Chachlik

Sur le marché, en Ouz bé qui s'tend

Le chachlik est une brochette d’origine caucasienne, dont la consommation est largement répandue dans toute l’ex-Union soviétique. En effet, pendant les beaux jours, de tous les parcs et datchas émane le délicieux fumet accompagné de l’âcre fumée des chachliks. La « chacklik party » est presque plus rituelle que nos barbecues. Elle s’accompagne bien sûr d’une grande consommation de vodka,  à laquelle on préférera la bière s’il fait chaud.  Le chachlik est une très grande brochette préparée la plupart du temps à base de viande (mouton, porc ou bœuf) marinée dans l’huile, le vinaigre et surtout les oignons. Toutes sortes de variantes sont possibles pour la marinade : citron, herbes, tomates. Sur les bords de la Mer Caspienne, on mange d’excellents chachliks d’esturgeon, poisson à la chair très ferme et fine. Pour préparer le chachlik, outre les aliments, il faut de grandes broches métalliques (champour), de la bonne humeur et des amis.

Article rédigé par « Sibir » et publié chez Larousse, Dictionnaire de la Russie, collection A présent

Ligne de découpe

4e étage, nord

Une grande fébrilité régnait chez les Babinov. Ce soir, on recevait des invités de marque. Des étrangers. Une délégation d’Italiens, venus vendre une nouvelle ligne de découpe à l’Usine. Ils s’étaient adressés à Sergueï Babinov, ingénieur en

Beauté de l'industrie

chef. Dans la journée, Sergueï avait trimbalé les Italiens sur les différents sites. Le lendemain, les Italiens devaient formuler leurs propositions commerciales… peutêtre alléchantes… Ce repas pouvait donc changer le destin des Babinov, voire celui de l’Usine. On allait donc leur montrer ce que les Russes savaient faire en matière de dîner ! Doussia trimait depuis trois jours sur le menu. Cake au choux et à la betterave, colmaté par une abondante mayonnaise ; montagne d’oignons et de coriandre, frais et à croquer ; poissons fumés. Le tout suivi de deux plats principaux : sandre poché à l’oseille et pelmenis aux quatre viandes, baignés dans du beurre pourtant rare au magasin. Les desserts étaient également prévus en quantité et en variété : salade de fruits importés et glaces. Mais le pompon, c’était tout de même les boissons : vins moldaves, doux et pétillants, vodkas, cognacs. Autant de breuvages qui attendaient d’être follement ingurgités.
Le ciel achevait de flamboyer en silence, comme bâillonné par la neige passée et à venir. L’heure s’annonçait bleue. Serguei et les Italiens n’allaient pas tarder à arriver. Tout était prêt.

4e étage, sud

L’appartement de Tamara était vide. Définitivement ou provisoirement, difficile à dire. Tamara était une éternelle furtive. Une tête chercheuse et pourvoyeuse de produits rares, des produits de l’Ouest. Du superflu, de l’évasion sous blister : parfums et cosmétiques de pacotille, jeans bien coupés et délavés, tubes anglais et français. Les indémodables Pink Floyd, mais aussi du neuf, du Madonna, du Paradis et son taxi. Mais elle avait été dépassée par son entreprise,

Desireless

incapable de satisfaire l’énorme demande pour Voyage, Voyage, de Desireless. Elle se sentait nulle, agressée, poursuivie, détestée. Alors, peut-être « qu’au dessus des vieux volcans, elle avait glissé ses ailes sous les tapis du vent, éternellement… « 
En tous cas, elle avait laissé la radio allumée. Cette radio soviétique, qui sans relâche égrenait des rengaines officielles et des symphonies fantastiques dont on s’était lassé.

La suite est là

Henri Mondor, j’t’adore…

Suite au vendredi, il y eut un samedi agrémenté d’ une jolie soirée russo-juive. L’excellente vodka enflamme les discussions, on fume, on mange des aubergines, on cause… Malgré mes airs de fanfaronne, je suis fatiguée et me couche avant le départ de tous les invités. Pas très cosaque.
Dimanche, je me traine à l’hôpital Saint Antoine où se retape ma tante Annie. Elle a eu chaud, cette coquine !  Après une hospitalisation « bénigne » pour déprime, elle se fait un grand schelem : péritonite, perforations diverses. Bref, elle revient de loin mais recommence à trouver un peu la forme. Il y a sa fille, ma cousine et un monsieur, gentil. Ils descendent papoter à la cafét.  Je promets de les attendre. Mais ils durent et je descend à mon tour. Je prends un thé et pars. Et puis…Là, j’ai au moins quinze jours de trou noir. Environ. Je sors du temps.

Henri Mondor en 1912

Je reprend ma con-science, attachée par diverses tubulures à un lit qui appartient au service de réa en neurochirurgie à Henri Mondor. Sacré lascar celui-là ! Et ses équipes ont l’air plutôt douées, vu qu’elles m’ont tiré d’un vache de pétrin.
Mais je ne suis pas là. Sous morphine,  je fais mes valises pour Budapest où je dois accompagner Sherlock Holmes.  Et puis, j’aimerai bien savoir si cette fameuse conférence sur le co-développement que j’avais prévue en Seine Saint Denis s’est bien passée.  C’est con. Pour une fois, je m’étais fait une petite place dans le dispositif. J’avais prévu de l’accompagner d’un cours que j’aurai donné sur les politiques de développement aux lycéens de la  ZEP. Crotte !
Ca fait marrer tout le monde, les aide-soignantes me disent calmos. Olivier vient me voir tous les jours, il me tient chaud. Je vois aussi mes amies chéries, Emma, Alice. Et puis mon frère, ma sœur,  mon père. Fix, le père de Chloé. Et ma généraliste. Je n’ai pas des souvenirs très nets de tout ça. Je me débats avec les ficelles qui me relient au lit. Ca m’énerve !!! Je veux bouger, je les arrache régulièrement.
Il y a aussi un truc qui me rentre dans la tête. Pour évacuer le liquide en trop dans la boîte crânienne. Tu parles d’une boîte ! On a fait une putain de soirée.  Boum ! Une rave à côté, c’est un bal provincial. Echelle maximum qu’y disent. Le fameux A.V.C. Par rupture d’anévrisme. Comme Babou…
On finit par ôter le tuyau de tête. Gueuleton de Noël, hmmhh..Là où c’est moins drôle c’est quand ils arrêtent la morphine. Je suis pas d’accord. De la came de qualité, fournie sur place et gratos ! En fait, j’ai surtout des maux de tête à hurler. Ca prend du temps pour trouver un palliatif efficace. On me colle dans un service normal avec une mémé qui mate la télé, le son à fond, toute la journée. Déjà que je déteste la télé, mais alors là, si je pouvais, la mémé, je la foutrais dans un Iliouchine  direction Katanga.
J’ai plus un tif sur la tête, c’est ça qui la choque, ma Chlof quand elle vient me voir. Bien sûr, la puce a angoissé à max. Les mômes, on a beau pas leur dire la vérité, toute la vérité, ils sentent, ils savent. Je vous dis pas la tronche de ses notes à l’école ce mois-ci. Que des bulles, et beaucoup de jours en maladie. Tout mou, mon p’tit Caramel. Alors, quand elle peut enfin venir me voir (la réa c’est interdit aux mômes, et à juste titre, c’était…brrr…), elle rencontre un bonze !
En sortant, je tiens assez sur mes pattes pour aller chez un chinois juste en face de chez nous qui vend des perruques japonaises.

C'est discret, non ?

On se la fait manga. J’essaie tout. Du court, du rose, du noir hérissé. Elle se poile à max. Je prends une perruque portable et elle, digère le truc. Même qu’ensuite elle voudra que j’enlève la perruque devant ses camarades à l’école , histoire qu’ils comprennent…;-). Moi je rajoute un bonnet.

Je sors le 31 décembre. Teuf d’enfer pour le réveillon. A 21h, je vais me coucher. Olivier finit les blinis tout seul. Lui aussi, il a bien dégusté.
Janvier. Je mesure la circonférence du cirque…

Un début de suite

Retour…20 ans après la chute du mur

D’abord la rencontre avec Macha, ma prof de flûte, une russe de Géorgie, excellentissime pédagogue.
L’hypothèse – formulée dès mon 1er retour – que les talents et charmes des Russes étaient aussi nourris de Géorgie trouve dans cette rencontre quelque renfort. (On met de côté bien sûr… Staline, Béria, Ordjonikidze… etc. !).  Donc, il fallait en avoir le cœur net, retourner, vérifier. Revoir le Grand Caucase. Prométhée déchaîné.

Je m’ouvre de ce projet à Olivier – alias Lioubimov –  mon nouvel amoureux, qui bien que tenté, se méfie un peu de la situation politique et s’oriente plutôt vers une expédition sibérienne. Cependant, il s’avère impossible d’organiser ce tour dans l’Altaï. En attendant, c’est le retour de l’option géorgienne  et j’obtiens d’Olivier un feu vert de principe. Or, au même instant, une bonne amie se trouve à Tbilissi (où elle dépense à son tour les sous de l’Europe ) : elle trouve des agences de tourisme. Quelques échanges d’e-mails et un transfert bancaire plus tard, le tour est joué. Nous partons …

La prreuve du voyage (expression ivorienne^)

Atterrissage de nuit à l’aéroport de Tbilissi  tout juste reconstruit par un consortium comprenant des turcs, des autrichiens et…la Banque Islamique de Développement ! Il fête au bout d’un an son millionième passager (quand l’aéroport Charles de Gaulle compte plus de 160.000 passages par jour).

Il fait pas loin de trente degrés dehors et l’animation est à son comble, bien qu’il soit près de quatre heures du matin. Nous trouvons aisément notre guide – un jeune homme d’une vingtaine d’année, Gela, curieux, communicant.

Tbilissi a changé du tout au tout. A la sortie de l’aéroport, une splendide gare aux formes ultramodernes, attend d’être mise en service pour relier la ville à l’aéroport. La route principale qui mène à la capitale, rebaptisée G.W. Bush il y a quelques mois, est lisse sur toute sa longueur à l’exception de quelques centaines de mètres. Un exploit dans cette région (l’ex-URSS) réputée pour ses nids de poule.

Puis le centre ville :  lumières, lumières, lumières…et fontaines. Ces dernières sont le petit hobby de Misha, Mikheïl  Saakachvili, jeune président fougueux de mon âge : quarante et un ans. Ces fontaines sont l’aveu  public de sa mégalomanie grimpante, et en tant que telles provoquent l’ironie de la population. Nous parvenons à l’hôtel, il est temps de découvrir la télé géorgienne en sirotant une gorgée de whisky. Pour avoir beaucoup dormi dans des hôtels de style soviétique ou mondialisés, je goûte l’originalité de celui-ci. Le mobilier, d’inspiration années 70 est ultra confortable et élégant.

Avto Varazi “Violin”, 1975, Mixed media on cardboard

Je suis aussi impressionnée par le fait que l’Hôtel se nomme Avto Varazi, du nom d’un peintre géorgien peu connu, ayant vécu de 1926 à 1977. Fait encore plus remarquable, le petit bureau est agrémenté d’un véritable ouvrage d’art bilingue, présentant une biographie du peintre et des reproductions de ses toiles. La Géorgie aime l’art, c’est sûr !

La télé nous offre d’autres horizons, en grande majorité des chaînes russes, quelques chaînes géorgiennes et les inévitable CNN et compagnie. Il est temps de prendre quelque repos, dans quelques heures, nous plongerons dans la chaude et douce Tbilissi.

La suite : Red Bull, Pink Floyd et vodka

Red Bull, Pink Floy & vodka

Réveil-panique : il est dix heures moins cinq tandis que la table de petit déjeuner est censée fermer à dix heures. Grâce soit rendue aux amoureux du temps qui passe lentement, le restaurant aurait pu nous attendre encore longtemps avant de se décider à passer à l’étape suivante…On ne se régale pas vraiment, on se restaure. Puis nous suivons Gela-La science au fil des vies de Tbilissi.

Pleine comme un oeuf

On commence par une église, on termine par une église, en passant par une synagogue. Une vraie ferveur religieuse s’est (ré)-emparée de la nation géorgienne. Toutes les églises sont pleines, les femmes portent le foulard, et Olivier ne peut exhiber ses mollets. L’orthodoxie est une patrie, et elle rapproche des Russes. Cependant, beaucoup d’icônes sont des photocopies couleur…Le clergé géorgien est visiblement moins riche que son grand frère russe ou bien a-t-il été plus dépouillé ?

Retour sur la place des bains, citée plus haut. Escalade de la citadelle, qui, bien que de taille modeste, est plutôt du genre à s’affirmer. Les escaliers de pierre donnent directement dans le vide, avis aux amateurs  ! D’un côté, la forteresse surplombe le jardin botanique, de l’autre un vieux quartier tout en terrasses, pavés, carcasses, projets.

Un peu plus loin, le quartier branché nous fait du charme. Rues piétonnières, fontaines féminines, bière fraîche, immeubles constructivistes – j’adore ! – sobrement rénovés, piano à queue à même la chaussée. On est à milles lieux du quartier piéton occidental, avec sa kyrielle de magasins de fringues internationales, dégoulinant de vulgarité. C’est le style géorgien, la vraie classe …

Visite de la synagogue : les vieux bancs de bois portent le nom des familles, les casiers sont pleins de fichus et de livres d’études, signes d’une continuité rare du judaïsme dans un espace soviétique. Un portier avec une moitié de main allume frénétiquement toutes les chandelles pour nous faire plaisir. Que luise la Torah !  Une vieille femme enjoint à Olivier de retourner dans son pays de nazis. Il faut dire que les grands blonds au yeux bleus ne sont pas franchement majoritaires dans le quartier. Nous poursuivons notre grand tour par le centre ville : les platanes, les rues en pente, les petits kiosques animés. Je suis dans mon élément.

Puis vient le temps des arts : devant l’ école N°1, des statues de poètes-pédagogues (tels Ilia Tchavtchavadzé et Galaktion Tabidze, ceux là même que l’on retrouve sur les billets de banque), la Bibliothèque Nationale gardée par la statue du grand barde médiéval – Shota Rustaveli (1172-1216 ), auteur de l’épopée « Le chevalier à la peau de tigre », l’Opéra.

Concentré, il esquisse un pas

Dans le petit square qui entoure l’Opéra, deux statues particulièrement touchantes : un petit homme, grand danseur– George Balanchine – effectue un pas de danse, grave et léger . Une vielle femme, longiligne, les seins tombants, le ventre à peine rebondi, avance d’un pas assuré…

Sous un soleil fortiche, il est bientôt quatre heures de l’après-midi et nos estomacs crient famine, situation quasi illégale en Géorgie. Gela nous conduit vers un petit restaurant du quartier de l’université ou l’on sert le plat national, à savoir le « khatchapouri ». Ce nom sonne mal à nos oreilles françaises, mais ce plat est tout à fait fameux, et comporte de nombreuses variantes toutes aussi succulentes les unes que les autres. Pour ma part, j’engouffre la version Adjare (un bateau de pâte garni d’œuf, de fromage et de beurre),  tandis qu’Olivier commande une variante plus rare, garnie de viandes aux herbes absolument renversante. S’ensuivent une partie de détente dans une salle de billards, digne de Macao et une sieste dans les profondes literies de l’hôtel. Alors que la nuit est déjà tombée, nous sortons pour une ultime ballade urbaine. A deux pas de l’hôtel, un grand parc agrémenté de  mille fontaines jaillissantes, attire le repos de « tbilissites » en chemisettes et le jouxtant, un autre quartier  branché  nous offre l’embarras du choix en restaurants occidentalisants. Notre dévolu tombe sur un bar irlandais, le Dublin, où un groupe de cinq jeunes, débordant d’énergie, s’apprêtent à donner un concert de rock. Si la nourriture n’est que correcte, l’ambiance est survoltée : Pink Floyd, vodka, Red Bull.

La suite : Entre deux vignes