de réponse. Je prends sur moi d’envoyer à un cercle restreint mais plutôt haut placé. Dans la soirée, je me fais engueuler par le manager par mail reçu à la maison. (Pourquoi je regarde mes mails de boulot à la maison ?!!) . Et en plus, je réponds :  explique, argumente et  propose des solutions de rattrapage. Pour lundi.

Et voilà, fini, mon vendredi noir. Suites…

TEMPS ERRANCES 3 – LE CHAMANE

(La nouvelle débute là : Le départ)

"drôle" d'histoire

Je fus réveillée par un frottement d’ongles sur ma porte. J’avais à peine dormi, pensé à Mémorial toute la nuit, à ces russes qui se battent pour la démocratie et dont tout le monde se fout. Et aux Coréens du Nord aussi, comme toujours. Y m’obsèdent, ceux-là, avec leur famine toute grise, discrète. Mais à quoi ça sert d’y penser, seulement y penser ? La porte s’ouvrit sur un petit homme basané, avec une face de lune et aux cheveux très fins. Un chauffeur. De la part de Victor. Je devais être en bas dans cinq minutes. Monter dans une voiture rouge, immatriculée 2345.

Bon, rendue où j’étais rendue…, je n’avais guère le choix et ma curiosité naturelle était émoustillée. La bagnole avait vécu, le pommeau de vitesse était le seul élément neuf, incrusté de roses comme ils aiment là-bas. Capacité de freinage symbolique, amortisseurs oubliés par le constructeur. Nous blindâmes néanmoins au travers Oulan Oudé, suivant l’inclinaison exacte de la chaussée. Je crus que nous allions sortir de la ville, quand soudain nous stoppâmes à la périphérie, au seuil d’une isba verte. Bator – c’était son nom –  fit le tour de la voiture, se tordit le pied dans une ornière et m’ouvrit la portière en claudiquant et grimaçant. Je connaissais les usages : je l’avais attendu. Il m’invita à entrer, me dit que Victor allait me rejoindre ou était déjà là, je n’ai pas bien compris et il partit sans bruit, comme en roue libre.

Je frappais. On m’ouvrit sans délai. « On » avait eu le temps de nous voir arriver. L’adolescente qui m’ouvrit était d’une beauté inouïe, son visage absorbait la lumière jusque dans ses cils, très noirs et très longs. « Vous venez voir Agvan », dit-elle d’un ton affirmatif. « Oui, da, bien sûr, si vous voulez … ». Je la suivis à l’étage où elle s’effaça devant moi, me laissant pénétrer dans une chambre carrée. Ni murs, ni sol, ni plafonds, rien que des tapis, du cuir, de la fourrure. Un chamane, assis au centre, tripotait une touffe de poils qui sortait droite et raide du centre de sa joue gauche.  Il m’invita à prendre place en face de lui. J’obtempérais, lui adressant un sourire inquisiteur et inquiet. Une grande inspiration. Il me dit que je suis malade. Que j’ai bien fait de venir le voir.
Si je lui obéis en tout, il peut m’aider. Il va invoquer mon animal totem et je dois aider à la communication. Certes, je ressortirais de ce rituel légèrement ensanglantée mais nettoyée de mon mal. Là, je me suis dit que je pouvais éventuellement envisager d’étudier les rythmes chamaniques sans me faire dépecer. Et j’ai aussi pensé à Victor…mais il était trop tard. Le chamane avait pris son tambour. Une fumée âcre se répandit autour de nous. Je sentis la transe arriver. Après…plus rien…aucun souvenir.

Lorsque je repris mes esprits, j’étais allongée à même le sol dans ce qui semblait être une grande yourte. Par les fentes de la porte, j’aperçus des hommes en habits bleus qui discutaient à l’extérieur. Une ombre s’approcha, je reconnus la silhouette de Victor. Dans un français irréprochable, il me dit : « Je t’ai fait prendre des risques, mais il étaient calculés et mon objectif a été atteint : le charlatan est sous les verrous. C’est un peu grâce à toi. Merci ». Je lançais à Victor un regard bovin. Il comprit que je n’avais rien compris. D’un coup ma tête se mis à peser un quintal. Je me rallongeais. Victor prépara deux thés verts. Aspirant le liquide brûlant et salé, il entreprit de me raconter toute l’histoire. Il était juge et poursuivait ce chamane avec détermination. Un assassin, qui attirait des femmes chez lui. Les droguait, les dépeçait en vrai pour les revendre en kit sur le marché international des organes. Une vraie enflure. L’horreur à laquelle on ne croit pas. Mais…difficile à coincer, protégé par le gouverneur qui en faisait aussi de belles. Trafic d’uranium. Un peu moins pire, puisqu’il y a aussi une échelle dans le mal… On avait beau avoir des preuves écrites, il fallait prendre le chamane sur le fait. C’était la seule façon de casser sa protection politique et ça avait marché. Il y a tout de même des limites à la corruption, même en Russie. Partout des limites, à condition de faire des sacrifices pour les atteindre. Victor m’avoua aussi qu’il avait utilisé ma curiosité, détectée illico, pour me faire jouer l’appât. Me suggéra que j’aurais tout de même intérêt, en général, dans la vie, à être plus prudente, à limiter mes ardeurs. Ajouta que lorsque j’aurais les idées claires, il m’expliquerait plus en détail ce que ça voulait dire, la mauvaise curiosité. Tu parles ! Je comprenais que mon appétit de savoir, ma soif d’aventures dissimulait une bonne dose d’orgueil. Se croire capable de tout connaître, tout affronter, à chaque instant. Cela donne du courage, mais bon… J’avais manqué de me retrouver éparpillée dans des zones exotiques. Le cœur en Argentine, le foie en Australie, la tête au Zimbabwe. La Forpronu à moi toute seule. Défaite.

La suite ? Gengis Khan


Une association française des amis de Mémorial vient de se créer…

Kant dans les amandiers

Il fallu partir. Complément. Abandonner Sibir, ses ballasts de marbre blanc, ses gares pittoresques. Mon western. Victor se chargeât de me faire décoller, mit toute son énergie pour m’arracher à ce gouffre.
Dans l’avion, je le sommais de me donner des explications sur son français, si parfait. Il me raconta son enfance, son père, les discours, réels ou imaginaires, des grands littérateurs français que ce dernier mettait en scène pour égayer sa petite famille, à certaines époques, où les distractions – et les gens,beaucoup de gens – disparaissaient de Moscou.

Le J’accuse de Zola avait décidé de sa carrière de juge. Il me dit qu’il lisait beaucoup, y compris en d’autres langues. En grec, latin, allemand, un petit peu en espagnol. Cela permettait d’aller aux sources. Les grecs, bien sûr, mais aussi Lucrèce, Spinoza, Sainte Thérèse…Tant d’autres. Mêmes des français ! Montaigne, La Fontaine, Desproges.
En revanche, il ne lui venait pas à l’esprit le nom d’un quelconque moraliste belge. Normal, mon vieux en Belgique, on y est tous, moralistes, et 100% Magritte !

En tant que juge, il devait rendre justice, n’est-ce pas. La belette au long corsage départageant le lièvre et la torture. En creusant  les questions morales, il s’était aperçu qu’elles amenaient nettement plus loin que le fragile édifice de la justice humaine. Avec Sainte Thérèse, il avait découvert l’humilité. Avec Saint Augustin, la faute heureuse, felix culpa. Avec Alain, la magnanimité.
Il brossait le tableau d’un univers de vertus curatives, d’autres éducatives. Et même des verts tutus, car qu’il connaissait l’Oulipo.

En bref, Victor était un puits de science sur les chemins qui mènent au bien. En revanche, il était nettement moins calé sur les vices. Il me dit que ces derniers étaient beaucoup plus nombreux que les vertus et naturellement plus retords dans leurs apparences. Mais il se montra peu désireux d’aller plus loin. D’illustrer. Remarque, avec le chamane et le gouverneur, on avait eu notre dose. Et puis  je respectais ce tabou opportun : il ne manquerait plus que je doive parler de mon cas ! Après un détour par Orenbourg, je rentrais à Ixelles.

Un peu sous le choc, tout de même. D’habitude, les questions morales, les Kant et autres « qui t’regardent », ça sent le sirop d’orgeat, la dentelle épuisée, le vieux tilleul dégingandé, tout embrouillé. C’est vrai, on n’y comprend rien. Où est le mal où est le bien ? Le mal ne fait-il pas avancer, voire exister le bien ? Une même qualité ne peut-elle pas se révéler tantôt vertu, tantôt vice. Et lycée de Versailles ! Ah, c’est pratique : jolies médailles, méchants revers.

Et puis à quoi bon vouloir être meilleur puisque nous sommes tous égaux ? Cependant, mes frasques sibériennes m’avaient ouvert des horizons. C’est le cas de le dire ! Non, la curiosité, n’est ni « un vilain défaut » (abrutis, bougres d’ânes !), ni une qualité absolue. Il faut en user avec prudence et tempérance, c’est tout. Pas avidité. On vous l’a pourtant déjà dit. Tant pis pour l’hymne à la diversité. Lui préférer la joie. Ne pas tomber dans le piège de la toute puissance. Au nom de la perfection, y renoncer. Etre curieux des autres sans doute, mais pas toujours. Savoir – parfois – être humble et discret… Etre curieux de soi, du silence, de la mort. C’est qu’en morale, on ne rend des comptes qu’à soi même et… à l’humanité !  Tutoyer les extrêmes pour mieux affronter le néant. Faut qu’ça balance. En morale, rien n’est donné : la théorie ne constitue que les balbutiements. On est sans cesse mis à l’épreuve.
La morale, c’est dur, depuis toujours. Surtout pour les politiques : peu y résistent. Vous pouvez vérifier : l’apprentissage par la tentation n’est pas au programme de l’ENA. « Que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre ». Euh, si possible, un rubis, un grenat, une aime-road.
La morale, on y arrive souvent par accident. Un pas de traviole  et hop ! Une chute qui vous laisse face contre terre , suffisamment longtemps pour que vous finissiez par apercevoir de minuscules failles dans la roche, qui s’écartent, laissant passer un autre genre de lumière. La morale, ça permet d’user de nos forces à bon escient (le fameux bonnet scient), d’être efficaces, de nous aider  à faire le bien. Tout comme les percussions. Aussi, au début, il faut taper ritenete. Se retenir, oui, respirer, être patient. Puis se déchaîner, se calmer.
La morale, c’est remplacer des nuits de travail acharné pour sauver le Tiers monde, la République et l’honneur, par des jours avec et des nuits sans.

Par plus de bonheur tout de suite. Recalculer à  la hauteur de sa pomme. N’être ni rebuté par la petitesse d’une tâche, ni effrayé par sa grandeur. Adaptable, mais ferme dans ses valeurs. Flexy-girl, Indestructi-Boy.

Incontestablement, j’avais fait du chemin, mais je souffrais encore. L’anneau pylorique. Et ce feignant de Cupidon, oublieux de mes amours, parvenait à me gâcher l’humeur. Dans le quartier, pas d’amandier.
Devant le cinéma, il y a un drôle de type qui hoche la tête de droite à gauche, puis de gauche à droite, sans arrêt. Plus loin une femme descend la rue, hagarde, avec une épaisse crème blanche et grenue sur le visage. Des fous. Résister contre le sentiment d’injustice, digérer le silence.

La ruée vers l’or, ça donne la faim !

Ce matin, j’ai reçu un gros colis de Russie, avec Victor pour expéditeur. Il s’excuse d’avoir oublié l’essentiel. Une étourderie qu’il tient à rattraper sans délai. Je trouverais dans le paquet, fait de vieux papiers gris, deux ouvrages de référence. « Les mémoires d’un écrivain » de Dostoïevski : « Toute ma vie, j’ai vécu dans l’excès ». Et un recueil de poésie de Mandelstam. « Ne lire que des livres d’enfants ». En remerciement de ces délicates attentions, je lui expédiais la collection complète des films de Chaplin. Modèle de courage. Redoutable metteur en scène de nos lâchetés, de nos espoirs. Je précisais dans le courrier que mon clown préféré avait assidûment lu Kant. Au cas où. Kant dans les amandiers. On ne peut pas renoncer à tout.


Nota bene

Pour connaître la philosophie de Charlot, lire un poème qui lui est attribué et qui se nomme le jour où je me suis aimé pour de vrai.

Pour ce qui touche au petit et au grand, voir Sainte Thérèse. Le Chemin de la perfection, XXXII, p. 374. Cette référence, je l’ai trouvé dans un excellent recueil sur la curiosité publié par Autrement, collection Morale…mais il est épuisé, à mon grand dam.

Cette nouvelle, je l’ai écrite dans le cadre d’un concours organisé par LA bouquinerie d’Alésia