Pas encore le d’entier

Oui, j’ai bien mal aux dents. Tandis que je les soigne. Au début, non. La gencive me lançait. J’y voyais de la psycho. Que je ne pouvais plus mordre. Que mes dents émoussées ont trop mangé de pierres et aussi du papier. J’attendais.

quand les dents suffisent pas, prendre une grosse caillasse

Et puis, d’accord, j’avoue, j’en avais un peu peur. Malgré tous les progrès…J’ai fini par y aller. J’étais limite urgence. Or, les urgences, je les ai déjà fait. Celles des dents et bien d’autres. Mais celles des dents, c’était le plus marrant. En salle d’attente tout le monde, courbé sur sa douleur, il y a de belles grimaces. Mais le pire, c’est de voir sortir les gens. Ils se tiennent la mâchoire. On les a torturé ? Presque. L’urgentiste est tout seul et il n’a pas le temps. Pour moi, il était allé au plus vite. Une vieille piquouse de derrière les fagots et une indication pour filer fissa dans un vrai cabinet.

Cette fois-ci, j’échappe à la façon hospitalière. C’est que ces derniers temps, j’remplace par la neuro. J’ai toujours plein d’idées pour changer de connerie.
Dentiste m’ anesthésie. Trois fois de suite que c’est moi qui demande. Il vire la pourriture. Je reste à faire des bonds, pousser des petits cris. Ma fille, Chloé, est là. Ca va être son tour. Le dentiste me dit, fallait pas v’nir avec. Le roi des agendas ! Je dis : et bien elle va apprendre. A mieux se laver les dents, savoir qu’faut pas attendre. Que pour se faire du bien, quand on attend longtemps et ben ça fait très mal. Il lui arrache trois dents. Rentre bientôt en 6ème. Je vais faire un collier, j’lui dit t’es ma Rahan !
Enfin, j’y suis retournée. Mon cas est difficile. Il paraît que les canaux sont fins et bien tordus. Merci, je m’en doutais !
Il m’a dit que j’allais avoir mal. Et le constat est fait.  Davaï : les dents, c’est très utile. Pour mordre et rigoler !

Tu es pierre

Les pierres, je les porte, les chéris, les admire ou les sculpte.
Porter, c’est parfois euphorique. De sa racine grecque : bien porter. Michel Tournier me l’a appris par un écrit qu’il a commis sur Saint Christophe. Le roi des Aulnes, bien sûr !
Porter un enfant, lui faire traverser un fleuve. Un des plus beaux gestes à  donner.

Caroux, reste sauvage !

Je suis devenue urbaine depuis plus de 20 ans. Les pierres, dans la ville, sont devenues bien rares. Alors, je les importe, car ma tête est restée dans les montagnes où j’ai eu la chance de grimper dans ma prime enfance. Petites montagnes du Caroux. Magnifique granite, émaillé de mica. La pierre du Caroux est chaude, elle brille, elle accroche doucement, elle est si solide. Elle accueille les fleurs, les animaux, les torrents.  Ce sont mes premières marches. Je tiens à peine debout et je soulève ces grosses pierres, les enlace, amoureuse. Et ma mère, partant à l’assaut des parois verticales, revient toujours gaie. Combien je l’admire.
Et vlan, d’un coup, nous déménageons pour la banlieue parisienne. J’ai cinq ou six ans. Choc sur le macadam, laisse béton !  Quatre ans plus tard, nous emménageons à Fontainebleau où mon père « fort-reste ».  J’y attaque le grès. La varappe m’attrape. J’y passe tous mes samedis – ça me dit – les dimanches aussi.
J’apprends à tenir en équilibre sur de dures réglettes millimétriques, à mettre les doigts dans de petits trous,pas toujours vides, à danser dans l’air. Le groupe est sympathique, même si le prof en profite souvent pour nous toucher les fesses ! La forêt nous enchante. Ca sent très très bon. Mousse, champignons, sève. Seule la pluie peut m’écarter de ces heures de bonheur.

Je suis - un peu moins - folle mais surtout moins douée !

Ensuite, je monte à Paris, mais ne fais pas de ricochets. Je déteste l’hypokhâgne du lycée Fénelon où les enseignants s’acharnent à me dégoûter de tout ce que j’aime : histoire, littérature, latin. Seules les prof. de grec et de russe sont fréquentables. Je suis mal dans ma peau, ma mère est très malade. Je veux tout changer. Un type, croisé par hasard, me parle du métier de tailleur de pierre. Ca y est ! J’ai trouvé ma voie. Je me renseigne sur un BEP, contacte le directeur. Il me prend pour une folle. Une fille ! Et bourgeoise en plus. Il me jette, je toque chez les compagnons. Ils ignorent que l’humanité est constituée par deux sexes. « Condamnée » à poursuivre des études de ma classe sociale, de mon sexe, je passe à l’université pour y faire de l’histoire. Y trouve un grand bonheur. Mais je ne lâche pas les pierres. Je suis opiniâtre. Difficile de démotiver un sculpteur. Camille Claudel, ça vous dit ?!
Je trouve une association,  Remparts qui offre – entre autres – des stages de taille de pierre en échange de quoi nous participons à restaurer de vielles bâtisses. Je fonce. Un des plus beaux souvenirs de ma vie. Nous sommes dans le Rouergue. Au dessus de Saint Affrique. Sur un promontoire, un château médiéval. Le maître nous initie. Il faut calculer, tirer des traits sur les cailloux. Faire des plumes. Et oui, la plume, c’est la première attaque de la pierre. Le rebord par lequel on commence à dessiner la forme. Puis on cogne. Doucement ou fort. Je taille une pierre pour refaire une fenêtre. Symbole. Le stage nous offre la possibilité de sculpter une deuxième pierre à notre guise.

Ma 1ère sculpture

Je fais ce loup-dragon. Je la rapporte dans mon sac à dos. Un gentil monsieur, me voyant ahaner, propose de porter mon sac, je lui dit ok ! Je crois qu’il a été un peu surpris par le poids ;-).

Pour mes 18 ans, mon grand frère m’offre des outils. Je les garde toujours aujourd’hui, même si je n’ai plus de meule pour les entretenir. Et pas d’espace adapté, pour bien les user. Sculpter en appartement, c’est peu conseillé. Bruit, poussière. Mais j’y retournerai. Un jour, j’aurai mon atelier.
Après ce cadeau, je suis encore régulièrement à Fontainebleau et je profite pour faire une autre pierre. Une lionne : elle s’est échappée !

Je deviens collectionneuse acharnée. Asie centrale. Marbre. Là encore, ils me prennent pour une dingue. En tailleur, avec mes dossiers de consultante. Je vais chez un marbrier de cimetière, je négocie une belle plaque de marbre pour 3 kopecks. J’essaie d’y faire une lune. Je n’y suis jamais arrivée. Trop dure.
Sibérie : Sloudianka
! C’est une petite ville, au bord du Baïkal, qui se nomme mica et héberge un des plus beaux musées géologiques que j’ai visité. Entre les voies du transsibérien, le ballast est en marbre blanc.
Caucase : ardoise. Bretagne : granite. Crête : toutes les pierres de la terre,  vomies par Zeus en colère. Des pierres que les marins jettent à l’eau dès fois que je fasse couler le bateau ! Je les récu-pierre !
Tuffeau. Calcaire très propre, crayeux, dont sont faits les châteaux de la Loire. Simples masures ! Pierre aux propriété étranges. Plus elle est humide et plus elle est dure. N’y voyez aucune allusion ! Je visite la carrière transformée en champignonnière… Hors de question de partir sans mon bout de roche. J’achète un gros bloc. Cette pierre a beau être la matière première de bâtisses vieilles de trois siècles, on peut tout simplement la sculpter avec l’ongle. Elle est d’une tendresse infinie.

château, assez perso

C’est la seule que je suis parvenue à travailler dans mon gourbi parisien. La poussière était là, partout, dans mes draps, mais pas le bruit. J’y forme un œuf, dans lequel je trace une onde. Une faille. Une ouverture. Un chemin sinueux.
En dehors de ce contact tactile et créatif, je visite un maximum de musées géologiques : Moscou bien sûr. Le musée est situé dans la flèche de l’université Lomonossov. La visite est conduite par une copine de Dersou Ouzala ! Je veux dire une géologue qui s’est fait grignotée par un ours auquel elle n’en veut pas. Assez âgée, elle pète la forme. Dans ses yeux, du mica. Le musée comporte des exemplaires de pierres du monde entier, des bouts de comètes, des pierres artificielles. Trésor.
Lausanne, pas mal, tranquille, quoi ! Les ressources des Alpes sont nombreuses.
Le jardin des plantes de Paris se défend bien. Non loin, peu connu, il y a un petit musée à Jussieu, admirable. Fermé pour travaux. Na remont. J’attends.

Avec une amie qui connaît mes faiblesses, nous partons passer des vacances à Carrare. Italie. La plus grande réserve de ce marbre blanc qui a servi  à faire les plus belles sculptures que nous ont donné les artistes grecs et italiens. On y apprend l’histoire si dure des ouvriers de la montagne. Engloutis. Ecrasés.
La mégalomanie de Mussolini qui fait extraire le plus gros bloc de marbre de toute l’histoire. Des dizaines de bœuf pour le tracter, pour une colonne qui est aujourd’hui à terre. La carrière est toujours en activité. Le musée qui va avec est impressionnant. J’ai pris de la doc. pour aller faire un stage de sculpture sur marbre, terminer ma lune, mais – normal- ça coûte bon-bec ! Pour thune, on dit aussi caillasse !

Vivent les livres !

Et j’ai aussi des lectures. Deux émergent nettement du lot : Les pierres sauvages de Fernand Pouillon. Un architecte très connu dans les années 50. L’histoire de l’homme est intéressante mais son œuvre sur les pierres sauvages est totalement atypique. C’est le journal du maître d’œuvre du Thoronet. Un splendide monastère cistercien. Ce livre mêle l’amour de la pierre, de l’ouvrage et de Dieu. Je ne suis pas familière du dernier, mais c’est une voie d’entrée. De questionnement. Sur l’amour du beau.
Le deuxième ouvrage que je chéris, c’est un manuel de géologie, de Léon Bertin, professeur au Muséum national d’histoire naturelle. Offert par mon père.
Il est clair, passionnant, drôle. Je le dévore régulièrement, mais il est un peu daté (1946). Ma mère le relie dans du plein cuir, dore le titre sur la tranche. C’est le dernier cadeau qu’elle m’a fait de son vivant. Spasiba, matiouchka .

Mes outils, merci JB !

J’ai aussi des pierres que je porte à mon cou. Deux offertes par ma compagne d’Italie.
Dans ma collection, j’ai des pierres ordinaires, mais aussi des raretés. Comme de la vanadinite. Mon exemplaire vient d’Afrique du Sud. Importée par des industriels français (Métaux Spéciaux), elle est transformée en un liquide fumant – le vanadium – qui entre dans des mélanges qui feront d’autres mélanges.  Je raconterai plus tard comment je me suis procurée cette pierre, car c’est tout une histoire.

Voilà, comme tous les autres articles, celui-ci est voué à grandir. Et surtout à être mieux illustré. Je dois fouiller dans mes archives. Scanner…En fait,  je vais créer un album sur Picasa, parce que ici, ca tiendra pas !

Nb : le jour où j’écris cet article, je vais déjeuner avec ma tante et ma cousine.  Leur nom de famille ? Roche. Le déjeuner est délicieux à tous points de vue. Humain, gastronomique. Ma tante se nomme Annie. Et c’est son anniversaire, demain. Cadeau !

Douze de Nikita Mikhalkov

On peut dire que Mikhalkov est un salaud, un ami de Poutine. C’est vrai.  On peut aussi dire que certains passages de son dernier film sont un peu lourds, chargés d’aveux maladroits. Oui, on peut le dire, et je reviendrai sur ces « tâches » plus tard. Il n’empêche. Ce film est pour moi magistral. Il m’a coupé la chique et j’ai eu envie d’applaudir durant le film. C’est rare.

12 hommes en colère, Lumet, 1957

Alors ? De quoi s’agit-il ?  D’un défi très osé : un remake de Douze hommes en colère. D’un film réunissant les plus grands acteurs « russes » (ie. de Russie). D’un tableau de la Russie sans concessions.
D’un film à l’image signifiante, comme ces rayons de vélos qui tournent implacablement, comme ces hommes politiques discourant seuls, au milieu de la campagne, qu’elle soit soviétique ou de nouvelle Russie.

D’abord, le défi à Sidney Lumet est relevé point par point. Mais il va  plus loin. Il est à la fois une copie et un original.
Il y a par exemple, cette voisine, qui dit avoir vu et n’a pas pu voir. A ce fait, Mikhalkov ajoute une autre dimension  humaine : la femme est jalouse de l’enfant qu’elle accuse car il l’empêchait d’avoir à elle toute seule l’homme qui fut assassiné .

Les jurés représentent tous un morceau de la Russie contemporaine et éternelle. Un patchwork de cette Russie dont tout le monde se fout. Que l’on aime à vilipender, sans regarder dans notre propre basse-cour. Toutes les faiblesses d’une démocratie qui, à plus de deux cent ans, est encore si imparfaite. Oui, il faut critiquer Poutine, oui, il faut défendre les droits de l’homme en Russie. Mais ceux qui s’acharnent sur Mikhalkov ne comptent pas parmi les amis de Mémorial.

C’est un film qui connaît le Caucase. La façon dont est filmée la danse du petit Tchétchène, c’est un geste d’amour.  Cette danse, pour l’avoir vu en vrai lors d’un séjour (fou comme il se doit) au Daghesthan, c’est un motif de vivre. Un élan vers le ciel. De la joie et de l’énergie brute, concentrée.  Voyez en  un extrait.

Critique du capitalisme sauvage. L’un des jurés parle de son oncle, honnête homme, qui se laisse entraîner dans les jeux d’argent, puis dans le cycle infernal du crédit. Il perd tout et toute droiture. Il boit, il cogne. Compte tenu de son passé irréprochable, il est pardonné.

D’un pays où l’on ne peut plus enterrer dignement ses morts. Où l’on extorque des sommes folles aux endeuillés pour un bout de terre.  J’ai connu cela aussi. Un de mes meilleures amies russes a du squatter la tombe d’un autre pour enterrer son père. La encore, la Russie n’est pas la seule à vivre cette infamie, voir Littoral, une nouvelle Antigone.
Alors, certes, le directeur du cimetière se paie une Rolex. Mais, il ne fait pas que cela : il finance une école, un dispensaire dans son village d’origine. Tout comme l’ont fait Tolstoï, ou bien encore Tchekhov. Des hommes généreux mais qui ne croyaient guère en la politique.

Critique d’un pays qui laisse ses génies et/ou leurs trouvailles partir à l’étranger. C’est en l’occurrence le cas du premier juré. Celui qui instille le doute. Auteur d’une découverte fabuleuse dont il ne peut rien faire en Russie. Homme, relevé d’une déchéance par une femme qui a vu sa douleur, son malheur et ne lui pas jeté la pierre.  Un salut à l’humanité, aux jugements pas trop vite posés, à la compassion.

Honneur aux juifs et aux non juifs. Aux juifs, qui doutent, pensent, savent changer d’avis. C’est le premier qui suit le premier juré qui a douté.

Le médecin

Honneur aux caucasiens, qui ont une parole. Qui sont médecins chefs. Des comme ca, j’en ai connu. C’est même comme ça que j’ai atterri  au Daghestan. Je faisais le tour des hôpitaux pédiatriques de Moscou. Pour vendre du Smecta. Sauver des vies, sans faire trop de blé.  Un des médecins chefs m’a invité à venir passer des vacances au Daghestan. L’hospitalité caucasienne, c’est un must. Parfois un peu trop poussé… Enfin, ceci est une histoire que j’écrirai plus tard. C’est juste pour dire que ce médecin n’est pas sorti de l’imagination de Mikhalkov :  il existe, je l’ai rencontré !

Il y a les artistes : l’homme de télé et le chanteur. Tous deux faibles. Surtout l’homme de télé. Des films d’horreur, il peut en balancer à l’écran,  mais il se laisse berner. Et si on lui fait un peu peur en vrai, il vomit ses tripes. Ne sait plus où il en est.
Et  le chanteur, qui sniffe, fatigué de faire le clown pour des gens indifférents.

Enfin, Mikhalkov dévoile le  probable motif  du crime :  la spéculation immobilière. Authentique, scandaleuse et pas uniquement russe (pour la France, traitée avec humour par Dupontel dans Le vilain).

Alors, voilà, tout cela est de la belle pâte humaine. Un film percutant, pour ceux qui aiment la Russie, avec ses qualités et ses tares. Un pays d’excès.

Alors, non, je n’aime pas spécialement Mikhalokov, quand ami de Poutine, il dit que la critique est libre en Russie. (On croirait entendre Cholokhov montré dans le documentaire sur Sakharov, projeté cette semaine sur Arte).
Tout est dans la nuance.  Comme le dit Mikhalkov, les médias sont plus libres que l’on aime à le dire ici.  Mais ils sont malgré tout de plus en plus muselés. Voir ici :  M. Poutine muselle les libertés.
Il y a des sujets à ne pas toucher, sous risque de boire des drôles de thé, un peu empoisonnés.  Ce qui est magnifique, c’est que nos dirigeants démocrates n’en ont rien à secouer : ils veulent du gaz. Ils en ont déjà plein la tête !  Alors, oui, le démarrage de certains jurés semblent un peu dicté et  parfois sur-joué. Mais ce sont des défauts bien minimes par rapport à la réflexion et à l’émotion que procurent ce film. Spasiba, Nikita !

Entre deux vignes

Se décider à quitter Tbilissi, prendre la route. Nous passons à l’agence de voyage où Vakhtang – le boss – nous fournit quelques détails sur notre trek et nous recommande de lui confier quelques précieux documents (passeports, billets d’avion, argent) que nous pourrions regretter de voir choir dans un torrent… Ces détails réglés, j’acquiers dans un kiosque attenant un paquet de moellissimes gâteaux au miel et aux noix, servis avec un franc sourire. Et nous prenons la route….vers l’Est, qu’on vous dit !

La route est plus que hasardeuse, on suit la direction de l’Est mais que d’entrelacs, que de routes abandonnées, défoncées, qui longent une voie de chemin de fer digne d’un film de Tarkovski.  Peu à peu nous entrons dans le semi désert qui forme la frontière avec l’Azerbaïdjan. Les arbres fruitiers offrent de fragiles et ultimes touches de vert. Au milieu de ce nulle part est posé un village construit de toutes pièces en remplacement d’un autre village de montagne détruit par un tremblement de terre. Implanter des montagnards en plein Sahel géorgien, tel était le volontarisme soviétique. Il s’est depuis émoussé. La moitié des maisons, quittées de leurs réfugiés, ont été transformées en étables. On ne s’arrête pas dans un village pareil. La route épouse la crête et offre un magnifique paysage de pierres et de sables, effleuré par des aigles. Nous touchons au but, un monastère troglodyte, construit au 6ème siècle par David Gareji et entretenu depuis par des moines, régulièrement menacés, voire exterminés, notamment par les mongols au 13ème siècle.

A notre arrivée, de goguenards miliciens surveillent les hurluberlus que nous sommes en nous intimant le respect d’un lieu aussi sacré. La photo prise d’un superbe moine aux yeux profonds est immédiatement détruite. Accueillants néanmoins, les moines nous permettent la visite d’une partie des lieux sacrés. Sur la porte d’entrée, dans la pierre usée, sont gravés un aigle et des moutons qui auraient sacrifié leurs vies pour celles des moines. Une minuscule chapelle accueille le tombeau de David. S’y côtoient des merveilles médiévales, à la fois rustres et délicates et des icônes de pacotille venues remplacer d’authentiques œuvres d’art. On nous conte l’histoire d’une pierre, posée sur le tombeau. David avait rejoint Jérusalem à pied. Mais à son arrivée, il se sent indigne d’un lieu si divin et après avoir parcouru quelques milliers de kilomètres…il fait demi-tour. Cependant, il ne résiste pas à la tentation de ramasser trois pierres. Arrêté, il est considéré comme un voleur par la milice locale. Il proteste de son innocence, alors on lui laisse une pierre pour le retour. La pierre originale serait entreposée à Tbilissi. Ici, gît une copie. Une pierre rapportée d’un voyage –où seul le chemin est réalisé, le fardeau choisi mais allégé, la tentation tempérée !  Puis nous entamons l’ascension d’une dalle en grès, sous un feu désertique. L’autre versant de la colline, plus aéré et donnant sur les carrières azéries, recèle une dizaine de cavernes creusées au long des siècles, ornées de magnifiques fresques peintes entre le 8ème et le 10ème siècles, mais depuis abîmées par le soleil et la signature des visiteurs. Comme les gamins qui marquent leur nom sur un arbre, les touristes soviétiques ont ici escaladé les parois vertigineuses pour inscrire un Boris, 1975, Macha aime Pacha, 1984…

Le convoi reprend la route en direction de Telavi, capitale de Kakhétie. En chemin, nous visitons la cathédrale d’Alaverdi, par la taille deuxième de Géorgie. Elle porte bien son surnom de cygne, élancée, blanche, posée en pleine campagne. Agressée par les Russes à l’époque tsariste qui tentèrent alors d’en effacer les fresques, elle est aujourd’hui l’objet d’importants travaux de restauration.
Puis, traversant d’innombrables villages abandonnés, entourés de vignes, nous atteignons Telavi. Déjà signalée comme importante par Ptolémée au IIème siècle, elle reste aujourd’hui une bourgade animée au pied de la chaîne du Grand Caucase. Traversée par des torrents, ornée d’arbres pluri centenaires. Il fait doux y vivre, le marché est riche de milles produits, vins, miels, épices et fruits. Nous sommes accueillis par une famille russo-géorgienne qui nous offre de bon coeur les douceurs de leur maison-datcha. On vit sur un balcon immense, qui surplombe la basse-cour et les arbres fruitiers. Sur ce balcon, on mange, on dort, on chante, on déguste une cuisine riche en saveur. Un bonheur. La digestion est assurée par une ballade du soir dans un grand parc surplombant la ville. Tous les habitants semble s’y donner rendez-vous. Tous les âges s’y mêlent, l’ambiance y est tellement bon enfant que nous paraissons projetés dans un autre siècle.

La suite : A l’assaut du Caucase

A l’assaut du Caucase

Le lendemain, Gela nous emmène au marché à l’aube. Fréquentation rapprochée de carcasses et d’entrailles dès potron-minet, il faut avoir le cœur bien accroché…Bardés de ces victuailles, une Niva 4×4 vient pour nous conduire au fin fond du Caucase. Je retrouve le même paysage géologique connu de l’autre côté, au Daghestan : les impressionnants défilés du Caucase. Profonds, sombres, vertigineux, creusés sous vos yeux par des torrents d’une énergie inouïe. Les lignes électriques, posées à la fin de l’époque soviétique sont abandonnées. Les chauffeurs de camion, experts, dévalent la piste à fond de train. Nos autos escaladent d’énormes blocs pierreux, passent sur, sous, dans les torrents. On ferme les fenêtres et parfois…les yeux ! L’eau est thérapeutique. Malades en pèlerinage. On passe un col à 2000 mètre d’altitude. Sur le versant suivant, rencontre d’énormes congères, sous lesquelles passent les eaux vives, tandis que nous passons dessus.

Nous atteignons bientôt l’alpage magnifique qui marque l’entrée de la région où nous allons réaliser notre trek : la Touchétie. Avec la Svanétie, la Touchétie est la plus belle partie montagneuse de Géorgie. La région a été promue au rang de parc national il y a deux ans et la Géorgie compte en faire une de ses régions touristiques les plus dynamiques. L’entrée du parc est marquée par Omalo, village médiéval posé sur un vaste alpage tout en prairie, fleurs, chevaux en liberté. Nous faisons un stop à une petite base militaire pour signaler notre trek, qui longe la frontière avec la Russie, plus précisement le Daghestan puis la Tchétchénie.  On enregistre les promeneurs au cas où.
Puis nous reprenons la route dans une épaisse forêt pour rejoindre Shenako, petit village surplombé d’une belle colline où une minuscule église aux proportions idéales a été récemment restaurée. Accueillis par une famille du village, dans une maison-balcons, nous entrons en contact avec les Touchètes , peuple de grands cavaliers. Durant les périodes froides, la population descend habiter dans la vallée au voisinage de Télavi. Le don de cette région leur aurait été fait par le seigneur de Kakhétie après qu’un de leurs guerriers ayant défendu la région contre une invasion, eut chevauché jusqu’à Télavi sans s’arrêter. C’est une modalité d’établissement des frontières régionales peu répertoriée et peut-être légendaire, mais qui semble depuis parfaitement incontestée.

Vert-tiges !

A l’été, les touchètes rejoignent leurs alpages et nous constatons qu’effectivement les villages sont peuplés comme au « bon vieux temps ». Une immense famille s’agite pour recevoir dignement leurs hôtes occidentaux. Nous partageons cet accueil avec un groupe de hollandais qui effectuent le même périple que nous. Ils sont un peu différents des hollandais que nous avions côtoyé dans le Jura, plus sportifs, plus ouverts, mais ont deux points communs :  être tout aussi bien équipés et parler une langue aussi rude ! Pour adoucir ce sort, la cuisine touchète, réalisée dans une courette de pierre est tout indiquée.

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