Rousse skie? y’a zik ! (2)

Au Komsomol léninien, une équipe de valeur !

Donc, je suis à Moscou. La faim de Gorbatchev. Le choc que je reçois n’est pas que linguistique. Ce sont des échoppes vides. Presque rien à bouffer. Rien que des bouterbrods !

Quand on a toujours vécu, non point dans l’opulence, mais dans la « normalité » de la consommation, système capitaliste, ça flanque un drôle de choc. Comme dit Jean Louis Aubert : « dans la violence du choc, j’ai compris ma chance ». Mais il m’est impossible d’ici développer ce sujet. Retour à la parlotte !

J’avais appris grammaire. J’avais prisé le rôle total, le rôle fondamental de l’étymologie. Mais, je n’avais pas mesuré l’importante distance entre la langue qu’on étudie, et puis la langue qu’on parle.

Parler c’est beaucoup dire, car les amis soviets se méfiaient bien de nous. Et si ils nous parlaient, risquaient-ils la prison ? On pouvait dialoguer avec nos professeurs et puis les Komsomols, pris en délégation. Et moi qui croyait commencer à maîtriser quelque chose, je suis paralysée ! J’écoute, j’écoute, j’écoute.  Ca, j’ai appris à faire.

La période Gorbatchev est encore très soviétique. Le vocabulaire que nous apprenons est bourré d’acronymes désignant de nouveaux systèmes inventés pour sortir du stalinisme sans verser dans la liberté. On apprend ITD, par exemple, qui désigne une entreprise d’initiative individuelle. Elle est très encadrée. Bref, de ces acronymes, j’en ai mangé (à défaut d’autre chose) et puis tout oublié.

Staline par Picasso, image du scandale

De retour à Paris, j’entame une maîtrise d’histoire sur du matériel  russe. Je tombe sur un prof dingue. Il me donne un sujet, totalement infaisable, même pour un vrai balaise. Il s’agit du cinquantième anniversaire de la naissance de Staline, à travers la presse soviétique.  C’est hyper difficile. D’abord, il faut que je comprenne tout le contexte. Ensuite, il me faut accéder aux sources. A la bibliothèque de Nanterre, la BDIC, je trouve pas mal de trucs, des micro-films…Tantantan… Mais en fait limité. Et puis, je veux comprendre ce qu’il s’est vraiment passé. Qui a décidé de fêter l’anniversaire ?  Comment toute cette méga propagande extrêmement efficace a été orchestrée ?
Je comprends vite que tout cela a été décidé en très haut lieu et que le seul espoir d’accéder aux archives valables est d’aller à Moscou. Bon, là, je ne taxe plus mes parents, je postule à une bourse du Ministère des Affaires Etrangères. Et elle m’est accordée. Super ! Sauf que je comprends vite qu’il me faut des entrées et que mon prof d’histoire n’en a strictement rien à carrer. On est en 1989. Des historiens russes viennent à la Sorbonne pour le 200ème anniversaire de la révolution. Je les piste. Les attend à la sortie de leur hôtel et je leur saute dessus, expliquant mon problème. Bien, ils me disent tu contactes l’association Mémorial, un tel, un tel, un tel. J’y vais. L’association vient de se créer pour faire des recherches sur les victimes du stalinisme. Mon vieux cette soirée, que dis-je ? cette nuit, passée dans leur cuisine à essayer de comprendre, entre vapeur vodka, tout ce qu’ils me disaient ! Ils m’ouvrent la porte de la bibliothèque des sciences sociales – INION.
Voir le centre de recherche franco-russe qui s’y est créé depuis.

Je commande les documents dont j’ai le plus grand besoin et qui sont répertoriés dans l’index. Bien sûr pas les relevés des décisions du Politburo, mais toute la presse et c’est déjà beaucoup. Ils me disent niet, y a pas. Je les redemande un jour, deux jours, trois jours. Ils finissent par craquer et me conduisent à la cave où je peux absolument tout consulter et même sans commander ! Et aucune surveillance. Pas vue des citoyens, c’était le principal ! Alors, je recopie, à la main, des pages entières de propagande totalement délirante. Sortant de là, je maîtrise parfaitement le vocabulaire stalinien : social-traitre, chien galeux, vipère capitaliste et j’en passe. Et oui, c’est oublié !

Bon, je rentre de là, mais entre temps, dans mon obchejitie (foyer pour étudiants et pour cafards), j’apprends que je suis admise à Sciences Po. Hé hé, le sujet à l’écrit était le stalinisme, j’ai vraiment trop de chance !

Prise par un autre étudiant, voir son blog

Et puis, dans cette zone moscovite où on était logés (dépendant de l’Institut du Gaz et du Pétrole, partenaire officiel…), j’ai retrouvé Sophie, mon amie du collège qui aussi est restée une grande amie du russe. On ne s’est plus quittées. Je veux dire aujourd’hui on fait encore les folles. Par le cœur et l’esprit.
Enfin à la suite de ce séjour intense,  j’ai appris à parler. Au russe bien politique, j’ai ajouté pas mal d’argot et des super insultes. C’est tout à fait mon style, je fréquente des voyous. J’étais dingue d’un tatar. En fait, ça m’a servi, un jour un mec m’ennuie, je commence par lui dire : lâche moi, il me suit, je lui dis, vas au diable, il reste à me poursuivre, je lui dis vas te faire. De la part d’une petite française, je crois qu’il ne s’y attendait vraiment pas : il se casse ! Et je sifflote tranquille, achète deux trois fou-lards…
Entretien d’admission à Sciences Po, je parle de mon voyage. On me dit, mais alors, est-ce que l’Union soviétique va exploser ? Je leur dit, pas du tout, Gorby est pacifique…bon, ils m’ont prise quand même, soit ils ont considéré que j’avais besoin d’éducation politique, soit eux-mêmes n’anticipaient pas et ça leur faisaient plaisir d’avoir une com so molle… !!! Pour ceux qui me connaissent, ils savent que je me suis quand même plutôt bien rattrapée 😉

Voici la suite et fin

Un roman russe, Emmanuel Carrère

Quelle académicienne !

Lève-toi et marche !

Etudiante à Sciences Po de 89 à 91, en cursus « Affaires économiques internationales » je ne suis pas censée suivre les cours d’Hélène Carrère d’Encausse, mais russophone et russophile, je me fais violence pour y aller, le lundi matin, à 8h00.
Je suis passionnée par ses analyses. L’époque est si riche. Tchernobyl, perestroïka, Glasnost, fin de l’Empire. Je n’aime pas ses diatribes nationalistes, mais je respecte profondément son analyse de la fin de l’URSS.
Les années se passent. Je traîne mes guêtres en ex-URSS, Moscou, la Russie profonde, l’Oural,  la Sibérie, le Caucase. Quelques articles de ce blog en témoignent.

Et puis…une amie très chère, qui a participé à la création de l’association des amis de Mémorial, m’offre « Un roman russe », d’Emmanuel, le fils. Je plonge dès la première page et …je plonge, profond, bien plus profond que ne le suggère la couverture du Folio.
Ce roman n’est pas une vie autre que la mienne. C’est ma vie. Lui c’est Kotelnitch. Moi c’est Berezniki, Kaluga, Ijevsk, Ussolié Sibirskoié. Avec la  même tristesse, la même énergie, la même absurdité. Pour ce qui est de l’histoire d’amour, de ses délires érotiques, non. Je suis trop coincée. Et mes histoires sont forcément différentes, mais j’aurai pu vivre cela. J’aime et délire aussi. Qui ne connaît pas ces doutes, ces fantasmes, ces malentendus ? Allers-retours, chemins de traverse.

L’importance des voyages en trains me frappe, Inconsciemment, normal, je rêve souvent de trains, de gares. Et depuis que j’ai lu le magnifique ouvrage de Jean-Bernard Pontalis, Ce temps qui ne passe pas, suivi de Le compartiment de chemin de fer (Gallimard, 1997), j’ai compris l’importance intime de ces voyages en train, hors du temps.  Lire La Sonate à Kreutzer, de Léon Tolstoï. Voir aussi le début (et la suite !) de Stardust Memories, de Woody Allen.

Je découvre aussi les racines de la famille Carrère. Le grand père géorgien. Devenu nationaliste et collabo. Abject sans doute, mais j’aime trop la Géorgie pour ne pas essayer de comprendre. Et on comprend : un homme vexé de mieux maîtriser le russe que sa propre langue. Un homme heurté par la si courte durée de l’indépendance géorgienne. Comme le dit Emmanuel, s’il appelait la démocratie, « la bête immonde », c’était pour désigner les régimes qui avaient laissé la Russie envahir son petit pays en 1921. Un homme, qui voulait devenir diplomate et devient taxi. Qui se sait malade. Outragé à vie. Taxi, il ne prend pas de client quand il est plongé dans un ouvrage de science politique ou de  philosophie !
L’arrière-arrière-grand-mère, Nino, a traduit Georges Sand en Géorgien. C’est pas classe ça ? Lire Ali et Nino, de Kurban Saïd.
Et puis ce grand père, si fou, si étrange, qui permet de mieux comprendre le nationalisme « hérité » de la grande Hélène. Et je comprends aussi que l’on puisse un jour ressentir l’urgence de faire le  jour sur les secrets de famille.  C’est des plus osés, des plus difficiles : je salue son courage. Et pour avoir croisé sa mère récemment dans un  petit cocktail,

intemporelle vitrine à lécher !

je peux vous dire qu’elle est encore bien droite, élégante, drapée d’une tenue de tigresse, perchée sur ses talons aiguilles ! Il faut dire qu’être une des rares immortelles, après l’indigence totale dans laquelle elle est née, ca révèle un personnage hors du commun. Une femme forte.

Moi aussi, ça me démange de crever l’abcès du passé. Dans ma famille, les blessures, le pus,  ne viennent  ni d’une révolte manquée, ni d’un exil forcé, ni d’une idéologie affreuse, paumée. Mais, oui, un peu de la 2nde guerre mondiale et surtout de la guerre d’Algérie. Nous verrons cela plus tard : guerres étatiques, blessures humaines sur des générations.
Allons, revenons au roman russe !

Première page, il y a un train de sodium. Or, c’est le sodium m’a conduite à Berezniki et à Ussolié Sibirskoié. Deux villes si semblables à Kotelnitch. Et le sodium, je vais vous dire, c’est incroyable, magique ! Vous prenez du sel, de mer ou de terre (on dit alors « gemme », j’aime…), vous ôtez le chlore et vous obtenez du sodium. Hautement explosif. Produit dans des conditions d’insécurité délirantes en Russie.  A partir de ce sel inoffensif, précieux, le sel de la vie, on obtient une bombe, qui sert à faire des médicaments, du plastique. Toutes sortes de mélanges. Joli symbole.
Les vielles femmes qui les engueulent ?   Oui, ce sont bien ces déesses en furie que j’ai décrites dans mon article sur la  babouchka !  Le thaïlandais de Maubert ? J’y ai souvent mangé. Le prisonnier de guerre hongrois égaré ? Des histoires comme ça, j’en ai entendu parler ! Les russes fous de joie de parler français ?  J’en ai rencontré par légions. Et qui connaissaient mieux que moi notre histoire et notre littérature !
Enquêter, fouiller, mettre de côté des idées pour plus tard. J’aime. Tenter de croire en un nouvel amour, malgré le décalage social, après une histoire si longue, avec les enfants, ceux qui sont faits et ceux qu’on aurait voulu faire mais qu’on ne fait pas.
Bon, je vais arrêter listes toutes les covalences, ça va fatiguer…mais des livres soulignés comme ça, dans ma bibliothèque, je n’en compte pas beaucoup. Quand j’étais jeune, c’est ainsi je soulignais Dostoïevski (essentiellement Crimes et châtiments, mais aussi Les carnets souterrains, qu’E. Carrère évoque à propos de son grand père) – et Michel Tournier – c’est dire à quel pinacle je porte ce roman !
Comme Dostoïevski, Emmanuel a l’immense talent d’évoquer les petitesses et les contradictions de l’âme humaine. Il avoue. Il a peur des conflits. Mais tout d’un coup, ca le prend, il cherche la bagarre, veut prendre des coups ! Il veut surmonter le fossé social qui le sépare de sa belle, mais dit à quel point cela leur est difficile et ne cache rien de ses sautes d’humeur. Il pense avoir tué sa nounou. Peut-être. Une nounou, personnage secondaire, mais tellement attachant. Tzigane, mi-errante, mi-noble. Fort laide, mais qui avait tous les hommes à ses pieds.

Si vous avez aimé ce texte un peu tronqué, vous pouvez lire mes impressions sur D’autres vies que la mienne, celui-ci  est fini.

NB 1: voila, depuis des jours je travaillais sur cet article en mode brouillon. Je passe la matinée à faire la queue à  la mairie pour faire faire le passeport de ma puce. Je rentre, une correction et je publie sans faire attention. Alea jacta est ! Enfin, ce n’est pas si grave, l’auteur a quand même apprécié..

NB 2 : je ne me doutais pas en citant Michel Tournier, qu’il avait écrit ceci : Certes on n’a jamais rien vu de plus grand, majestueux, chaud, murmurant, soupirant, soufflant, fort, gracieux, élégant, érotique, puissant et féminin qu’une locomotive à vapeur. Extrait de Le Miroir des idées

NB 3 : au total, ces histoires de train m’ont inspiré ce poème : Me filent les trains

Douze de Nikita Mikhalkov

On peut dire que Mikhalkov est un salaud, un ami de Poutine. C’est vrai.  On peut aussi dire que certains passages de son dernier film sont un peu lourds, chargés d’aveux maladroits. Oui, on peut le dire, et je reviendrai sur ces « tâches » plus tard. Il n’empêche. Ce film est pour moi magistral. Il m’a coupé la chique et j’ai eu envie d’applaudir durant le film. C’est rare.

12 hommes en colère, Lumet, 1957

Alors ? De quoi s’agit-il ?  D’un défi très osé : un remake de Douze hommes en colère. D’un film réunissant les plus grands acteurs « russes » (ie. de Russie). D’un tableau de la Russie sans concessions.
D’un film à l’image signifiante, comme ces rayons de vélos qui tournent implacablement, comme ces hommes politiques discourant seuls, au milieu de la campagne, qu’elle soit soviétique ou de nouvelle Russie.

D’abord, le défi à Sidney Lumet est relevé point par point. Mais il va  plus loin. Il est à la fois une copie et un original.
Il y a par exemple, cette voisine, qui dit avoir vu et n’a pas pu voir. A ce fait, Mikhalkov ajoute une autre dimension  humaine : la femme est jalouse de l’enfant qu’elle accuse car il l’empêchait d’avoir à elle toute seule l’homme qui fut assassiné .

Les jurés représentent tous un morceau de la Russie contemporaine et éternelle. Un patchwork de cette Russie dont tout le monde se fout. Que l’on aime à vilipender, sans regarder dans notre propre basse-cour. Toutes les faiblesses d’une démocratie qui, à plus de deux cent ans, est encore si imparfaite. Oui, il faut critiquer Poutine, oui, il faut défendre les droits de l’homme en Russie. Mais ceux qui s’acharnent sur Mikhalkov ne comptent pas parmi les amis de Mémorial.

C’est un film qui connaît le Caucase. La façon dont est filmée la danse du petit Tchétchène, c’est un geste d’amour.  Cette danse, pour l’avoir vu en vrai lors d’un séjour (fou comme il se doit) au Daghesthan, c’est un motif de vivre. Un élan vers le ciel. De la joie et de l’énergie brute, concentrée.  Voyez en  un extrait.

Critique du capitalisme sauvage. L’un des jurés parle de son oncle, honnête homme, qui se laisse entraîner dans les jeux d’argent, puis dans le cycle infernal du crédit. Il perd tout et toute droiture. Il boit, il cogne. Compte tenu de son passé irréprochable, il est pardonné.

D’un pays où l’on ne peut plus enterrer dignement ses morts. Où l’on extorque des sommes folles aux endeuillés pour un bout de terre.  J’ai connu cela aussi. Un de mes meilleures amies russes a du squatter la tombe d’un autre pour enterrer son père. La encore, la Russie n’est pas la seule à vivre cette infamie, voir Littoral, une nouvelle Antigone.
Alors, certes, le directeur du cimetière se paie une Rolex. Mais, il ne fait pas que cela : il finance une école, un dispensaire dans son village d’origine. Tout comme l’ont fait Tolstoï, ou bien encore Tchekhov. Des hommes généreux mais qui ne croyaient guère en la politique.

Critique d’un pays qui laisse ses génies et/ou leurs trouvailles partir à l’étranger. C’est en l’occurrence le cas du premier juré. Celui qui instille le doute. Auteur d’une découverte fabuleuse dont il ne peut rien faire en Russie. Homme, relevé d’une déchéance par une femme qui a vu sa douleur, son malheur et ne lui pas jeté la pierre.  Un salut à l’humanité, aux jugements pas trop vite posés, à la compassion.

Honneur aux juifs et aux non juifs. Aux juifs, qui doutent, pensent, savent changer d’avis. C’est le premier qui suit le premier juré qui a douté.

Le médecin

Honneur aux caucasiens, qui ont une parole. Qui sont médecins chefs. Des comme ca, j’en ai connu. C’est même comme ça que j’ai atterri  au Daghestan. Je faisais le tour des hôpitaux pédiatriques de Moscou. Pour vendre du Smecta. Sauver des vies, sans faire trop de blé.  Un des médecins chefs m’a invité à venir passer des vacances au Daghestan. L’hospitalité caucasienne, c’est un must. Parfois un peu trop poussé… Enfin, ceci est une histoire que j’écrirai plus tard. C’est juste pour dire que ce médecin n’est pas sorti de l’imagination de Mikhalkov :  il existe, je l’ai rencontré !

Il y a les artistes : l’homme de télé et le chanteur. Tous deux faibles. Surtout l’homme de télé. Des films d’horreur, il peut en balancer à l’écran,  mais il se laisse berner. Et si on lui fait un peu peur en vrai, il vomit ses tripes. Ne sait plus où il en est.
Et  le chanteur, qui sniffe, fatigué de faire le clown pour des gens indifférents.

Enfin, Mikhalkov dévoile le  probable motif  du crime :  la spéculation immobilière. Authentique, scandaleuse et pas uniquement russe (pour la France, traitée avec humour par Dupontel dans Le vilain).

Alors, voilà, tout cela est de la belle pâte humaine. Un film percutant, pour ceux qui aiment la Russie, avec ses qualités et ses tares. Un pays d’excès.

Alors, non, je n’aime pas spécialement Mikhalokov, quand ami de Poutine, il dit que la critique est libre en Russie. (On croirait entendre Cholokhov montré dans le documentaire sur Sakharov, projeté cette semaine sur Arte).
Tout est dans la nuance.  Comme le dit Mikhalkov, les médias sont plus libres que l’on aime à le dire ici.  Mais ils sont malgré tout de plus en plus muselés. Voir ici :  M. Poutine muselle les libertés.
Il y a des sujets à ne pas toucher, sous risque de boire des drôles de thé, un peu empoisonnés.  Ce qui est magnifique, c’est que nos dirigeants démocrates n’en ont rien à secouer : ils veulent du gaz. Ils en ont déjà plein la tête !  Alors, oui, le démarrage de certains jurés semblent un peu dicté et  parfois sur-joué. Mais ce sont des défauts bien minimes par rapport à la réflexion et à l’émotion que procurent ce film. Spasiba, Nikita !

TEMPS ERRANCES 3 – LE CHAMANE

(La nouvelle débute là : Le départ)

"drôle" d'histoire

Je fus réveillée par un frottement d’ongles sur ma porte. J’avais à peine dormi, pensé à Mémorial toute la nuit, à ces russes qui se battent pour la démocratie et dont tout le monde se fout. Et aux Coréens du Nord aussi, comme toujours. Y m’obsèdent, ceux-là, avec leur famine toute grise, discrète. Mais à quoi ça sert d’y penser, seulement y penser ? La porte s’ouvrit sur un petit homme basané, avec une face de lune et aux cheveux très fins. Un chauffeur. De la part de Victor. Je devais être en bas dans cinq minutes. Monter dans une voiture rouge, immatriculée 2345.

Bon, rendue où j’étais rendue…, je n’avais guère le choix et ma curiosité naturelle était émoustillée. La bagnole avait vécu, le pommeau de vitesse était le seul élément neuf, incrusté de roses comme ils aiment là-bas. Capacité de freinage symbolique, amortisseurs oubliés par le constructeur. Nous blindâmes néanmoins au travers Oulan Oudé, suivant l’inclinaison exacte de la chaussée. Je crus que nous allions sortir de la ville, quand soudain nous stoppâmes à la périphérie, au seuil d’une isba verte. Bator – c’était son nom –  fit le tour de la voiture, se tordit le pied dans une ornière et m’ouvrit la portière en claudiquant et grimaçant. Je connaissais les usages : je l’avais attendu. Il m’invita à entrer, me dit que Victor allait me rejoindre ou était déjà là, je n’ai pas bien compris et il partit sans bruit, comme en roue libre.

Je frappais. On m’ouvrit sans délai. « On » avait eu le temps de nous voir arriver. L’adolescente qui m’ouvrit était d’une beauté inouïe, son visage absorbait la lumière jusque dans ses cils, très noirs et très longs. « Vous venez voir Agvan », dit-elle d’un ton affirmatif. « Oui, da, bien sûr, si vous voulez … ». Je la suivis à l’étage où elle s’effaça devant moi, me laissant pénétrer dans une chambre carrée. Ni murs, ni sol, ni plafonds, rien que des tapis, du cuir, de la fourrure. Un chamane, assis au centre, tripotait une touffe de poils qui sortait droite et raide du centre de sa joue gauche.  Il m’invita à prendre place en face de lui. J’obtempérais, lui adressant un sourire inquisiteur et inquiet. Une grande inspiration. Il me dit que je suis malade. Que j’ai bien fait de venir le voir.
Si je lui obéis en tout, il peut m’aider. Il va invoquer mon animal totem et je dois aider à la communication. Certes, je ressortirais de ce rituel légèrement ensanglantée mais nettoyée de mon mal. Là, je me suis dit que je pouvais éventuellement envisager d’étudier les rythmes chamaniques sans me faire dépecer. Et j’ai aussi pensé à Victor…mais il était trop tard. Le chamane avait pris son tambour. Une fumée âcre se répandit autour de nous. Je sentis la transe arriver. Après…plus rien…aucun souvenir.

Lorsque je repris mes esprits, j’étais allongée à même le sol dans ce qui semblait être une grande yourte. Par les fentes de la porte, j’aperçus des hommes en habits bleus qui discutaient à l’extérieur. Une ombre s’approcha, je reconnus la silhouette de Victor. Dans un français irréprochable, il me dit : « Je t’ai fait prendre des risques, mais il étaient calculés et mon objectif a été atteint : le charlatan est sous les verrous. C’est un peu grâce à toi. Merci ». Je lançais à Victor un regard bovin. Il comprit que je n’avais rien compris. D’un coup ma tête se mis à peser un quintal. Je me rallongeais. Victor prépara deux thés verts. Aspirant le liquide brûlant et salé, il entreprit de me raconter toute l’histoire. Il était juge et poursuivait ce chamane avec détermination. Un assassin, qui attirait des femmes chez lui. Les droguait, les dépeçait en vrai pour les revendre en kit sur le marché international des organes. Une vraie enflure. L’horreur à laquelle on ne croit pas. Mais…difficile à coincer, protégé par le gouverneur qui en faisait aussi de belles. Trafic d’uranium. Un peu moins pire, puisqu’il y a aussi une échelle dans le mal… On avait beau avoir des preuves écrites, il fallait prendre le chamane sur le fait. C’était la seule façon de casser sa protection politique et ça avait marché. Il y a tout de même des limites à la corruption, même en Russie. Partout des limites, à condition de faire des sacrifices pour les atteindre. Victor m’avoua aussi qu’il avait utilisé ma curiosité, détectée illico, pour me faire jouer l’appât. Me suggéra que j’aurais tout de même intérêt, en général, dans la vie, à être plus prudente, à limiter mes ardeurs. Ajouta que lorsque j’aurais les idées claires, il m’expliquerait plus en détail ce que ça voulait dire, la mauvaise curiosité. Tu parles ! Je comprenais que mon appétit de savoir, ma soif d’aventures dissimulait une bonne dose d’orgueil. Se croire capable de tout connaître, tout affronter, à chaque instant. Cela donne du courage, mais bon… J’avais manqué de me retrouver éparpillée dans des zones exotiques. Le cœur en Argentine, le foie en Australie, la tête au Zimbabwe. La Forpronu à moi toute seule. Défaite.

La suite ? Gengis Khan


Une association française des amis de Mémorial vient de se créer…